Éléonore Schöffer et les archives CEMO

Eléonore de Lavandeyra Schöffer est décédée le 15 janvier 2020, à l’âge de 93 ans, à la veille de cette pandémie qui nous confine. Épouse de Nicolas Schöffer, membre de l’Académie des beaux-arts (1912-1992), Eléonore Schöffer a passé trente années de sa vie à promouvoir l’œuvre de son mari Nicolas Schöffer, père de l’art cinétique, précurseur de l’art électronique et numérique.

 Ce que l’on sait moins d’Eléonore c’est l’existence passionnée qu’elle a su créer, en deçà de la relation avec Nicolas Schöffer, qu’elle a rencontré sur le tard. Elle-même était une artiste, musicienne et plasticienne, férue des musiques orientales qu’elle avait contribué à faire connaître au travers du Centre d’Études de la Musique Orientale (CEMO- 1960-1985) qu’elle avait fondé avec Nelly Caron (1912-1989) , spécialiste des musiques d’Iran, trop tôt disparue. 

J’ai fait inventorier à partir de l’an 2000, grâce au Centre d’Études et de Recherche Pierre Schaeffer que j’avais co-fondé en 1996 à Montreuil, les archives du CEMO. Cette décision m’a valu pendant plus de vingt ans l’amitié d’Éléonore, d’autant qu’après la disparition du Centre Pierre Schaeffer sur décision de la famille, j’avais protégé les précieuses archives à l’Institut Charles Cros  de 2003 à 2019.

Les années ont passé, dans l’amitié de nos (trop rares) conversations : en 2019, je me suis entretenue, via Christelle Westphal et Santiago Torres,  avec Éléonore pour qu’elle reprenne les archives, afin qu’elle puisse proposer le fonds CEMO à un Centre d’archives pérenne, qui puisse à la fois garantir la conservation des documents et leur mise à dispostion des chercheurs, musicologues, humanistes et ethnologues. Les archives CEMO sont donc revenues pour quelques mois à la Villa des Arts et elles sont désormais en chemin vers le Musée du Quai Branly, ce dont je me réjouis.  Le texte qui complète ce préambule est donc ancien : Éléonore l’avait écrit voici vingt ans et je l’avais laissé lentement s’enfouir en ma mémoire. Merci à Dimitri Salmon, son petit-fils,  de l’avoir ressorti des archives d’Éléonore, dont j’entends encore la voix au travers de ces lignes émouvantes. Les photos d’accompagnement sont issues du partage des amis d’Éléonore, qui avait cette extraordinaire capacité à adopter ceux et celles qui partageaient son goût pour la beauté et pour le risque : cet art profond de l’existence, qui nous fait vivre au delà du quotidien.

Sylvie Dallet

« MUSIQUES ORIENTALES

            Oui, la musique me rattrape toujours.  Hier, c’était la seconde visite de Céline et Julie, les deux envoyées du Centre d’Etudes et de Recherche Pierre Schaeffer. La première fois elles étaient venues m’interviewer sur le CEMO, sa fondation, ses activités, ses buts, mon rôle dans ce cadre et les documents en ma possession.

            La Directrice du Centre, Sylvie Dallet m’avait fait part, il y a longtemps déjà, de leur intérêt à recevoir et abriter ces archives en les mettant à la disposition des étudiants et j’avais commencé un vague inventaire avec mon assistante de l’époque.

            Mais hier fut vraiment le début d’un travail qui marque dans ma vie un tournant lié au bilan et au détachement… deux « actes » bien nécessaires à la veille de fêter mon trois quart de siècle.

            Sans ces deux filles, je n’aurais jamais eu le courage d’ouvrir tous ces placards, ces tiroirs, ces boites d’archives, de remuer toutes ces étagères…  Mais le premier pas accompli, quelle joie de retrouver intacts les souvenirs de tant d’années immergées dans ces musiques, ces mondes sonores si différents, ces artistes si précieux pour leur science autant que par leur héritage et sa transmission.

            J’ai pris conscience que 25 années de ma vie ont été investies avec amour, passion, travail et recherche dans ce domaine où j’ai été pionnière autant que mes amies Nelly Caron, Yvette Grimaud et même TRAN van Khê.  Mais Alain Daniélou nous avait précédées, ainsi que Yehudi Menuhin, notre Président International.

Et je me suis surprise plusieurs fois à faire comme Nicolas devant sa vie de peintre étalée à ses pieds… à murmurer : «  Mon Dieu quel travail ! »

            Parfois, je tombais sur un texte que je lisais à haute voix, et je n’en revenais pas d’avoir écrit cela, qu’écoutaient maintenant ces jeunes historiennes avec un intérêt non dissimulé.  

            De ces dossiers il me faudra éliminer les doublons et les éléments inutiles, mais ils seront ensuite bons à rejoindre le « fonds » CEMO et le fonds Nelly Caron, en tant que fonds Eléonore de LAVANDEYRA.  Et il me plaît de penser que cette tranche de vie ne sera pas éparse après ma mort, livré au bon vouloir pétri d’ignorance de mes chers « petits » qui ne sauront vraiment pas qu’en faire et n’auront aucune idée de son intérêt… 

            Par contre, si un jour un descendant désire connaître un peu mieux l’ancêtre que je serai pour lui, il n’aura qu’à aller puiser dans ces archives pour lever un petit coin de voile.

            En fait, 25 ans (grosso modo 1960 à 1985) c’est un tiers de ma vie !  Un tiers de vie dans le son et dans son silence sous jacent où il me faudra mettre un peu d’ordre à la lumière du dernier tiers apparemment consacré à Nicolas et à son œuvre, mais, je le réalise, consacré à parachever mon être dans l’espace et dans le temps.

            Avec Céline et Julie, nous allons archiver, répertorier, quantifier…  On a déjà compté les cassettes, les disques, les mètres d’étagères de livres et dossiers : environ 11 mètres.

            Et déjà s’allongent en moi des listes…  Les artistes que j’ai connus, les concerts organisés, les stages de tampoura, mes élèves, les conférences…

Télévisions, radios, j’avais oublié…

            En fait, non, rien n’était oublié, mais « au placard », pour ne pas gêner le présent qui devait se « faire » autant que se vivre, et pour ne pas avoir en soi l’ombre fut-elle infime, de regret ou de comparaison.  Vierge de tout passé, j’ai su me préserver.  Me préserver de souffrir ?  Peut-être.  Ce type de souffrance étant parfaitement inutile, me préserver de la triste aventure des filles de Loth qui guette ceux qui ressassent le passé.  Et puis, fidèle à mon nom de jeune fille qui m’a imprégnée depuis l’enfance :  de LAVAN…de l’avant… avant même d’avoir découvert l’importance du ICI et MAINTENANT.

            Depuis hier, je me sens riche.  Riche de ma vie, de moi-même.  Le sentiment d’avoir accompli l’essentiel : mon être, à travers des tas de choses, d’activités, d’hommes de femmes et d’enfants, de pays, de cultures.  Les « rencontres »…

            J’ai fait écouter certaines musiques à Céline et Julie. Partager la beauté, l’émotion qui naît de la perfection d’une voix…  J’avais oublié l’importance de ces instants, si souvent vécus autrefois, et retrouvés… Comme retrouvées ces peintures parfaites, ces constructions symboliques admirablement réalisées, ces bribes d’amour dissimulées au détour de l’œuvre d’art, de mes élèves de tanpoura. Trésors que Céline et Julie ont partagé avec émerveillement et respect.

            Céline et Julie reviendront, mais déjà, en elles, est né le désir de connaître la tanpura.  Comme en Nathalie, comme en Maude, comme en Nina… alors, il faudra bien qu’une fois encore …  je réponde à ce qui m’est demandé…en toute transparence et en toute connaissance…

            Ce dernier trimestre 2001 se présente comme décisif sur bien des points…  Mais que réserve-t-il  sur le plan des formes ?

            Qui vivra verra.

            Pour le moment, c’est le cœur qui déborde, un cœur qui comprend plus que la tête ne peut le faire… un cœur qui sent et pressent, qui déjà accepte ce qui est ou sera, et renonce à ce qui ne sera pas, un cœur pris au piège de l’amour, sans objet d’amour, au piège d’un amour qui se déverse sur tout ce qui en a soif, sans idée de retour, sans idée de retour. 

4 août 2001  1:12:02″

Éléonore Schöffer

Le roman noir de l’entreprise

En mars 2019, un an avant la pandémie, Sylvie Dallet organisait une rencontre-débat pour le séminaire Éthiques & mythes de la Création

Son titre était : LE ROMAN NOIR De l’ENTREPRISE

Cette séance accueillait les exposés d’Albert DAVID, Georges NURDIN et Alessia VALLI, avec une introduction de Sylvie DALLET

“Nous ne sommes pas une entreprise, nous sommes l’Université”: la récente réponse d’un groupe de chercheurs strasbourgeois nous conduit à repenser le mythe de “la bonne entreprise”, celle qui, tout faisant des profits, permettrait l’épanouissement de ses employés et mériterait, par ce biais, que l’État (ou l’opinion publique) cite sa conduite équilibrée en exemple.

Il existe à rebours, un véritable “roman noir de l’entreprise” qui s’entretient par des zones d’ombre soigneusement éludées des récits panégyriques.
Tout à la fois substitut de la famille, cellule innovante du monde du travail, l’entreprise, dans sa glorification gestionnaire, apparait à certains comme l’image idéalisée du “bon mesnager”. Sa valorisation médiatique suppose cependant que l’on occulte les autres sources du développement économique: le service public, les associations, les personnes, en ce mélange mouvant que l’on nomme la culture.

Cette séance a été enregistrée par Claude Samuel Levine, merci cet ami musicien qui nous a aidé dans la captation de cette séance.

Sade chez les anthropophages

Un article d’humeur, certes, solide et argumenté. Marie-Paule Farina, en défenderesse avisée, dégage Sade des nouveaux anathèmes contemporains, dont le brouet nauséabond déborde désormais de la marmite.

 » Cherchez les coupables !  » ce cri est éternel, toujours opposé à la démarche de la recherche et de l’archive, plus posée, plus documentée, et pour dire plus humble. Relire les Animaux malades de la peste, de ce bon monsieur de la Fontaine.
Comme on déboulonne les statues à tout va, les censeurs se redressent et la chasse aux sorciers bat son plein.

Sade serait il le théoricien involontaire des excès coloniaux et du racisme mondial ? Le saviez vous ?
Marie-Paule Farina, autrice de nombreux ouvrages, dont Le rire de Sade, essai pour une sadothérapie joyeuse (publié dans notre collection l’année dernière), démonte encore, un fois, citations à l’appui, combien l’esprit doit se défier des simplifications du prêt à penser.

Et la lire, pour ne pas perdre le sens commun et le goût de l’Histoire.

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 » Comment échapper à “l’air du temps” ? Comment échapper à tous ceux tellement au courant de vos goûts qu’ils parviennent après vous avoir pisté à vous débusquer où que vous vous trouviez pour vous amener à mettre votre grain de sel ou de poivre dans le chaudron du jour ?

Pas un instant il ne m’était venu à l’idée que Sade, mon Sade, pouvait être accusé aujourd’hui non seulement de partager tous les préjugés de son époque mais d’avoir ouvert la voie au colonialisme, et pourtant, hier par courriel, à mon adresse, “Academia ”, trouvant enfin l’appât irrésistible pour moi, celui mêlant mes deux dadas, me faisait parvenir le PDF d’un article, de 2005, sur Sade et l’Afrique défendant cette thèse.

“Le texte sadien fait plus que reproduire le texte européen de l’Afrique noire dans la pensée européenne. L’outrance cannibale qui le marque annonce la rhétorique qui justifiera le colonialisme. Ainsi le blanc des cartes des voyageurs sera noirci, occupé par un nouveau texte, le discours colonial, où le contrôle sur l’autre se fait absolu.”[1]

Je lis, l’article est très bien fait et tout à fait fiable. Son autrice, Catherine Gallouët y analyse de manière précise la description par Sade, dans Aline et Valcour, d’un royaume imaginaire qu’il situe au centre de l’Afrique, le royaume de Butua, le royaume des plus féroces des cannibales, malheureusement l’article ne s’intitule pas “le royaume de Butua dans Aline et Valcour”mais “Afrique et Africains dans Aline et Valcour”et pire  “Sade, noir et blanc”. 

Afrique et Africains dans Aline et Valcour. “L’outrance cannibale”

Pour être encore plus précis, l’article aurait dû s’intituler “Le royaume de Butua dans Léonore et Sainville”, un roman à part entière inséré dans Aline et Valcourqui comporte non un mais deux récits de voyages en Afrique,  l’un fait sous la contrainte, celui de la belle Léonore enlevée sur une île proche de Venise, pense-t-on, par des marchands d’esclaves barbaresques et l’autre effectué par Sainville, son tout jeune mari, pour tenter de la retrouver. Léonore arrive en Afrique par l’Est, Sainville par l’Ouest, ils se croisent, au centre, à Butua sans se reconnaître “Ces récits, écrit Catherine Gallouët, décrivent donc deux Afriques, l’Afrique de l’Ouest, c’est à dire l’Afrique noire, et l’Afrique de l’Est, autrement dit l’Afrique blanche.”[2]

L’Afrique étant, pour Catherine Gallouët, noire, elle abandonne complétement Léonore et son voyage après avoir dit cela, ignorant ainsi l’un des plus surprenants  personnages sadiens, celui qu’il nomme “le philosophe nègre”. Rien de plus différent pourtant du regard de Sainville sur l’Afrique que celui de Léonore. 

 Déjà s’élaborait dans mon esprit la réponse assez vive à cet article quand, ce matin, je découvrais dans ma boite mail un deuxième article de Catherine Gallouët, celui-ci de 2011, intitulé “La Nigritie, ou géographies de l’Afrique dans la fiction narrative au XVIIIe siècle. Le cas d’Aline et Valcour de Sade” et là, ô merveille, faisant (sans l’avouer) sa palinodie, Catherine Gallouët développait une analyse complète et très précise du voyage de Léonore, une Léonore regardant vraiment l’Afrique, y voyant ce que Sainville était absolument incapable de voir, en décrivant les paysages comme, dit-elle, pourrait le faire une ethnologue aujourd’hui et y effectuant des rencontres totalement improbables comme celle de ce “philosophe nègre”. 

Me restait-il encore quelque chose à écrire et à contester après cette si salutaire mise au point ? 

Oui, beaucoup de choses et en premier lieu le fait que, après avoir dans le précédent article reproché à Sade de ne jamais donner la parole à des Africains, ce second article s’il parlait de la rencontre avec ce “philosophe nègre”, non seulement ne s’étonnait pas de voir Sade associer la philosophie à un “nègre” mais ne disait rien, absolument rien, du contenu de sa longue intervention. En deuxième et non en dernier lieu, après avoir lié l’ignorance et les préjugés de Sainville et de ses auditeurs au colonialisme, pourquoi lier Léonore et son savoir sur l’Afrique, une femme philosophe et voyageuse téméraire, aussi improbable au XVIIIe qu’un nègre philosophe, à ce même colonialisme? Comme si, de ce colonialisme à venir, un romancier et philosophe du XVIIIe ainsi que ses personnages de fiction devaient absolument être tenus pour responsables.

“Léonore nous offre ainsi une autre vision de l’Afrique, pays souvent magnifique et rempli de merveilles naturelles que l’Européen peut observer, comprendre. Cependant, connaître, c’est déjà posséder. Ce savoir sur l’Afrique, basé sur une méthode rationnelle de connaissance, est aussi celui qui informe la conquète coloniale du XIXe siècle.”[3]

Ne m’étais-je pas promis de ne critiquer aucune des lectures de Sade et de me contenter de tenter de développer mon point de vue dans les lieux qui me permettaient de le faire ? Pourquoi aujourd’hui transgresser cette règle et entrer dans une polémique où il y avait tant de coups à prendre ? Comme il y a des “sociétés chaudes” et “des sociétés froides” ou plus froides que d’autres, il y a des polémiques plus ou moins chaudes et quelle polémique est plus chaude aujourd’hui que celle de l’Afrique dans son rapport à l’Europe et au colonialisme?

Puis-je me permettre, avant d’aller plus loin, de citer Zamé, cet autre grand personnage rencontré par Sainville durant son voyage, le roi d’une île, Tamoé, dont le peuple ne connaît ni la théologie, ni le droit, dont la place publique n’a jamais vu couler le sang et qui sert d’exact contrepoint à Butua, le royaume des cannibales où sur la place publique se débite et se vend de la chair humaine ? Ce personnage n’est pas plus Africain que Sarmiento qui tentait de convaincre Sainville de la relativité des pratiques alimentaires humaines et du fait qu’il était “aussi simple de se nourrir d’un homme que d’un boeuf” mais le discours qu’il tient, loin d’être une justification de la domination blanche ou un habituel discours relativiste, est une critique féroce et sans ambiguité du rapport que l’Européen établit avec le reste du monde pour le plus grand malheur de tous.

“Je n’ai qu’un ennemi à craindre, affirme Zamé en marchant avec Sainville sous les peupliers, c’est l’Européen inconstant, vagabond, renonçant à ses jouissances pour aller troubler celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus précieuses que les siennes, désirant sans cesse un gouvernement meilleur parce qu’on ne sait pas lui rendre le sien doux : turbulent, féroce, inquiet, né pour le malheur du reste de la terre, catéchisant l’Asiatique, enchaînant l’Africain, exterminant le citoyen du Nouveau Monde, et cherchant encore dans le milieu des mers de malheureuses îles à subjuguer.”

Qui dit mieux ?

Tamoé et Butua, le pays où l’on aime et le pays où l’on tue, illustrent deux types de rapports que des groupes humains peuvent instaurer avec la nature et avec leurs semblables, mais en 1795, quand il publie enfin, après six ans de Révolution, son roman philosophique, Sade précise que des deux fictions, seule Butua, la sanglante, est “peinte d’après nature par un voyageur qui ne décrit que ce qu’il a vu.”

Est-on sûr dans ce contexte que la Butua dont parle Sade avec ses bouchers de chair humaine se situe bien en Afrique ?

Qui mange qui ?

Le petit groupe de personnes qui écoute les récits de Sainville et Léonore rit de la remarque naïve qui échappe à Mme de Blamont, leur hôtesse, au moment où Sainville raconte qu’il a examiné Léonore (c’était son travail) sans voir son visage, sans reconnaitre son corps, avant de la livrer à l’appêtit du lubrique et carnassier roi de Butua, Ben Mâacoro : 

“Quoi, madame, c’était vous ?… Et vous n’avez pas été… et vous ne fûtes pas mangée.”[4]

La question, “vous n’avez pas été violée ?”, l’essentielle, ne sera pas posée et remplacée par celle à laquelle la présence physique de Léonore dans la pièce suffisait à répondre. C’est le déplacement insuffisamment rapide qui fait rire et la censure d’une question que tous se posent mais qu’il serait de très mauvais goût de formuler dans une telle assemblée. Le lecteur ou plutôt la lectrice attendra donc, elle aussi, que Léonore révèle la manière dont elle s’est sortie, seule, sans l’aide de Sainville, de ce mauvais pas comme de tous les autres. 

Avec l’Afrique et les récits de Sainville et Léonore Mme de Blamont et sa fille Aline, deux femmes soumises à leur époux et à leur père, se distraient agréablement, jouent à se faire peur et tentent d’oublier le président de Blamont, le juge, celui qui, ne tenant aucun compte des désirs de sa fille, de son amour pour Valcour et de l’opposition de sa femme à ses projets, veut livrer Aline à Delcour, le financier, son compagnon de débauche . S’il y a dans le récit de Sade un prédateur redoutable et d’une totale insensibilité c’est bien lui, c’est même cette insensibilité aux plaintes des victimes de sa traque qui est sa caractéristique la plus remarquable, celle que décrit parfaitement son complice, plus novice, que ces plaintes dérangent encore au moment où, sous deux pseudonymes, ils partent forcer leur gibier humain :

“- Oh! mais vous gens de robe, dit M.de Mirville, les plaintes vous excitent, vous ressemblez aux chiens de chasse, vous ne faîtes jamais si bien la curée que quand vous avez forcé la bête… Aussi n’est ce pas pour rien qu’on vous accuse d’avaler le gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos dents.

– Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soupçonnés d’un coeur plus sensible.

– Par ma foi, dit Mirville, nous ne faisons mourir personne ; si nous savons plumer la poule, au moins ne l’égorgeons-nous pas.”[5]

Métaphore, bien sûr, mais aucune métaphore n’est innocente et celle-là a une une histoire déjà longue au moment où Sade l’utilise.

 Dans tous les groupes humains existe une cuisson ou l’équivalent d’une cuisson des aliments consommés et des manières de table qui sont le propre de l’homme et le distinguent de l’animal carnassier qui “avale” “déchiquette” sa nourriture avant de l’avaler toute crue. Exclure de l’humanité les groupes ayant des pratiques alimentaires ou sexuelles différentes des siennes n’est pas une spécificité européenne mais les Européens l’ont pas mal pratiquée.

Voulant exprimer son dégoût pour l’anthropophagie rencontrée chez certaines tribus des Caraïbes, les Cariba, Christophe Colomb, toujours persuadé d’être arrivé en Chine et d’y avoir découvert les hommes à tête de chien décrits par Marco Polo, les exclut de l’humanité et les nomme “cannibales” du latin canis, chien.

Mais s’il y a des chiens et des cannibales bien de chez nous, il y a aussi des lieux qui leur servent de réserve de nourriture et c’est dans ces lieux que Sade se trouve et il en est parfaitement conscient aussi ne sera-t-il jamais du côté des prédateurs même au moment où dans ses romans il semble les servir et faire leur apologie, apologie toute d’ironie, faite non pour servir mais pour desservir, car au XVIIIe on croit, à tort comme l’Histoire le montrera, qu’“aux louanges outrées, personne ne croit.”

 Sade termine une de ses lettres à son amie Milli Rousset en précisant le lieu où il se trouve : “le poulailler de Vincennes”, une autre est écrite de “la ménagerie de Vincennes”. Difficile donc de se méprendre, si Sade au moment où il écrit Aline et Valcour ne sait pas à quelle sauce il va être mangé, ce dont il est sûr c’est que sa belle-mère non contente de traiter ses biens “comme choux de son jardin”, non contente de l’avoir fait traquer comme un gibier par des exempts de police à sa solde, a aussi “vendu sa vie” et l’a livré à des “anthropophages”. Le terme “anthropophages” est celui que Sade emploie le plus souvent dans ses lettres à sa femme pour désigner ses geoliers.

Le 2 décembre 1779 : “ Ne faut-il pas que le sang coule toujours dans la gueule de l’anthropophage qui s’en nourrit ? Que deviendrait-il s’il s’étanchait ? Oui, madame, je souffre et, qui pis est, toujours de plus en plus.”

Le 20-25 avril 1781 : “ Et vous savez que quand les esclaves de la présidente vinrent me rechercher pour lui servir le second ou le quatrième service de son petit festin anthropophage,j’allais partir pour Saumane…”

Enfin sa femme est autorisée à lui rendre visite mais en présence de de Rougemont, le commandant de la place de Vincennes ce que Sade ne supporte pas, il écrit le 15 juillet 1781: “ qu’on me débarrasse de l’ennui et du chagrin d’avoir là pour perspective ce vilain anthropophage que je déteste. Tâche de m’obtenir cela… Que mon antipathie pour ce vilain homme-là ne t’étonne pas : la brebis n’aime pas le loup. Et sais-tu pourquoi ? C’est que le loup mange la brebis.”

Et qu’est donc d’ailleurs son livre de Bastille “Les Cent Vingt Journées de Sodome” si ce n’est le récit d’un grand festin dont Sade élabore le livre de recettes. Quatre hommes de pouvoir, quatre anthrophages blancs sont là : un duc, un évêque, un financier et un juge qui, pour survivre, vont se nourrir de la morve, de la sueur, des larmes, du sang, du sperme, de la pisse, de la merde, de toutes les sécrétions produites par le pressurage des corps de leurs victimes dans le lieu clos et inaccessible du château de Silling. Sade nous fait pénétrer dans les cuisines du pouvoir et nous offre le “récit le plus impur qui ait jamais été fait” et ce récit est “l’histoire d’un magnifique repas où six cents plats divers s’offrent” à “l’appétit” du lecteur. Livre de recettes pour ogres imaginées par une de leurs victimes, livre qui, à aucun moment ne nous fait saliver, livre ravageur écrit par un homme qui vient de passer des années seul, enfermé entre quatre murs sans pouvoir ni prendre l’air ni jouir du soleil comme n’importe quel animal, condamné à cela “pour son bien” par “des hommes noirs”, lieutenant de police et juges et qui clame ainsi que cette cure, loin de le rendre meilleur, l’a rendu pire.

“Du poulailler de Vincennes, au bout de cinquante neuf mois et demi de pressurage, et sans succès en vérité” Sade, le 26 janvier 1782, envoyait ses étrennes philosophiques à son amie Milli Rousset et dans ses étrennes la comparaison entre les moeurs congolaises et les très civilisées moeurs parisiennes se faisait encore plus explicite.

“… O homme, est-ce à toi qu’il appartient de prononcer sur ce qui est bien ou sur ce qui est mal ?… Toi qui décides si une chose est crime ou si elle ne l’est pas, toi qui fait pendre à Paris pour ce qui vaut des couronnes à Congo… Laisse-la tes folles subtilités ! Jouis, mon ami, jouis et ne juge pas… C’est pour rendre heureux tes semblables… que la nature te place au milieu d’eux et non pour les juger et les punir et surtout pour les enfermer.”[6]

Pauvre Sade que la réponse de Milli a dû tant décevoir, Milli qui n’oublie pas que toutes les lettres envoyées et reçues par Sade sont lues, digérées, caviardées par ses geôliers et le lui rappelle séchement : “Votre philosophie, Monsieur, serait délicieuse dans le pays où je suis, mais elle est très mal vue dans le lieu où vous êtes… Nous sommes nés français, nous sommes chez les Français ; les lois, les usages sont tels que nous les connaissons et non quelquefois comme nous les désirons. Les couronnes à Congo sont accordées à l’idée, à l’opinion du beau, du glorieux, du juste ; la corde à Paris, à tout infracteur de nos lois qui a la sottise de se croire habitant du Congo.”[7]

De la même manière, quand enfin, en 1789, sa femme, devenue bigote, se décide à parler littérature et non listes de courses et intendance avec lui, elle lui fait beaucoup de compliments sur Aline et Valcour dont elle vient de lire le manuscrit mais elle est non seulement choquée par la justification de l’anthropophagie par Sarmiento mais aussi par l’intervention de Zamé et, avec bien peu de délicatesse, elle écrit à son mari toujours à la Bastille et enfermé depuis douze ans :

“ Je suis curieuse de voir comme Zamé diminuera les crimes, et je doute, que s’il soutient son caractère de bonté, il fasse que le crime n’offense pas la loi. C’est traiter bien légèrement le divorce, l’inceste et la pédérastie, que de n’y voir que de l’inconvénient. Ce n’est point les bourreaux et les prisons qui perpétuent les vices, ce sont les goûts et les penchants qui les y entraînent.”[8]

Sade, Levi-Strauss, Minski et quelques ogres de ci, de là

En 1955 quand Levi-Strauss publie “Tristes tropiques”, à part quelques extraits, toute l’oeuvre de Sade est encore enterrée dans l’Enfer des bibliothèques comme Sade l’avait été pendant 28 ans à Vincennes, à la Bastille et à Charenton. Peut-être est-ce pour cette raison, ou parce que Sade est un observateur “de l’intérieur” et non “de l’extérieur”, que, rendant, à la fin de son livre, hommage à Rousseau, le “maître”, le “frère” de tous les ethnologues, Levi-Strauss ne cite pas une fois Sade, l’autre grand amoureux de Rousseau, qui pourtant non seulement illustre son analyse mais la préfigure point par point… avec la souffrance, l’humour et le burlesque en plus.

“ Nous devons nous persuader, écrit Levi-Strauss, que certains usages qui nous sont propres, considérés par un observateur relevant d’une société différente, lui apparaîtraient de même nature que cette anthropophagie qui nous semble étrangère à la notion de civilisation. Je pense à nos coutumes judiciaires et pénitentiaires.”[9]

Et sur cette base, Levi-Strauss différencie deux types de sociétés, d’une part, celles qui pratiquent l’anthropophagie et qui considèrent que manger des individus porteurs de forces que l’on considère comme négatives, est le seul moyen d’annihiler leur dangerosité et même de la rendre positive en l’intégrant et l’absorbant et d’autre part, les sociétés pour lesquelles Levi-Strauss fabrique un néologisme -l’anthropémie- (du grec emein vomir) qui, pour résoudre le même problème choisissent à l’inverse, d’isoler, d’exclure en les enfermant les êtres qu’elles considèrent comme redoutables. Cette pratique inspirerait, ajoute Levi-Strauss, une horreur profonde “à la plupart des sociètés que nous appelons primitives… et nous marquerait à leurs yeux de la même barbarie que nous serions tentés de leur imputer en raison de leurs coutumes symétriques.”

Que préférer ? Cette question ferait sourire et Sade et Levi-Strauss par sa naïveté car on ne peut être homme que dans une société donnée que nous ne choisissons pas au départ mais qui est la seule que nous pouvons transformer et rendre plus vivable sans la détruire. Pourtant, ni Sade, ni Levi-Strauss n’éludent le problème et tous les deux décrivent, de part et d’autre, dans l’espace et le temps, des sociétés qui sont dans l’honnête moyenne et d’autres comme la nôtre, bien sûr, qui a détruit la quasi totalité des habitants du Nouveau Monde ou celle des Aztèques “plaie ouverte au flanc de l’américanisme” qui comporte, elle aussi, des ogres assez exceptionnels et qui ont été iniques, dit Levi-Strauss, à notre manière c’est à dire  “de façon démesurée”, “excessive”. 

Dans Aline et Valcour, dans les contes et fabliaux, les méchants sont effectivement des hommes noirs mais noire est leur robe et non leur couleur de peau. Noir est l’habit du bien nommé Dom Crispe Brutaldi de Barbaribos de Torturentia, le triste et barbare  Inquisiteur espagnol d’ Aline et Valcourqui, de sa longue aiguille, fouille les chairs, des femmes de préférence, à la recherche de la marque du diable, noire la robe de juge du président de Blamont, noires les robes des “présidents du Parlement qui vous coupent une nuque comme une corneille abat des noix. ”[10],, “homme noir” était Sartine, le lieutenant de police du roi, comme son successeur le bien nommé Le Noir, “homme noir” est encore et toujours sous l’Empire, Royer-Collard, le nouveau médecin de Charenton ayant l’oreille de son frère et de Fouché et qui dénoncera sans cesse la présence de Sade à Charenton, les spectacles de théâtre organisés par lui et parviendra à les faire interdire, noir et terrifiant  sera donc aussi le roman qu’écrira Sade… et burlesque. Il sait, comme il le dit dans Les 120 journées en faisant le portrait du duc de Blangis, comme il le fait dire dans ses contes à rire aux parlementaires provençaux, que les hommes de pouvoir despotiques de tous les temps aiment qu’on se souvienne d’eux comme des ogres criminels et non comme des ogres peureux et imbéciles “qu’un enfant résolu eût effrayé” et qu’un éclat de rire ferait fuir à l’extrémité de la terre. 

Dois-je dire que, de tous les ogres sadiens, mon préféré officie dans Juliette et résoud, d’une manière qui, pour être burlesque n’en est pas moins intéressante, le dilemme du choix entre les deux solutions que l’humanité a trouvé au problème du “mal” – l’ingérer ou le vomir – au profit de l’ingestion. Jugez-en : Minski, cet ogre fabuleux dont le vit tout aussi fabuleux, « un champignon vermeil et large comme le cul d’un chapeau »[11], menace le ciel en permanence et tue tous ceux et toutes celles qui ont le malheur d’être entrepris par lui, cet ogre qui se nourrit de boudin de sang de pucelle et de pâté aux couilles, qui, au dessert, sert à Juliette des étrons dans des jattes de porcelaine blanche, Minski, cet écologiste avant la lettre, ne laisse aucun déchet derrière lui, contrairement à ses concurrents, et sait défendre et argumenter de manière convaincante son point de vue auprès de Juliette :

“ – Oh ! Juste ciel ! Mais mon cher hôte, vous tuez donc autant de femmes et de garçons que vous en voyez ?

– A peu près, et comme je mange ce que je fouts, cela m’évite la peine d’avoir un boucher.” 

Mais, du même coup, cela ne limite-t-il pas le nombre de personnes qu’on tue ? Aucun ogre anthropophage, même avec un appétit d’ogre, ne pourrait ingérer tous les morts que, depuis un bon moment, nos techniques modernes et propres, de plus en plus modernes et de plus en plus propres, de plus en plus efficaces, nous permettent, sans corps à corps, de laisser avec ou sans sépulture sur nos divers champs de bataille. 

“Mangez, ceci est mon corps ; buvez, ceci est mon sang.”. Quand un “philosophe nègre” critique, en latin, le grand mystère de l’eucharistie.

Rapprocher anthropophagie et eucharistie est un lieu commun de la philosophie au XVIIIe mais dans son Dictionnaire philosophique c’est à un philosophe protestant aux lumières bien européennes que Voltaire laisse le soin en 1767 dans son article TRANSUBSTANTIATION de dire son horreur à l’idée que “tous les jours dans les pays catholiques, des prêtres, des moines… mangent et boivent leur dieu, chient et pissent leur dieu.”. Tenter et réussir le tour de force à la fois de présenter l’Ethiopie comme un pays profondément chrétien suivant le rite copte, c’est à dire un rite autochtone, et un pays n’ayant rien à envier à l’Europe en matière de critique religieuse, qui, à part Sade, l’aurait osé ? Reconnaître que le latin permet des échanges théologiques entre des personnes ne parlant pas la même langue, reconnaître que “tout est symbolique ici comme dans tout ce que proférait Jésus” et que ce qui est criticable dans la transubstantiation c’est “de prendre ses discours à la lettre” fait de ce “philosophe nègre”, quelqu’un de beaucoup plus nuancé qu’un Voltaire, quelqu’un dont la dissertation va “enchanter” Gaspard, le compagnon à ce moment-là de Léonore, et l’amener à s’écrier, “ avec enthousiasme” : “Je n’aurais jamais cru que tant de lumières pussent pénétrer au sein de l’Afrique. On a beau propager l’erreur, on a beau la porter au bout du monde, on a beau la faire circuler, elle trouvera toujours des ennemis ; elle rencontrera toujours des bornes partout où la raison humaine aura la liberté de se faire entendre.” Et Léonore de grossir encore le trait, si c’était nécessaire, “Et j’approuvais dom Gaspard , et le philosophe noir, parce que je pensais bien intimement comme tous les deux.”[12]

Ce qui importe ce n’est ni sa couleur de peau, ni son sexe, ni le lieu où le hasard nous a fait naïtre, le propre de l’homme où qu’il ou elle se trouve c’est bien comme l’affirmait déjà Descartes “le bon sens”, “la capacité de distinguer le vrai du faux”, la Raison, mais, encore faut-il, ajoute Sade  qu’elle ait “la liberté de se faire entendre”. Quelle est la différence entre une Justine toujours victime et une Léonore qui sait échapper à tous les pièges ? non l’intelligence, Justine a de “l’esprit” tous ses bourreaux le reconnaissent, mais elle a aussi une chimère à laquelle elle se refuse à renoncer : sa foi religieuse, c’est elle qui la fait tomber dans tous les pièges que va lui réserver son abominable périple, mais c’est aussi elle qui lui permet d’y survivre, de rester droite, non comme un i, mais “comme un peuplier”, dit Sade, que la bourrasque plie mais ne rompt pas. Léonore, par contre, est philosophe, elle a lu tous les livres qu’une honnête femme de son époque, une Mme de Blamont, une Aline, ne lit pas, ne doit pas lire et seul son amour pour Sainville l’empêche de suivre le destin de Juliette, la libertine.  La préface de La nouvelle Justine précise qu’elles vivent toutes “dans un siècle absolument corrompu”, à ce siècle Juliette s’adapte, Léonore et Justine résistent mais si Léonore réussit où Justine échoue c’est parce que, contrairement à Justine, elle sait que dans ce siècle corrompu ce n’est pas à ceux qui se présentent comme les gardiens de la loi, de la foi et de la vertu qu’il faut demander de l’aide. Si Justine se précipite dans un couvent pour passer la nuit à l’abri, Léonore, bien au contraire, parvenue à un couvent de Capucins, dort sous un chêne à la belle étoile, à l’air libre et à l’abri de son arbre : « Je n’avais aucune envie, dit-elle, d’aller demander asile à ces bons pères; je serais devenue, dans leur retraite, un morceau trop friand pour eux»[13]. Pour éviter d’être dévorée toute crue par les anthropophages du temps Léonore évite les lieux clos et marche à l’air libre sur tous les  chemins fréquentés par les bandits, les bohémiens, les comédiens et au terme de son parcours tire la conclusion qui s’impose : “Ce ne sera donc jamais que dans les états proscrits par la société que je trouverai de la pitié et de la bienfaisance, et ceux qui sont chargés d’y maintenir l’ordre et la paix, ceux qui doivent y faire régner la piété et la religion… ne m’offriront que des horreurs et des crimes ! La civilisation est-elle donc un bonheur ?…”[14]

 Ni Rousseau, ni Sade n’ont la nostalgie d’un mythique état de nature et si la société construite par Zamé ne connait que quelques lois très douces, elle n’est pas “sauvage” mais il n’est nul besoin de se référer à cette île utopique pour savoir ce qu’est le paradis pour Sade. S’il existe, pour lui, c’est en Afrique, dans le continent noir qu’il faut aller le chercher, dans ce paradis, nulle pomme dit-il mais des orangers, des citronniers, des grenadiers, des arbres couverts de fleurs et des roses “à l’odeur bien plus forte et bien plus délicate que les nôtres”, aucune province en Europe n’est plus “artistement cultivée : le cardamomum et le gingembre en donnant à ces plaines un aspect flatteur, parsème l’air d’atomes les plus odoriférants ; agréablement coupées par de vastes rivières bordées de lis, de jonquilles, de tulipes et de violettes, on se croit dans le paradis terrestre”[15]

 Nul besoin d’aller “civiliser” l’Afrique ! Pour Sade enraciné en Provence, dans la province “gothique” par excellence dont les habitants terrifiaient Casanova, l’Italien, par leur “férocité”, la plupart de ces discours sur la “modernité civilisatrice” d’un “siècle des lumières” sont poudres de perlimpinpin jetées aux yeux de naïfs mais lui, Sade, comment pourrait-il encore y croire dans la nuit de son cachot de Vincennes ou de la Bastille ? Dès 1779 il écrivait à Milli Rousset : “On priait un jour l’empereur Tibère de faire juger un infortuné qui gémissait depuis longtemps dans les prisons : « J’en serais bien fâché, répondit le tyran. – Et pourquoi ? – C’est qu’il serait condamné à mort et que je n’aurais plus le plaisir de savoir qu’il souffre. »Ce  Tibère, comme vous le savez, était un monstre. Pourquoi donc nous, qui sommes si doux, si policés, si charmants, nous qui vivons dans un siècle d’or[16], sommes-nous aussi féroces que ce Tibère ?”

Oui, mais me dira-t-on la Révolution est passée par là, les philosophes sont arrivés au pouvoir supprimant l’arbitraire des lettres de cachet et toutes les discriminations considérées jusque là comme naturelles et dès son sous-titre l’éditeur d’Aline et Valcour  ne précise-t-il pas, “écrit à la Bastille un an avant la Révolution de la France”, donnant ainsi un petit goût de vieux et un petit “goût de chaine” à son roman philosophique ?

“Ô vous qui avez la faux à la main…”

Insérer un pamphlet, trouvé non au palais Royal mais au Palais Egalité et intitulé “Français encore un effort si vous voulez être républicains”, dans La philosophie dans le boudoir publié en 1795, la même année qu’Aline et Valcour, c’est revendiquer le fait que ce qui se dit et ce qui se fait dans ce boudoir soit d’un actualité brûlante. De même quand, dans La nouvelle Justine publié en 1797, Sade fait lire à l’évêché de Lyon La philosophie dans le boudoir à l’abbé-secrétaire qui introduit Justine auprès de celui qui sera le pire de ses bourreaux aucun malentendu n’est possible : ceux qu’il met en scène ne sont pas liés à l’Ancien Régime mais au nouveau.

Enfermé depuis 1777, à sa libération 13 ans plus tard, Sade est pris d’une boulimie de rapports sociaux et se précipite au théâtre pour y découvrir avec étonnement que les Parisiens ont maintenant le goût du “noir” : “nous sommes devenus anglais… Que dis-je ? Anthropophages !… cannibales !”[17]et c’est dans ce goût qu’il va écrire la première Justine en 1791, “mon imprimeur me demandait (un roman) bien poivré, et je le lui ai fait capable d’empester le diable.”[18]

Le 19 novembre 1794, un mois après avoir été libéré de Picpus, Sade écrit à Gaufridy “tous ces gens-là ont bien agi avec nous comme l’auraient fait des anthropophages”, on est passé en trois ans du “goût” aux pratiques anthropophages et dans cette même lettre Sade décrit ses neuf mois de prison et sa condamnation à mort pour “modérantisme” par Fouquier-Thinville. Dans le vocabulaire du temps, bien proche de celui de Butua, on disait que Fouquier-Thinville tenait “le comptoir de la boucherie” et “faisait provision de gibier” pour le bourreau Samson qui “travaillait la marchandise” sous les encouragements de spectateurs qui criaient : “Broyons ! Broyons du rouge !”

Mais n’est-ce pas à ce moment précis que l’esclavage est enfin aboli dans les colonies françaises ? Comment penser ces contradictions ? Comment réussir à comprendre la trajectoire d’un Robespierre, farouche opposant à la peine de mort devenu le symbôle d’une Terreur qui va s’accélérer sans cesse et couper les têtes de tous ceux qui veulent l’arrêter dont celle de Robespierre d’ailleurs ?

“Il faut s’incliner devant la contingence absolue de l’histoire”[19]affirme avec raison, me semble-t-il, Levi-Strauss : à une voix près la peine de mort aurait été abolie, à une voix près Louis XVI n’aurait pas été condamné à mort, à un jour près Sade aurait eu la tête coupée avant d’avoir publié autre chose que la première Justine.Pitié pour les “grands hommes” ! Méfions-nous des “bonnes causes” du moment, méfions-nous de ceux qui se disent “vertueux défenseurs du bon droit”[20]des noirs, des blancs, des femmes, des pauvres, des exclus, des esclaves. 

Rions quand, en 1795, Mme de Saint-Ange fait sortir Augustin le jardinier avant de lire un pamphlet égalitariste en lui disant que ce texte n’est pas fait pour ses oreilles.

Rions quand ce pamphlet déduit d’affirmations incontestables des conclusions absurdes et criminelles.

Rions quand au nom de la vertu et du bonheur de tous, on manie la funèbre faux pour tailler “l’arbre de la superstition”.

Rions quand pour construire un homme ou un peuple nouveau, pour “régénérer” une nation on coupe, on élague des branches considérées comme dangereuses pour la survie de l’arbre au risque de tuer l’arbre.

Remarquons que ce pamphlet totalement burlesque et qui fait l’objet de tant de lectures sérieuses commence, en pleine période de déchristianisation, par encourager l’accélération de l’usage de la “faux” par ceux qui l’ont en main – “Portez le dernier coup”, leur dit-il, et tant que vous y êtes déracinez totalement le si contagieux “arbre de la superstition”- mais finit par condamner totalement la peine de mort et toutes les violences transformant en martyrs les sectateurs des causes que l’on veut éradiquer :

“ Ce ne serait donc point à permettre indifféremment tous les cultes que je voudrais    qu’on se bornât, je desirerois qu’il fût libre de se rire et de se moquer de tous, que des hommes réunis dans un temple quelconque pour invoquer l’éternel à leur guise, fussent vus comme des comédiens sur un théatre ; au jeu desquels il est permis à chacun d’aller rire ; si vous ne voyez pas les religions sous ce rapport, elles reprendront le sérieux qui les rend importantes, 

. Je ne saurois donc trop le répéter, plus de Dieux, français plus de Dieux… mais ce n’est qu’en vous en moquant que vous les détruirez, tous les dangers qu’ils traînent à leur suite renaîtront aussi-tôt en foule, si vous y mettez de l’humeur ou de l’importance. Ne renversez point leurs idoles en colère, pulvérisez-les en jouant, et l’opinion tombera d’elle-même.”[21]

Pour Hegel, il y a des ruses de l’histoire, les hommes en suivant leurs passions poursuivent des buts qu’ils n’atteignent pas et en atteignent d’autres totalement imprévus et c’est cela qu’il nomme la Raison dans l’histoire mais pour Levi-Strauss comme pour Sade n’existe nulle Raison à l’oeuvre dans l’histoire mais une constante déraison dont nous pouvons simplement tenter de limiter les abus et les effets négatifs. Gardons-nous de diaboliser ou de diviniser une culture ou une société, gardons nous de diaboliser ou de diviniser les hommes du passé, essayons de les comprendre après coup tout en sachant que “les humains se trompent à tout coup ; l’histoire le montre. On dit “de deux choses l’une”, et c’est toujours la troisième. ”[22]

Mais ne peut-on pas recommencer, ingérer, digérer plutôt que trier, expurger et vomir ? 

«Le jugement du point de vue de la dégustabilité (c’est à vomir!) est le jugement fondamental de la morale.» nous rappelle Nietzsche, plus douce et plus juste me parait la méthode sadienne celle issue du passé et des sociétés les plus archaïques, celle des conteurs et des femmes qui, depuis des temps immémoriaux, racontent pour le plus grand plaisir des enfants des histoires horribles. “Ne pensons plus à nos maux que pour en faire frémir nos neveux.”


[1]   Catherine Gallouët: “Sade, noir et blanc : Afrique et Africains dans Aline et Valcour (travaux choisis de la Société canadienne d’étude du dix-huitième siècle, vol24, 2005, p78 (URI:http://id.erudit.org/iderudit/101217ar)

[2]   Ibid p 67.

[3]   La Nigritie… in Geographiae imaginariae. Dresser le cadastre des mondes inconnus dans la fiction narrative de l’Ancien Régime” ed. MC Pioffet, Québec, PUL.

[4]   Aline et Valcour, Pléiade, t1, p 609

[5]   Aline et Valcour, Pléiade, t1, p 434.

[6]   MP Farina Sade et ses femmes, ed François Bourin, 2016, p 187-188.

[7]   Ibid p 190.

[8]   Aline et Valcour,Documents, Pléiade 1, p1224

[9]   Levi-Strauss, Tristes tropiques,Plon, 1955, p 448 et suivantes.

[10]Le président mystifié, Historiettes, contes et fabliaux,OC, t. XIV, p. 176.

[11]Sade Histoire de Juliette, 10/18, t.2, p. 227.

[12]Aline et Valcour,Pléiade t1, p775-776.

[13]Aline et Valcour,Pléiade t1, p 926.

[14]Ibid p935.

[15]Ibid p772.

[16]Siècle des Lumières par opposition aux siècles gothiques où la religion, la superstition dominaient.

[17]Lettre à Gaufridy  fin mai 1790, MP Farina Sade et ses femmes,ed F.Bourin, p 259.

[18]Ibid lettre à Reinaud 12 juin 1790 p263.

[19]Claude Levi-Strauss, Didier Eribon  De près et de loin,ed Odile Jacob, 1988, p 175.

[20]Sade Isabelle de Bavière, Oeuvres complètes, ed Têtes de feuilles, 1973, tXV, p399.

[21]La philosophie dans le boudoir, Français encore un effort…folio p 205

J’arpente la région parisienne avec délice

Céline Mounier, 27 mai 2020

Une expérience de « Créativités & Territoires »

Pendant le confinement, j’ai créé le groupe Facebook Dans mon kilomètre carré introduit ainsi : « Notre oecoumène s’est progressivement rétréci depuis la fin de l’hiver. Ce printemps, il s’est réduit à notre kilomètre carré. J’ai plaisir à arpenter mon kilomètre carré. Je découvre chaque jour des nouveautés. L’esprit vagabonde. Un jardin résonne avec un autre en souvenir ailleurs. Un jasmin se fane ici et éclôt ailleurs. Les senteurs du soir m’enivrent. Je regarde des habitats variés. Nous en parlons. Nous parlons de ce que nous aimons là où nous habitons. Le vent qui souffle sent presque la mer. L’air est pur il faut dire. Voilà, l’idée de créer ce groupe vient de cette volonté de raconter des récits de nos kilomètres carrés. Peut-être bâtir un nouveau livre de géographie par extensions successives. » J’aime cheminer en géographe.

Depuis le 11 mai, nous pouvons bouger sans autorisation dans un rayon de cent kilomètres désormais et j’ai créé un nouveau groupe cette fois appelé Changement d’échelle avec cette introduction : « Nous pouvons bouger sans autorisation dans un rayon de cent kilomètres. De 3,14 km2, nous passons à 31400 km2, sacré changement d’échelle ! Je lis : « J’ai donc pris un autobus pour aller vers la Seine, afin de ne pas me perdre. Puis j’ai suivi celle-ci jusqu’à la nuit, direction la Normandie » (La dériveuse, de Dorothée Blanck). Où suis-je au bout de 100 km ? Je lis qu’à Saint-Denis, je pourrais rencontrer Olivier Darné, apiculteur, qui a inauguré des promenades urbaines guidé par le butinage des abeilles. L’idée lui est venue de la découverte qu’il a faite de l’extrême variété des pollens. Les analyses mellifères ont en effet révélé des origines orientales mais aussi brésiliennes et argentines des fleurs butinées. La ville est un terroir fertilisé par les graines véhiculées par les vents, les animaux et aussi des gens qui ramènent des graines dans leurs poches et des variétés des étals des marchés. Je peux maintenant aller goûter du « miel-béton » comme il le nomme (Source : Paysage, Art, Métropole, ouvrage collectif sous la direction de Jacques Deval, qui a pour objectif de construire une culture de territoire en atelier « Paysage », ouvrage paru en 2019). Quelles découvertes inédites faire ? »

À l’heure où j’écris ces lignes, j’ai revu la Seine sur le boulevard des Maréchaux, regard tourné vers la mer, j’ai revu ma mère et j’ai mangé des cerises dans son jardin après un trajet en vélo de 25 km, j’ai terminé la lecture de Paysage, Art, Métropole, tout en poursuivant l’arpentage de mes 3,14 kilomètres carrés. J’ai aussi relu les travaux de mes étudiants et étudiantes du DUT Métiers du Multimédia et de l’Internet de Marne la Valléeque j’ai fait travailler sur le thème « ce que j’aime là où j’habite ». Un travail que nous avons entamé au début de l’année et que nous avons poursuivi confinés, sur des groupes WhatsApp et par mails.

Dans ce qui suit, je chemine en poète dans mes souvenirs de marches urbaines et de circuits à vélo, dans l’ouvrage Paysage, art, métropoledans lequel il y a des pépites et dans  les travaux de mes étudiants qui contribuent à révolutionner le monde comme il pourra être bon. Quand je les mentionne, j’écris en italique. Quand j’écris « je lis », c’est que c’est extrait de l’ouvrage Paysage, art, métropole. J’écris en grasdes rêves éveillés qui pourraient devenir des slams. Ce cheminement contribue à l’artialisation de la région parisienne, parisienne et banlieusarde de proche et grande banlieues que je suis. 

Je lis que parler des paysages est une nécessité pour mieux vivre ensemble. Je lis sur le Grand Paris que c’est 68 nouvelles gares, 450 cheminées d’aération, des mètres cubes de déchets, la sauvegarde des Rigoles Royales sur le plateau de Saclay, pour ne citer que ces exemples. Le projet de construire une culture de territoire en ateliers « Paysage » a été créé pour inspirer une politique qui lie le paysage, l’art et la métropole pour faire évoluer la nature du travail de projet d’environnement et d’équipement.

En lisant, je découvre des hauts lieux : la vallée de la Seine de Paris-Rouen-Le Havre, le canal Seine Nord Europe, les 25 km des Grands Casiers de La Bassée, le cyclop de Fontainebleau, le suivi de l’Axe Magistral, l’axe115° Sud-Est/Nord-Ouest que trace la Seine entre Paris et Le Havre, le grand mail du Parc des Lilas, le SiloScope à Vitry-sur-Seine, la butte de Montgé-en-Goëlle, l’enfilade Cité Internationale, parc Montsouris, rue René Coty. 

Dans les confins de mon kilomètre carré, j’allais, j’arpentais 

Pour trouver des lieux où chanter, où danser. 

Émerveillée, dansant masquée, je racontais cela

à Lucie, à Mathilde, à Frédéric, à Marta. 

Le soir, je suivais Marta sur Facebook, le rendez-vous de 19h45. 

L’ouverture prudente approchant, nous descendions soigner les vélo-chevaux. 

Le temps était venu de calmer leur impatience.

D’ouvrir les yeux plus loin.

Je lis qu’une carte « mongrandparis » a été créée sous l’égide de l’Atelier international du Grand Paris et de la Métropole du Grand Paris. « Venez placer vos lieux sur la carte Mon Grand Paris et discuter les lieux placés par d’autres habitants… nos lieux de tous les jours,nos lieux de plaisir et nos lieux d’exception, nos lieux de projet et même nos lieux de déception. Ensemble tissons l’étendue de la métropole et contribuons à forger une communauté de destin à travers le récit inédit d’un Grand Paris réuni, approprié par tous ses habitants. » La carte a été réalisée par Joseph Rabie dans le cadre d’un travail doctoral sur « ce qui fait lieu » sous la direction de Thierry Paquot. Chacun vient parler de ses lieux. Chacun décrit son lieu. Le jeu devient un « placebook ».

Le jeu du Grand Paris par Nicolas Briane et Florien Demazeux

Il s’agira d’un site web proposé comme un jeu de société afin de pouvoir découvrir le Grand Paris. Voici sa promesse : « Il pourra vous faire voyager dans l’Île de France d’un point à un autre avec divers options de voyage, à pied, en vélo. Il y aura des parcours selon des modes : pressé, voulant se laisser porter, arpenteur, flâneur. Des points de vue devront être débloqués sur la carte de l’ile de France pour gagner des points. Des points de vue très secrets bien évidemment ! Le jeu du Grand Paris permettra aussi de voyager dans le temps avec une rubrique réservée à l’évolution des gares du Grand Paris. Ainsi, on y verra les changements du paysage au fil du temps. Le Jeu  du Grand Paris permettra de faire voyager les usagers par l’utilisation de trajets plus agréables à vivre, avec la possibilité de faire des détours pour avoir des vues incroyables sur certains lieux et développer des opportunités de se dire que l’Île de France est une région où voyager pour le plaisir ! »

J’arrive ici, à un carrefour à Ballainvilliers,

C’est au nord de l’Essonne.

Je le tague « secret », 

Je verrai qui viendra le débloquer.

La minute de danse, c’est bientôt,

Je sais où c’est, je file pressée.

Je lis que la promenade urbaine est parcours. Je pense à cela en arpentant mes kilomètres carrés et maintenant au-delà. Cela aiguise le regard. La promenade urbaine est lien entre espaces déliés. Elle peut amener à reconsidérer des paysages délaissés.  Le parcours par le sentier permet d’appréhender la proximité physique, spatiale, la notion de « lieux de vie », le circuit court, le véritable local. Je lis la formule « Aller à zonzon ». Elle est employée par Francesco Careri. Les dérives créent des cartes des vides qui occupent des grandes surfaces, souvent « des surfaces plus grandes que les pleins. Et ce souci est encore présent dans les modes de représentation : cartes fragmentées, images floutées, dessins et diagrammes génératifs et travaillés afin de transmettre l’arborescence, la capillarité, la diffusion, la vitesse, le devenir. » 

OùVerdure ! par Gautier Dépit, Mélanie Farault, Zélie Mailait et David Pinheiro

Oùverdure !, ainsi écrit et ponctué, a pour promesse de « rendre service à toute personne en quête de nature en mettant en avant sous forme d’une application les espaces verts dans toute la France. Par espace vert nous désignons : les forêts (tous les types de forêts), les parcs, des balcons, les jardins urbains, les espaces verts des copropriétés, tous les jardins privés. Nous créerons une communauté de passionnés qui par leurs interactions entretiendront leur passion tout en développant l’application. Il y a plein d’occasions de repérer où il y a de la nature en ville, la chasse aux œufs par exemple, des promenades urbaine aussi. La ville est mitée de vert. Avec Oùverdure !, il sera possible de créer une œuvre artistique de la ville augmentée, « un vrai travail de redesign des cartes des villes ».

Je regarde les abeilles sur le balcon.

Elles aiment les fleurs de basilic,

Il faut laisser fleurir le basilic pour les abeilles. 

Je veux voir la ville à hauteurs d’abeilles et d’oiseaux.

Je lis que Val’horest une organisation qui rassemble tous les professionnels de la filière verte. « Qu’ils soient petits comme des balcons, modestes comme des squares ou vastes comme des parcs, qu’ils soient publics ou privés, individuels ou partagés, qu’ils soient ouvriers ou curés, potagers ou médicinaux, verticaux ou terrasses… tous les jardins sont bons pour la santé. » OùVerdure !pourra s’associer avec Val’hor. 

La ville fait naître des potagers

des forêts urbaines, nourricières. 

Et des cours de cuisine. 

La ville composte. 

À San-Francisco, vous savez, Vacaville est le grand composteur.

 « Les refondatrices du site web » des AMAP : Lara Calle Gomez, Irène Chazalviel, Yaëlle Clausse, Morgane Marquis 

« Il faut dynamiser le site web des AMAP. Cela contribuera à développer des ardeurs pour faire partie d’une AMAP. Il tout autant adresser ceux qui recherchent des AMAP que des créateurs d’AMAP, ceux et celles qui aimeraient créer une AMAP un jour. Les AMAP doivent être accessibles aux enfants pour découvrir l’agriculture en ville. La refonte du site pourrait par ricochet faire des émules dans d’autres secteurs d’activité. »

Tu me dis qu’il n’y a pas de vert chez toi.

Je réponds « je ne te crois pas, cherche-le ».

« Friche découverte hier ». Photo 

Prenons date pour dériver ensemble. 

Je lis que la question de l’artialisation du territoire est cruciale pour créer de bonnes conditions un projet de paysage. Je précise ce point : la notion de paysage-projet se définit par cette « mise en art » des territoires fragmentés dans la perspective de recomposer un paysage contemporain à venir. Les arts de la rue fabriquent de l’espace public. Par exemple, un observatoire photographique a été créé pour garantir le profil des buttes de Montgé-en-Goële. L’artialisation, c’est un projet d’intégration et d’intensification du territoire. L’homme habite en poète. 

Je revisionne Pina de Wim Wenders.

Nous parlons avec Frédéric,

De hacker la ville le temps d’un été.

Hacker la ville de gestes amples,

de regards, 

Masqués. 

On observe partout de l’homogénéisation des constructions et un dominant design de l’aménagement des espaces publics tissé de quelques préciosités coûteuses inutiles et même dangereuses. En même temps, chacun crée son habitat en rapport avec la nature et l’esthétique. Je lis avec ravissement qu’à Saint-Denis, je pourrais rencontrer Olivier Darné, l’apiculteur, qui a inauguré des promenades urbaines guidé par le butinage des abeilles. Je peux maintenant aller goûter du « miel-béton » comme il le nomme. J’aime à penser que Les copains d’abord auront plaisir à imaginer un événement sur le thème du miel. 

« Les copains d’abord« , par Luca Miranda, Mehdi Tanine, Calvin Vatel

« Des copains trouvent des lieux où se retrouver. Les copains d’abord, c’est entre Snapshat et La Fourchette, à ces différences près essentielles que des garçons de café sont de la partie et qu’il n’y pas que des lieux où on mange et boit qui sont des lieux où se retrouvés. Une cour de résidence peut être un lieu où il fait bon se retrouver. Chaque participant peut de manière ludique couper sa localisation (il y a un mode « je dors », « je fais mon ours »). Les copains d’abord, c’est un covoiturage d’activités ». 

Je lis aussi des « promenades urbaine » ont été organisées par Maud le Floc’h à titre de procédures d’échanges d’impressions et de savoir entre « un élu, un artiste ». Tel est le nom du dispositif de recherche action qu’elle a mise en place. Des couples ainsi constitués confrontent leur vision de la ville, familière pour l’un, inconnue pour l’autre. L’un guide l’autre. L’autre raconte la promenade urbaine avec son art. L’objectif de cette recherche action est de croiser les perceptions et les préoccupations pour offrir aux projets d’aménagement des contrepoints sensibles et émotionnels, de croiser technique et esthétique, d’impulser des pratiques alternatives et créatrices à l’intérieur de cadres figés. Il pourrait y avoir toutes les promenades à vélo et les autoroutes à vélo. Wildprojetest éditeur français d’itinéraires mêlant géographes, paysagistes et artistes. 120 km entre Saint-Denis, Créteil et Versailles. 

À un de ces quatrepour rouler de Saint-Denis à Versailles

À un de ces quatre pour faire le tour de l’Essonne

À un de ces quatre pour le Tour du Grand Paris

À un de ces quatre pour marcher de Montrouge à Aubervilliers.

« À un de ces quatre » par Elias Bugel, Nathan Descoins, Amandine Fulop, Hamdiata Traore

« On se dit À un de ces quatre. La formule « à un de ces quatre » est entre « au plaisir de nous revoir » et « à la prochaine fois », elle a un côté facilitateur pour se voir, se revoir, le service pourrait être connecté à son carnet de contact et son agenda, il faudrait donner envie d’inviter des amis, il y a un côté « le groupe de personnes qui viennent de n’importe où », il y a des gens de passage et des gens toujours là. Ce qui les réunit, des centre d’intérêt, des actions communes, du jardinage, des lectures de romans, de la couture, de la danse, etc. »

Nous marchons conteurs, photographes, danseurs. 

Gabriel nous accompagne caméra au poing. 

À La Courneuve, je rêve que des saltimbanques s’installent sans chapiteaux

Et qu’à Aulnay des furtifs installent des tyroliennes.

La ville est aérienne.

Gabriel filme. 

Zen Spot, par Priveen Amirthalingam, Tiphanie Dos Santos, Vincent Vezolles

« Des lieux calmes en vidéo, ça a un côté incongru, et c’est bien ça le pari de  Zen Spot. Un zen spot peut l’être à un moment et pas à un autre, tenez, tel café par exemple. Des Zen Spots peuvent être dynamiques. D’ailleurs, le terme Spot évoque un côté squat, « tiens un lieu calme, on s’y met », nous, « la communauté des siesteux au soleil », la cartographie est dynamique, il y a un côté furtif des lieux calmes. Les Zen Spot sont aussi les médiathèques. La France dispose de 16 000 médiathèques, plus que de bureaux de poste, dont d’itinérantes. Les deux tiers mènent des actions hors les murs. Elles réparent et ravaudent. »

Je lis à voix haute dans la cours de mon immeuble. 

Le temps du confinement a été l’occasion de le transformer en espace public.

La pensée voyage

Ex Libris, New-York, ravaudage, 

Soleil de région parisienne dans une cours d’immeuble. 

Je referme Paysage, art, métropole, je lis sur sa couverture cette citation de G. Didi Huberman : « … l’air en tant que mouvement de respiration, c’est-à-dire d’échange du viscéral et de l’atmosphérique par le biais d’un fluide, d’une matière mobile et invisible. Alors peuvent s’échanger le singulier et l’universel, l’intime et l’obsidional, la vie du profond dedans et celle du grand dehors. » 

Merci beaucoup aux étudiants du DUT MMI Champs sur Marne (Université Gustave Eiffel) pour leur créativité

Merci à la librairie Zenobi de vendre d’aussi intéressants ouvrages.

MATISSE, anamnèse d’une vocation

L’ethnologue Giulia Bogliolo Bruna a édité en 2015 dans la collection « Éthiques de la Création » (Institut Charles Cros/Harmattan) Les Objets messagers de la pensée inuit, ouvrage préfacé par Jean Malaurie et postfacé par Sylvie Dallet. En marge de l’exposition« Devenir Matisse … Ce que les Maîtres ont de meilleur»[1], elle confie à l’institut Charles Cros cette analyse qui retrace la vocation de Matisse vers la couleur, alors que les Académies de peinture, au tournant du XXème siècle, voyaient dans la peinture l’apogée du dessin. Passionnée de poésie et de couleurs, attentive aux formes artistiques comme autant d’expressions de la pensée, Giulia Bogliolo Bruna continue son enquête sur les moments de la création contemporaine.

« Tout homme a une vocation », écrivait Søren Kierkegaard. Vocation qui, à la manière d’une potentialité, aspire à l’actualisation pour peu qu’elle rencontre un contexte favorable et que l’on consente aux efforts pour y parvenir. Rien ne prédestinait Henri Matisse à embrasser la carrière d’artiste.

Issu d’une longue lignée de tisserands et d’un père grainetier, il suit à l’Université de Paris des études de droit qu’il termine avec succès. Dès 1889, il est clerc d’avoué chez maître Duconseil à Saint-Quentin.

C’est dans l’espace confiné de l’hôpital, à la suite d’une crise d’appendicite, qu’il découvre le plaisir de la peinture. Son voisin de lit, Léon Bouvrier, qui peint à l’huile des paysages à partir de reproductions en couleurs, lui conseille de s’adonner à cette distraction : «Cette idée ne plaisait pas à mon père, écrit Matisse, mais ma mère prit sur elle de m’acheterune boîte à couleurs contenant, dans le fond, deux petits chromos représentant l’un, un moulin à roue, et l’autre l’entrée d’un hameau »[2].

Ainsi, par les arcanes du hasard, Matisse se révèle à lui-même : «…À partir du moment où j’avais cette boîte de couleurs dans les mains, c’était là qu’était ma vie[…].C’était le grand attrait, rappelle-t-il, l’espèce de paradis trouvé dans lequel j’étais tout à fait libre, seul, tranquille »[3].

Habité par une volonté opiniâtre de se doter d’une solide éducation artistique, Matisse, tout en travaillant dans le cabinet notarial de Maître Derieux, suit les cours de dessin de l’école Maurice Quentin-de-La Tour à Saint Quentin.

Après avoir réalisé une copie d’un moulin à roue qu’il signe  « Essitam » (Matisse à l’envers), il peint, en 1890, deux toiles titrées Nature morte avec des livres (huile sur toile) : il y met en scène ses livres de droit.

Loin de constituer de timides exercices picturaux, balbutiants, voire maladroits, ces tableaux au style très classique témoignent d’une remarquable maîtrise technique : «… Je me suis rendu compte, en réfléchissant, confiera-t-il par la suite au critique d’art Pierre Courthion, que ce que je retrouvais là-dedans c’était ma personnalité. […]On est dans tout ce qu’on fait, dans ses premières toiles aussi bien que dans les dernières »[4].

Possédé par une « force étrangère » qui le hante et le dépasse, le jeune Matisse suit son instinct premier : il délaisse le notariat et décide de se consacrer entièrement à la peinture. Le père se montre hostile à cette vocation tardive. Seule la mère, peintre amateur à ses heures perdues, l’encourage et le soutient : elle intervient auprès de son époux afin qu’il lui octroie une petite pension pour payer ses études artistiques. 

En 1891, Matisse se rend à Paris pour parfaire sa formation.Il considère, en effet, l’école un « outil nécessaire » pour acquérir la discipline et la «rigueurcréatrice », dont il fera preuve par la suite.

C’est le temps de l’apprentissage, des rencontres, des espoirs et des déceptions : Matisse intègre l’Académie privée Julian où il suit les cours du peintre académique William Bouguereau, l’une des célébrités de l’époque (Grand Prix de Rome en 1846). Ce dernier se montre cassant à son égard et lui reproche vigoureusement de ne pas savoir dessiner, d’ignorer la perspective et, dulcis in fundo, de négliger la propreté de ses travaux. Il quitte alors l’atelier et s’inscrit à celui du professeur Gabriel Ferrier (Prix de Rome en 1872). Il y pratique le dessin de modèle vivant.

En janvier 1892, Matisse présente Nu débout, un nu au fusain sur papier, à la première étape de l’examen d’entrée de l’École des Beaux-Arts, appelé le « concours des places ». Il échoue. Car, même s’il maîtrise la technique, il ne respecte pas stricto sensules règles canoniques et s’éloigne de l’idéal classique. Or, ses évaluateurs lui reprochent précisément cette liberté d’esprit et cette hardiesse. 

Matisse fera don en 1952 de cette académie d’homme au Musée de Cateau- Cambrésis en commentant d’un ton quelque peu revanchard : « Je ne dessine pas mieux aujourd’hui, je dessine autrement »[5].

Déçu par un enseignement techniciste, qui réduisait le dessin à un procédé mécanique et à un jeu de virtuosité, il postule à l’École des Beaux-Arts, dans l’atelier de Gustave Moreau : accueilli comme élève libre, il fréquentera cette Institution jusqu’en 1898. 

Parmi ses condisciples figurent, entre autres, Rouault, Marquet, Camoin et Manguin… 

Moreau reconnaît d’emblée le singulier talent du jeune peintre, « bon élève, travailleur assidu bien doué…» écrit-il dans une Lettre adressée au père de Matisse. 

En véritable maïeute, il cerne son potentiel et l’incite à suivre son intuition première ; il lui apprend à questionner les œuvres des Maîtres, à se les approprier sans craindre de perdre sa propre originalité et à lutter contre le réalisme.

 La peinture ne serait-elle pas la traduction d’une vision intime, par le dessin et la couleur ?

« Allez dans la rue ! »et « copiez au Louvre ! » lui conseille le Maître du symbolisme mystiqueLe Musée devient le lieu où Matisse pratique l’exercice formateur de la copie des tableaux des Anciens : il s’agit là non seulement d’un apprentissage des conceptions esthétiques et des répertoires formels, mais aussi d’une recherche de nouveaux moyens d’expression : « C’est du Louvre, confiera-t-il à Walter Pach, que je suis parti pour aller à la peinture fauve, c’est par là que s’explique mon œuvre». 

Suivant ses propres attirances, il papillonne de Raphaël à Titien, de Rembrandt à Corot, de de Heem à Chardin. Mais, au lieu de reproduire leurs chefs-d’œuvre avec une exactitude minutieuse, une fidélité quasi mimétique, il s’efforce d’en saisir l’esprit, transcendant le visible pour s’attacher « à rendre ce que les Maîtres n’ont pas rendu ». Ainsi, la démarche artistique de Matisse, que l’on pourrait qualifier par un oxymore de classique dans sa modernité, s’inscrit dans la continuité des Maîtres. Il est en quête l’esprit (du message) plus que la lettre (de la technique). 

Transgresser chez Matisse se fait ainsiacte de liberté. 

Dans ce laboratoire de la modernité qu’est l’atelier de Gustave Moreau, le peintre apprend le dessin d’après nature. Comme le rappelle le peintre symboliste: « Celui qui ne s’inspire pas seulemende la Nature mais la copie,    est perduIl y a mille façons de se perdre en art et une seule de se sauver ».

Il en est ainsi des deux copies que Matisse réalise de La desserte (1640) de Jan Davidsz de Heem. Dans la première version (1896), il peint comme d’après nature s’autorisant néanmoins quelques audaces ; en 1915, il donne une interprétation de la toile, dans une palette plus vivement colorée employant, « selon les méthodes de la construction moderne », une grammaire picturale d’esprit cubiste.

Lors de ses voyages à Belle Île en Mer (1895-96-97), Matisse part sur les traces de Monet. Auprès du peintre australien John Peter Russell, il s’initie à la technique impressionniste, s’exerce à la peinture en plein air et change sa palette : il veut faire vivre la lumière par la couleur. Toutefois, il n’hésitera pas à critiquer, dans les Notes d’un peintre (1908), le langage pictural des impressionnistes qui s’évertuent à saisir l’instant fugitif et, selon lui, « ne donnent[du paysage] qu’un moment de sa durée… ».  

Russell l’introduit auprès d’Auguste Rodin, et Camille Pissaro. Ce dernier l’encourage : « Très bien, mon ami, vous êtes doué, s’exclame-t-il découvrant son œuvre. Travaillez et n’écoutez personne ». 

En Corse comme en Bretagne, Matisse, l’« Homme du Nord », découvre et s’enivre de l’éblouissante lumière qui enveloppe et façonne ces paysages, plongés entre ciel et mer : « La quête de la couleurne m’est pas venue de l’étude d’autres peintures, rappelle-t-il, mais de l’extérieur – c’est à dire de la révélation de la lumière dans la Nature». 

En 1900, Matisse fait l’acquisition chez le marchand d’art Ambroise Vollard du tableau Les Trois Baigneuses de Cézanne qu’il vénère comme le « Maître à nous tous ». Il ne se détachera jamais de cette toile emblématique qu’il juge « très dense et très complète», refusant de la vendre même dans les moments les plus critiques. 

En proie aux difficultés économiques, Matisse doute de son art : «  […] je croyais que je n’arriverais jamais à peindre, parce que je ne peignais pas comme les autres. Un jour, j’ai vu les Goya [du Musée des Beaux-Arts] de Lille. Alors j’ai compris, avoue-t-il, que la peinture pouvait être un langage ; j’ai pensé que je pourrais faire de la peinture ».

Ainsi, le style inimitable de Matisse germe en résistance à l’académisme ambiant et aux dogmatismes doctrinaires. Il s’enrichit de l’exploration de nouvelles voies et techniques artistiques et de l’expérimentation des mouvements contemporains – du divisionnisme au cubisme -, dont il procède à une appropriation libre et sélective des innovations, toujours fonctionnelle à sa propre esthétique : « je cherche simplement, affirme-t-il, à poser des couleurs qui rendent ma sensation ». 

Auprès de Signac et de Cross, avec lesquels il avait passé l’été en 1904 à Saint-Tropez, Matisse expérimente avec bonheur la technique divisionniste. Après une laborieuse gestation, comme en témoignent les esquisses et les études préparatoires, Matisse peint le célèbre tableau Luxe, calme et volupté, titré d’après le refrain du poème baudelairien L’invitation au voyage.

Le style y est influencé par le divisionnisme et affirme la primauté de la couleur. Toutefois, Matisse s’accorde quelques licences : il peint par des touches très travaillées et larges de couleur pure et flamboyante qui annoncent le fauvisme. 

Exposé au Salon des Indépendants de 1905, le tableau fait sensation : Signac achète cette toile-manifeste qui trônera, pendant quarante ans, dans la salle à manger de sa villa tropézienne.

Pendant l’été 1905, à Collioure, en compagnie de Derain, Matisse s’éloigne de la peinture divisionniste et adopte un langage pictural plus libre et expressif, une palette chromatique ivre de la lumière méditerranéenne. S’inspirant à Van Gogh et Gauguin, il perçoit la puissance révolutionnaire de la couleur pure en tant que moyen d’expression intime.

Lors du Salon d’Automne 1905, la démarche picturale résolument novatrice de Matisse et de ses amis Albert Marquet, André Derain, de Maurice de Vlaminck et de Kees van Dongen fait scandale. Dans un article publié le 17 octobre dans Gil Blas, le critique d’art Louis Vauxcelles s’exclame devant une sculpture classicisante exposée dans la même salle que ces peintres : «La candeur de ce buste surprend au milieu de l’orgie de tons purs : Donatello parmi les fauves ». L’image du fauve n’est pas anodine. Et ce, car elle renvoie par métaphore à une force brute, violente et animale. 

Les collectionneurs américains Gertrude et Léo Stein lui achètent Femme au chapeau, un portrait de madame Matisse exposé dans cette « cage aux fauves » qui choque le public.

Héritier des recherches coloristes du XIXème siècle, le fauvisme, ce courant de la peinture expressionniste (1903-1910) dont Matisse fut le porte-drapeau, se caractérise par la libération de la couleur et une vision fondamentalement antinaturaliste : « Le fauvisme secoue la tyrannie du divisionnisme, rappelle Matisse. On ne peut pas vivre dans un ménage trop bien fait, un ménage de tantes de province. Ainsi, on part dans la brousse pour se faire des moyens plus simples qui n’étouffent pas l’esprit. Il y a aussi, à ce moment, l’influence de Gauguin et Van Gogh. Voici les idées d’alors : construction par surfaces colorées, recherche d’intensité dans la couleur. La lumière n’est pas supprimée, mais elle se trouve exprimée par un accord des surfaces colorées intensément. » 

Ainsi, chez le chef de file de l’école fauve, la couleur ne sert pas la représentation mimétique d’une vision objective, mais exprime les sensations de l’Artiste, sa lumière intérieure. 

Fort de cette révolution chromatique, Matisse oriente ses recherches sur le synthétisme des formes, des masses et des volumes : « Je cherche des forces, un équilibre de forces », note-t-il.

En 1906,Matissefait la connaissance de Picasso par l’intermédiaire de Gertrude Stein, qui définit ces deux artistes si singuliers respectivement le « Pôle Nord » (Matisse) et le « Pôle Sud » (Picasso) de l’Art moderne. Il naît alors une relation féconde, mais complexe, entre les deux génies qui oscille entre véritable amitié et rivalité professionnelle.

Lors d’un dîner en ville chez Gertrude Stein, c’est le Père du Fauvisme qui fait découvrir à Picasso l’art africain dont le langage sculptural et l’exotisme l’interpellent et le fascinent : « Matisse prit sur un meuble une statuette de bois noir, révèle Max Jacob, et la montra à Picasso. C’était le premier bois nègre, Picasso le tint à la main toute la soirée. Le lendemain matin, quand j’arrivais, le plancher était jonché de feuilles de papier Ingres. Sur chaque feuille un grand dessin, presque le même : une face de femme, avec un seul œil, un nez trop long confondu avec la bouche, une mèche de cheveux sur l’épaule. Le cubisme était né ».

Dans un registre plus classique, Matisse intègrera cette sculpture mystérieuse Vili dans le tableau Nature morte avec la statue nègre (1912). 

Artiste désormais reconnu, il jouit d’une célébrité internationale et expose dans les plus prestigieuses galeries (Bernheim jeune, Weill entre autres). 

En 1908, sous l’impulsion et avec l’aide financière de Sarah et Michael Stein, il ouvre une académie libre dans son ancien atelier dans l’ancien Couvent des Oiseaux au 56 rue de Sèvres à Paris.

Par-delà la nécessaire acquisition des canons et techniques académiques, Matisse encourage l’exploration de la quête intérieure de l’apprenant. En cela, il prône une pédagogie active, s’apparentant à celle pratiquée par Moreau. Ses préceptes fondateurs se résument dans la triade : visiter les Musées, s’abstenir de vouloir imiter la peinture en vogue, cultiver et défendre sa voie intérieure, sa vision intime.

La discipline et la rigueur créatrice s’imposent. Et ce, car, « les travaux lents et pénibles sont indispensables ». Le temps de l’apprentissage s’avère une longue – ardue mais obligatoire – initiation à l’art comme langage expressif, multiforme et polysémique toujours à réinventer. Ce que Matisse appelle « lelabour ». Il enseigne à ses disciples : « qu’on n’aborde pas la couleur comme on entre dans un moulin, […] il est nécessaire de s’y préparer sévèrement pour en être digne ». Toutefois, il s’évertue à restituer à l’œuvre d’art « la légèreté et la gaieté du printemps ».

Parmi les élèves de l’Académie figurent Max Weber, Oskar Moll, Rudolf Levy, Friedrich Ahlers-Hestermann, Franz Nölken, mais aussi Mathilde Vollmoeller.  En 1911, il décide de la fermer, redoutant de dispenser trop d’énergie dans l’activité d’enseignement : il souhaite désormais se consacrer exclusivement à son art. 

En quête de son style, Matisse est devenu, l’espace de deux décennies, l’un des plus grands artistes du XXème siècle ayant toujours su relever les défis sans jamais éviter  « l’influence des autres, confie-t-il à Apollinaire. J’aurai considéré cela comme un manque de sincérité vis-à-vis de moi-même. Je crois que la personnalité de l’artiste ne se développe, s’affirme que par les luttes qu’elle a à subir contre d’autres personnalités. Si le combat lui est fatal, elle succombe, c’est que tel devait être son sort ».

Tout en demeurant fidèle à son intuition première, le processus créatif de Matisse se construit entre doutes et fulgurances, expérimentations nouvelles et réappropriations originales. Ainsi se ressource-t-il auprès des grands Maîtres et se nourrit-il de ses contemporains, de Cézanne à Derain, de Signac à Picasso, dans un jeu subtil d’influences manifestes et de renvois subtilement tissés. 

Depuis ses premières années de formation artistique jusqu’à la création des panneaux de céramique de Saint Dominique, de la Vierge à l’Enfant et du Chemin de Croix de la chapelle de Vence, Matisse, ce magicien de la couleur necesse de voir le monde avec le regard émerveillé d’un enfant, traduisant – par la simplification du trait et l’ivresse de la couleur – « le sentiment pour ainsi dire religieuxqu’il possède de la vie ». 

Giulia Bogliolo Bruna


[1]A l’occasion des 150 ans de la naissance d’Henri Matisse(1869-1954), le musée éponyme du Cateau-Cambrésis, sa ville natale, lui a consacré l’exposition-événement «Devenir Matisse … Ce que les Maîtres ont de meilleur», qui s’est tenue du 9 novembre 2019 au 9 février 2020.Au travers de 250 œuvres de l’Artiste (dessins, peintures, sculptures) et de 50 tableaux de Maîtres anciens et contemporains (Rembrandt, Chardin, Goya, Delacroix, De La Tour, Van Gogh, Cézanne, Renoir, Gauguin, Monet, Rodin, Marquet, Picasso), cette remarquable exposition retraçait les 20 premières années de la carrière de l’un des plus grands Artistes du XXème siècle. Et ce, de sa révélation tardive à l’art jusqu’à la fermeture de son Académie à Paris en 1911, en passant par ses étapes de formation (l’école de dessin de Saint-Quentin, l’académie Julian,les cours d’Eugène Carrière, Gustave Moreau, Bourdelle…). Servie par une scénographie très réussie, l’exposition – la première consacrée à cette étape charnière dans la construction de son identité de peintre – s’orchestrait autour de deux axes : « Matisse élève »et « Matisse professeur ». Suivant un ordre chronologique, elle se déclinait en 6 sections thématiques: La révélation et l’envol à Saint Quentin L’apprentissage à Paris ;les Académies Les voyages et les jeux d’influences ; Dans l’Atelier de Matisse ; La transmission.

[2]Henri Matisse, Bavardages : les entretiens égarés, propos recueillis par Pierre Courthion, Paris, Skira, 2017, p.49.

[3]Ibidem, p.50.

[4]Ibidem, p.52.

[5]Henri Matisse, « Journal de Henri Matisse », juillet 1952.

Trente ans avant … partir encore

« Pourquoi le passé devrait-il se soumettre à nos oppositions étriquées et pourquoi devrions-nous interdire aux enfants d’y interpréter tous les rôles du répertoire humain ? » Cette remarque tisserande de Marie-Paule Farina symbolise le lien entre son expérience et la bienveillance de son écriture. Les peines se lisent en filigrane et l’humour les transcende pour notre plus grand plaisir. Le sixième chapitre de cette saga centrafricaine se lit comme un au-revoir et non comme une fin. L’écriture et les souvenirs ont fait oeuvre dans cet insolite printemps 2020. Deux mois de réclusion, trente ans de maturation, un rouleau de six chapitres dont la générosité a su créer, à chaque moment la surprise.

Merci Marie-Paule.

VI- PARTIR ENCORE

Si j’ai pu donner l’impression, qu’au cours de cette deuxième année, le lycée et mes amis occupaient moins de place  dans ma vie c’est parce que les tragi-comédies, qui se donnaient régulièrement dans notre maison où j’étais dorénavant plus présente que Raymond, occupaient une grande part de mon temps et de mon esprit mais sans les récits que je faisais tous les jours à mes enfants, sans le soutien de nos amis et sans le bonheur que j’éprouvais chaque matin à retrouver des enfants et des adolescents semblables à tous les enfants et les adolescents du monde je crois que, malgré la beauté du paysage, j’aurais sombré.

Je n’avais que deux classes de terminale et pour compléter mon emploi du temps de philosophie, on m’avait demandé d’assurer l’enseignement du français dans une classe de sixième. Je n’avais jamais adoré la grammaire et trouvais ennuyeux pour les élèves et pour moi de leur demander d’écrire sur un cahier des leçons de grammaire bien peu différentes de celles qu’ils pouvaient lire et apprendre dans leur manuel aussi faisions nous, sagement et sur papier, en classe ou à la maison,  tous les exercices du manuel, toutes les dictées possibles et imaginables mais nous consacrions surtout notre temps à lire à haute voix, en lecture suivie disait-on, les Folio junior que Raymond commandait en France pour la bibliothèque du lycée et surtout à interpréter de toutes les manières possibles et imaginables nos lectures. Ils levaient le doigt, ceux du premier rang me le mettait littéralement sous le nez, se battaient pour prendre la parole et les commentaires que, quelques années plus tard parvenus en terminale il faudrait leur arracher, là, venaient spontanément et dans un désordre que j’avais bien du mal à organiser. Leur gaieté, leur gentillesse, leur solidarité sans faille, me réchauffaient le cœur. J’avais compté, parmi mes vingt-cinq élèves cette année-là, dix-sept nationalités différentes, quasiment tous les pays d’Afrique étaient représentés mais aussi un Québécois, un Américain et des Français, la fille de l’ambassadeur du Cameroun était même née dans un avion d’UTA au-dessus du Maroc, entre le Cameroun et la France. Leur imagination était débordante et leurs  rédactions  m’amusaient beaucoup plus que les dissertations auxquelles j’étais habituée. Je me souviens, pour les faire écrire, leur avoir proposé comme point de départ des expressions toutes faites de la langue, ils adoraient cet exercice et je regrette d’avoir perdu dans un déménagement leurs interprétations époustouflantes des différentes manières dont il était possible de « tirer le diable par la queue » et les innombrables dessins de chevaliers à cheval et en armes que, sur sa table et en m’écoutant, le fils du général Kolingba dessinait. Pourquoi n’aurait-il pas rêvé de tournois ? Pourquoi aurais-je dû voir cela comme un phénomène d’acculturation ? Dans certaines églises romanes figurent bien en France des statues de saints noirs, qui sait si l’un de ses ancêtres centrafricains rejoignant l’Éthiopie chrétienne n’avait pas eu la possibilité de participer à quelque croisade ? Et pourquoi ne pas lui imaginer un autre ancêtre que Centrafricain ? Pourquoi le passé devrait-il se soumettre à nos oppositions étriquées et pourquoi devrions-nous interdire aux enfants d’y interpréter tous les rôles du répertoire humain ?

Depuis le vol de notre Pony nous avions pris un abonnement de taxi au mois. Aboubakar venait nous chercher pour aller au lycée, au marché, au supermarché, à la poste et parfois chez nos amis qui nous ramenaient ensuite. Nous lui disions la veille à quelle heure venir nous chercher et il venait toujours à l’heure dite nous chercher. Son taxi, une vieille américaine me dit Raymond, complètement dépourvue d’amortisseurs et aux sièges défoncés, cliquetait effroyablement et semblait devoir rendre l’âme au premier carrefour, pourtant, elle fit courageusement tous les trajets sans jamais nous laisser en rade mais, à l’intérieur, nous étions assis aussi inconfortablement que dans la pirogue d’Alphonse et nos yeux à la hauteur du bas des vitres nous laissaient voir le monde quasiment sans être vus.

Le week-end, pour nous dégourdir les jambes, nous montions jusqu’au sommet de la colline derrière la maison, d’en haut nous avions un point de vue magnifique sur une sorte de large baie formée par un méandre du fleuve et sur le Sofitel et son petit cap, les arbres étaient immenses mais nous ne savions reconnaître à cause de ses racines, parfois de notre taille, que le kapokier aussi nommé fromager, le plus majestueux d’entre eux, du sommet duquel, un jour, des chauve-souris pourtant la tête en bas, nous pissèrent sur la tête en un jet si puissant que nous crûmes à une averse malgré le ciel bleu. Ces grosses chauve-souris, des roussettes je crois, qu’on voyait boucanées au marché en piles impressionnantes, avaient une tête de chien. Tante Ruth les adorait et son fils venait régulièrement les tirer à cet endroit pour en remplir son congélateur. Sur un tronc, et quasiment de la même couleur, nous réussîmes un jour à distinguer  le plus grand des papillons de nuit que nous ayons jamais vu, il était totalement immobile et formait une sorte de plaque de quinze centimètres sur quinze déclinant toutes les nuances du beige le plus pâle au marron le plus foncé, nous ne connaissions pas son nom parce que ces papillons de nuit étaient trop inquiétants pour que nous demandions à Apollinaire de partager avec nous son savoir dans ce domaine. Un matin, en ouvrant les nacos verts, en bois, qui servaient à la fois de volets et de fenêtres aux salles de classe du lycée, je vis que de gros papillons de nuit entièrement noirs avaient recouverts tous les murs de la salle, je les chassais avant de mettre en marche les grands brasseurs d’air et de faire entrer les enfants mais c’était un spectacle si funèbre, que, si je croyais aux signes, je dirais que les dieux m’avaient prévenue ainsi de la catastrophe qui allait bientôt s’abattre sur nous. En bêchant son petit champ, Vincent avait déterré des dents d’éléphant qu’il nous avait montrées nous laissant imaginer le charnier qui, une ou deux décennies auparavant, sûrement avant la construction de notre maison,  se trouvait là, juste de l’autre côté de notre chemin. Le mari de Ruth et ses amis ramenaient en camion de leurs chasses, pour prélever leurs défenses, les têtes des éléphants qu’ils avaient tués en laissant leurs grands corps pourrir sur place dans la brousse. Je ne peux, encore aujourd’hui, regarder la mangue en ivoire sur nos étagères sans penser à cela. Mais, à ce moment-là, c’est à Sade que je pensai, j’avais lu et relu toute son œuvre à Saint Malo avant notre départ et en regardant, à cet endroit, et sur ce cimetière, les arbres, les hautes herbes aussi bien que le manioc et les tomates de Vincent, je ne pouvais m’empêcher de devenir Juliette écoutant la nature s’adresser aux hommes par la bouche du pape : « Je t’ai lancé comme j’ai lancé le bœuf, l’âne, le chou, la puce et l’artichaut… une fois hors de mon sein, tout ce que tu peux faire ne me touche plus : si tu te conserves et que tu te multiplies, tu feras bien par rapport à toi si tu te détruis, ou que tu détruises les autres… tu feras une chose qui me plaira infiniment ; car j’userai à mon tour du plus doux effet de ma puissance, celui de créer… le ver qui naît de la pourriture n’est pas d’un prix moindre à mes yeux que le plus puissant monarque de la terre. » 

N’est-ce pas cette même nature qui, à Wuhan aujourd’hui, mais ça aurait pu être hier à Bangui, a créé dans sa folle générosité un tout petit virus ne respectant ni les frontières entre les espèces, ni les frontières entre les hommes et capable de réduire à néant les plus puissants d’entre les puissants alors qu’il batifole dans les poils ou l’urine de la chauve-souris, les écailles du serpent ou du pangolin sans produire chez eux le moindre désagrément ? Nous étions allés une fois au Km 8 où les Banguissois achetaient leur gibier. Au marché central il était boucané mais là se débitaient du boa, du crocodile, des petites antilopes qui venaient d’être tués et des hommes et des femmes se bousculaient devant de petites boutiques qui vendaient des assiettes de toutes les viandes possibles et imaginables, et même inimaginables pour nous d’ailleurs, en ragoût.

Le Portugais, propriétaire du supermarché, avait acheté toute une partie du terrain et de la forêt derrière chez nous et y avait déjà déposé un certain nombre de matériaux qu’il comptait utiliser pour construire là sa villa et payait un gardien pour qu’aucun vol n’ait lieu. De septembre à juillet, au moment de notre départ, rien ne se fit et personne ne dérangea Vincent dans ses cultures. Tous les soirs, Alphonse et ce gardien, dont j’ai oublié le nom, allumaient un petit feu près du chemin pour se faire à manger, se tenir compagnie, signaler leur présence et éloigner ainsi les voleurs et les moustiques. En revenant de nos promenades nous discutions avec eux et très vite Raymond fit la cuisine pour eux et nous et leur porta chaque soir leur assiette. Ce gardien était le dernier locuteur d’une langue qui allait disparaître avec lui et avait travaillé avec un groupe d’ethnolinguistes de l’université qui tentèrent un moment d’en garder la trace et la mémoire avant d’interrompre leurs travaux et de repartir en France, leurs crédits de recherche épuisés. Il avait été ensuite instituteur, mais lassé de rester sans salaire des mois et des mois, avait préféré démissionner pour prendre ce travail de gardien qui, bien sûr, pouvait s’avérer dangereux et le fut, pour lui comme pour Alphonse, auquel il prêta main forte lors de l’attaque de la maison, mais était payé régulièrement et lui permettait de nourrir sa famille.

Quand une crise imprévue survient vous cherchez et trouvez toujours les signes qui auraient dû vous alerter mais après coup, c’est toujours après coup que vous prenez conscience de tout ce à quoi vous avez été aveugle et sourd, de tout ce que vous auriez dû, que vous auriez pu faire et que vous n’avez pas fait.

Quand un de nos proches entra dans la phase aiguë d’un problème de santé majeur impossible à traiter en Centrafrique, nous improvisâmes rapidement une réponse, la seule possible : le départ et demandâmes, ce que nous n’avions jamais fait, de l’aide à toutes les autorités administratives dont nous dépendions. Le conseiller culturel ou le directeur de la mission sur place, je ne me souviens plus de son titre exact, un agrégé de français plein de morgue, qui avait exigé de la proviseure du lycée l’organisation d’une exposition le 20 mars, pour la journée de la francophonie, ne pardonnait pas à Raymond sur qui cela était retombé, d’avoir, à cette occasion, rendu hommage à toute la poésie africaine en affichant sur les murs de la salle de documentation des poèmes de Senghor, bien sûr, le seul dont lui, parlait dans son discours d’inauguration, mais aussi et entre autres du Burkinabé, Frédéric Pacéré Titinga, des Congolais Obenga et Tati-Lioutard dont les poèmes superbes rendaient ridicules tout discours, comme le sien, un tantinet condescendant, mais surtout il nous fit payer à ce moment-là le fait que Raymond ait choisi d’intituler l’exposition : « la francophonie des brouettes » en citant un vers d’Obenga qui, si je ne me trompe, était, à ce moment-là, ministre de la culture au Congo et peu apprécié du pouvoir politique en France. Il s’opposa à mon départ et à la rupture de mon contrat puisqu’il n’y avait que moi qui étais sous contrat. Au moment où j’écris cela je n’en suis plus si sûre, nous étions tellement à cran que cela je pense nous amenait à interpréter de manière négative des remarques qu’en d’autres circonstances nous aurions peut-être trouvées anodines. Nous écrivîmes partout, au syndicat, à l’inspection générale de philosophie, au ministère de la Coopération, au ministère de l’Éducation nationale, pour demander deux postes de philo dans n’importe quel lycée de n’importe quel département français et sans que nous sachions très bien qui avait agi, nous reçûmes du ministère une proposition de poste double en lycée technique, au lycée Lislet Geoffroy de Saint Denis de la Réunion, que nous acceptâmes tout de suite. Le mouvement était fini depuis bien longtemps et c’était le seul poste double de philosophie pour lequel, par une chance incroyable, il n’y avait eu aucun postulant. Nous éprouvâmes ce jour-là un soulagement indescriptible.

L’année scolaire se terminait, tous nos amis nous offrirent leur soutien et des cadeaux : des cendriers et toutes sortes d’animaux taillés dans la verte et lourde malachite, un plateau que j’ai en ce moment sous les yeux qui, sous une plaque de verre, présente la plus étonnante et la plus multicolore  des compositions en ailes de papillons dans la création desquelles excellent les artistes centrafricains : une sorte de kaléidoscope ressemblant à un tableau de Sonia Delaunay. Mes élèves de terminale m’avaient fait faire une grande robe africaine dans un coton vert clair couvert de longues tiges de blé d’un vert-marron plus foncé se terminant par des épis bien mûrs jaune d’or avec des médaillons portant la date de la journée de commémoration de la lutte contre la faim dans le monde. Alphonse qui m’avait vu la porter le soir, chez moi, la trouvait, tout comme moi, superbe et m’avait demandé si je pouvais, pour lui, en faire faire une identique à sa femme et je le lui avais promis. Le temps passe vite même quand on s’inquiète tant qu’il paraît interminable, il nous fallut à toute allure, résoudre tous les problèmes posés par un départ précipité et obtenir tous les quitus qui nous étaient nécessaires. Au moment du départ, je n’avais toujours pas fait reproduire ma robe rue Boganda par un petit tailleur et j’offris donc la mienne, celle que la fille de Kolingba m’avait remise au nom de la classe, à Alphonse si heureux de pouvoir ainsi montrer à sa femme l’attachement qu’il avait pour elle que jamais je ne regrettai ce geste improvisé au dernier moment. 

Nous partageâmes entre les trois tout ce que nous avions dans la maison plus un petit pécule en rajoutant pour Alphonse l’annulation de sa dette mais nous étions très tristes de les quitter ainsi car, de manière évidente, aussi bien André que Vincent ou Alphonse avaient vu en nous la possibilité pendant cinq ans de vivre une vie un peu meilleure et n’avaient à aucun moment prévu de retrouver au bout d’un an la vie précaire qui avait été la leur auparavant. Ils ne nous firent aucun reproche.

Quelques informations complémentaires

Ruth Rolland élue députée en 1992 fut la première femme africaine à se présenter à une élection présidentielle en 1993, malade dès 1994, elle mourut dans un hôpital parisien en 1995 à cinquante-huit ans.

En 1996 une mutinerie de soldats centrafricains réclamant leur solde se transforme en révolte populaire antifrançaise, le centre culturel et sa bibliothèque sont réduits en cendres. Les légionnaires français interviennent dans les rues de Bangui et un pont aérien avec la France est établi pour évacuer les femmes et les enfants des Français sur place.

La cathédrale de Bangui et la mission ont été le lieu dans les années 2013 et suivantes de massacres perpétrés par les milices musulmanes composées en majorité semble-t-il de mercenaires et de braconniers tchadiens et soudanais pillant les ressources naturelles or, diamants, bois précieux, tuant le responsable de la réserve où s’étaient rendus les enfants et décimant la faune sauvage du nord du pays, puis c’est le Km 5 où des civils musulmans sont massacrés par les antibalakas milices villageoises animistes et chrétiennes qui pratiquent une sorte de génocide ethnique, des centaines de milliers de déplacés se réfugient dans la brousse. L’ONU et la France interviennent, il semble qu’aujourd’hui après avoir été « encadrée » à tour de rôle et en fonction des changements de président par la France, le Tchad, la Libye, des mercenaires français, la garde présidentielle soit « encadrée » par des formateurs russes mais l’Alliance française remplaçant en 1997 le défunt centre culturel français a ouvert l’année dernière, en février 2019, une salle culturelle polyvalente de cinq-cent places assises. Peut-être la superbe collection de tous les volumes de feu l’édition « Présence africaine » que possédait le centre culturel où nous avions découvert avec délices tous les grands poètes africains a-t-elle été reconstituée ? Peut-être est-elle à nouveau remplie de lycéens et d’étudiants studieux ? On peut toujours rêver mais pas trop : je viens de contrôler, la République centrafricaine est toujours, aujourd’hui comme au moment où nous y étions, le pays du monde dans lequel l’espérance de vie est la plus courte et, bien qu’ayant un peu augmenté, n’excède toujours pas cinquante ans. Qu’en sera-t-il après le passage de l’épidémie et la crise mondiale qui suivra ?

Nous avons appris, je crois, par Manann et Julie la mort du tout jeune Apollinaire peu de temps après notre départ, que sont devenus Pompidou, de Gaulle et leurs papillons ? Que sont devenus au Km 5, s’ils étaient encore vivants, Grégoire et Aboubakar ? Je n’en sais rien.

Des Dallo, de mes élèves je n’ai jamais eu aucune nouvelle non plus que d’Alphonse, André et Vincent.

Marie-Hélène est morte d’un cancer du poumon un an après notre départ et le petit Karim est parti vivre chez sa tante.

Martine, Cheikh Omar et Yves Dian étaient aux dernières nouvelles dans la région de Lyon où Cheikh Omar écrivait toujours des livres et des articles dans Jeune Afrique.

Manann et Julie vivent dans la région parisienne. Les parents de Manann sont heureusement morts de mort naturelle dans leur montagne kurde avant le début des affrontements, un de ses frères a été tué dans un bombardement à Alep et tous ses autres frères ont réussi à émigrer en France depuis.

Sev, Hêv, Cîhan et Océane vivent aux quatre coins de la terre et nous, nous habitons toujours dans cette île de la Réunion où nous arrivions par le plus grand des hasards il y a trente ans.

Marie Paule Farina (avril 2020)

Trente ans avant…. dehors, la vie, la mort

Cinquième épisode du récit de Marie-Paule Farina, qui, d’enseignante en philosophie en Centrafrique, nous relate ses souvenirs aiguisés. Où il est question des familles africaines, du prix d’un cochon, d’une morsure humaine…

V- DEHORS… LA VIE, LA MORT

En fait, dois-je l’avouer, nous avons toujours été très casaniers et cette année-là, notre maison et notre terrasse sur le fleuve suffirent à notre bonheur. Nous continuions à être chouchoutés par nos amis et leurs enfants. Karim faisait la tête à sa mère si elle ne l’amenait pas tous les jours, à la sortie de l’école, passer une demi-heure avec Raymond pour lui raconter sa journée. Hêv, Sev, Cîhan et Océane nous nourrissaient de récits et de gâteaux qu’elles avaient faits elles-mêmes. Nous ne sommes jamais allés ni voir les petits éléphants de forêts au Sud en territoire Pygmée, ni n’avons pris l’avion pour voir dans la réserve du Nord grands éléphants, lions et autres animaux fabuleux mais les enfants y étaient allés deux fois, une fois avec l’école française, une fois avec leurs parents et leur émerveillement était assez communicatif pour nous donner l’illusion d’y être allés avec eux.

Sur cette terrasse, à l’ombre de l’immense flamboyant, nous passions tous nos moments de libres, nous y mangions, y lisions, écrivions, préparions nos cours, corrigions nos copies, recevions nos amis et nos enfants, accompagnés le plus souvent par Mozart et le rire mi comique, mi tragique du martin chasseur blanc, noir et turquoise que nous apercevions toujours au sommet d’un arbre proche. Parfois un calao noir passait ou un merle métallique dont la flèche bleue traversait le ciel de manière si rapide qu’il nous semblait l’avoir rêvée mais nous étions surtout fascinés par les veuves. Je ne sais si nous avions bien identifiés dans le « guide des oiseaux de l’Ouest africain » qui devint notre Bible,  « ces oiseaux beiges et noirs, de taille moyenne, remarquables non par leur chant ou leur cri dont je ne garde aucun souvenir mais par la très longue queue des mâles et par ce que je ne peux voir autrement que comme un comportement ludique ou amoureux. »

Partis du sommet du flamboyant, ils se laissaient tomber, dans une sorte de jeu suicidaire, en faisant une suite de roulé-boulé et en formant, quasi attachés les uns aux autres, une longue chaîne qui semblait devoir s’écraser au solmais que l’oiseau parvenu à cinquante centimètres du sol interrompait toujours en s’envolant au sommet de l’arbre pour participer à nouveau à cette dégringolade collective.

En saison des pluies, le ciel parfois s’emplissait de nuages épais et bas, devenait d’un coup incroyablement noir et là, après un moment de calme et de silence qui chassait du fleuve toutes les pirogues et que nous mettions à profit pour rentrer à toute vitesse nos affaires à l’intérieur, un coup de vent tout droit sorti d’une bouche jupitérienne soulevant des vagues sur le fleuve comme s’il avait été une mer, soufflait quelques longues minutes pour annoncer les trombes d’eau dont il était suivi.

Mais sur notre terrasse nous n’étions pas seulement au spectacle de la nature, sur la route, en contrebas, du monde passait.

Nous avions déjà vu, rue Boganda, quelques défilés de fêtes officielles mais c’est notre terrasse qui nous permit de découvrir le goût immodéré des Centrafricains pour les défilés et les uniformes surtout religieux. Défilés de sortes de petits scouts de toutes obédiences protestantes ou catholiques, marchant au pas et chantant des cantiques, portant leur casse-croûte sur le dos pour se rendre en pique-nique à l’extérieur de la ville et utilisant souvent leur baguette de pain pour mimer, dans des éclats de rire, de grands sexes dont ils se menaçaient. Nombreux défilés, pétant de couleurs, de femmes plus qu’épanouies drapées dans d’immenses robes couvrant soigneusement leurs jambes et même leurs pieds mais aux manches et au décolleté assez larges pour, en tombant, dévoiler une épaule ou le début d’un sein. Le mari de la collègue de sports était ingénieur dans l’usine de tissus locale et nous avions vu, en visitant l’usine, les machines fabriquant les mètres et les mètres de tissus couverts des médaillons à l’effigie de Kolingba ou de Jésus ou de la vierge Marie ou des slogans politiques, religieux, agricoles du moment qui servaient pour ces défilés.

Aussi nombreux si ce n’est plus, les camions à l’énorme benne à hauts bords remplis de passagers debout, collés les uns contre les autres, allant de la ville au cimetière enterrer un des leurs. Si, en Europe, avait pu se construire l’illusion d’une nature que Dieu aurait créée pour les hommes, ici, le passage de chacun de ces camions semblait vouloir nous appeler à plus de modestie. Peut-être appartenions-nous finalement à une espèce superflue qui pourrait disparaître de la nature sans rien ôter à sa beauté ?

Passaient aussi, allant dans l’autre sens, des femmes à l’épaule nue et au port de reine, ayant toutes sur la tête d’immenses cuvettes de métal emplies de légumes ou de fruits qu’elles portaient tous les matins de leur champ ou de leur pirogue au marché.

De notre maison, nous avions aussi d’autres perspectives sur le monde extérieur.

Un matin, très tôt, prenant seule, dans la cuisine, mon premier café (un Robusta centrafricain que j’aimais beaucoup) je vis, par la fenêtre, qu’à l’avant du vieux 4X4 du pasteur stationné dans son jardin en contrebas il y avait un homme assis, immobile et que je voyais de dos. Je pus boire tout mon café, debout, sans qu’il effectue un quelconque mouvement et d’un coup s’imposa à moi une certitude, cet homme était mort et sous ma fenêtre attendait que quelqu’un se réveille pour s’occuper de lui. Dans ce matin clair et tranquille sa présence était si incongrue que je mis un certain temps à me décider à réveiller Raymond pour qu’il confirme mon impression. Cette nuit-là, le pasteur était rentré de brousse où il était allé chercher le corps d’un de ces collègues missionnaire mort de je ne sais quoi. Toute la journée, nous entendîmes le bruit d’une scie électrique, il fabriquait rapidement le cercueil de cet homme mort bien loin de son pays natal tandis que sa femme, sur sa machine à coudre, cousait le petit matelas et l’oreiller à volants de satin blanc dans lesquels il serait mis en bière et expédié chez lui dans l’état du sud ou du nord des États Unis qui lui avait donné naissance. Quelques mois plus tard, le pasteur et sa femme, atteinte par la si redoutable forme neurologique du paludisme résistant, durent eux aussi accepter un rapatriement sanitaire et quitter cette Centrafrique à laquelle ils étaient liés depuis bien longtemps.

Par contre, il me fallut aller dans la salle de bains pour voir, un matin où j’étais seule à la maison, où avait bien pu aller André absent depuis si longtemps que je soupçonnais un problème et problème il y avait effectivement. Pour avoir la paix et un peu d’intimité, nous payions André à temps plein mais lui demandions de ne venir ni les après-midi, ni le week-end et en contrepartie nous lui donnions de l’argent pour qu’il prenne ses repas à l’extérieur, l’arrangement fonctionnait bien et André prenait aussi une petite récréation en milieu de matinée pour aller blaguer et peut-être boire avec Vincent, face à la porte d’entrée, du côté colline et forêt de la maison. Naturellement jamais ni André, ni Vincent n’auraient admis l’existence de cette récréation, aussi tous les matins où j’étais présente, le plus sérieusement du monde, André me disait : “Maman, est-ce que je peux aller faire mes besoins ?” et tout aussi sérieusement je lui répondais pour que l’honneur soit sauf, “bien sûr André”, mais il ne passait jamais plus d’une demi-heure dehors en palabres et là, une bonne heure après, il n’était toujours pas là.

Bon, quittant la terrasse, j’allais donc dans la salle de bains et à ma grande surprise vit, par la fenêtre, de l’autre côté du chemin, André portant difficilement par l’anse, notre seau en plastique vert sur le dessus duquel trônait une tête de cochon noir. Je me précipitai à l’extérieur où, surpris en flagrant délit mais de je ne savais quoi, André et Vincent, têtes basses, improvisèrent, dans l’urgence, une de leurs fables habituelles et me demandèrent sans plus d’explication de garder au frigo, sans préciser si c’était pour eux ou pour moi, une jolie cuisse du cochon qu’ils venaient de découper et allaient transporter je ne sais comment chez l’un ou chez l’autre. À midi, Raymond, très mécontent, me dit qu’ils avaient acheté mon silence avec une cuisse de cochon et que j’étais maintenant impliquée jusqu’au cou dans leur histoire, ce qui, je dois l’admettre n’était pas tout à fait faux, mais que ne ferait-on pour une jolie petite cuisse de cochon au four que nous mangeâmes avec autant d’appétit l’un que l’autre avec des amis.

Rassemblant, de bric et de broc, des informations, nous pûmes un peu plus tard reconstituer toute l’histoire en la reliant à un petit voyage que, quelques jours auparavant, Vincent avait effectué, toujours dans son bel anorak, avec nous. À sa demande, nous l’avions déposé, en allant au lycée, place du marché où il nous avait dit descendre pour acheter du câble de frein de mobylette, Vincent n’avait pas de mobylette et devant notre étonnement nous avait dit l’acheter pour clôturer son petit champ et nous avions été assez sages pour faire comme si rien n’était plus normal que d’acheter du câble de mobylette pour clôturer un champ et l’avions ramené à midi avec, effectivement, du câble de frein de mobylette. En fait, Vincent en avait assez qu’une truie venant du quartier du bord du fleuve, monte de manière régulière manger son manioc en écrasant ses tomates, aussi avait-il décidé après avoir demandé en vain à son propriétaire de la garder chez lui, de lui tendre un piège et pour cela avait fabriqué un collet en solide câble de frein, attaché à un bâton planté dans le sol auquel, un matin, elle se retrouva pendue. Il avait prévenu je ne sais comment André de sa prise et je les avais surpris au moment où, ayant découpé la truie, ils la transportaient dans un endroit discret pour que ne subsistent aucune trace de leur forfait. Le propriétaire de la truie ne la voyant pas revenir avait accusé Vincent auprès du chef du quartier de l’avoir fait disparaître et là le chef du quartier, aussi sage qu’un Salomon antique, après avoir organisé une réunion des parties adverses, avait rendu ainsi sa sentence : “Collo Vincent, à combien évalues-tu le préjudice qu’a occasionné cette truie ?” et après que Vincent ait donné son chiffre, “X (je n’ai jamais su le nom de l’autre homme), peux-tu payer cette somme ? Non, alors il te faut donner à Collo Vincent, à titre de compensation, la truie qui a occasionné ces dégâts (truie qui, bien sûr, était depuis bien longtemps transformée en gigots et brochettes.)” Et, grâce à la justice la plus traditionnelle et la plus intelligente que j’ai jamais vue à l’œuvre, un conflit qui aurait pu se terminer par une mort d’homme se termina à la satisfaction de tous et sans que j’ai à regretter de m’être laissée acheter par mes deux larrons.

Si j’ai pu donner l’impression que les scènes auxquelles j’assistais et parfois participais avaient plus à voir avec un répertoire de vaudeville que de tragédie c’est parce que la plupart du temps je ne saisissais pas leurs implications et le risque de mort qui, toujours, servait d’arrière-plan  à la pièce. Le jour où André me donna à lire une lettre de son beau-frère, la première chose qui me vint à l’esprit c’est que la lettre n’était pas un mode de communication indiquant un rapport de pouvoir et de domination et cela me fit plaisir, peut-être est-ce ce plaisir qui troubla mon jugement mais je ne crois pas. André m’avait demandé de lire cette lettre pour pouvoir éventuellement témoigner du fait que son beau-frère lui avait fait transmettre une lettre le menaçant de mort. Je lus et relus attentivement cette lettre et rien dans son contenu ne me parut constituer une menace. Il demandait quelques nouvelles de la famille et de sa santé et donnait, me semble-t-il, des nouvelles de la sienne. Je promis à André que si c’était nécessaire je dirai qu’il m’avait porté cette lettre et dirai aussi de manière précise quel était son contenu, j’essayai surtout de le convaincre qu’il s’inquiétait sans raison mais n’y parvins pas car, me dit-il, il avait laissé au chef du quartier la preuve du danger qu’il courait : la feuille d’une plante connue de tous, mais pas de moi bien sûr, pour être un poison violent que son beau-frère avait joint à la lettre qu’il lui avait fait remettre. 

Deux jours plus tard, il arrivait, couvert de poussière et de sang :son beau-frère l’avait agressé dans le chemin près de la maison et lui avait, avant de s’enfuir, quasiment détaché le pouce de la main en le mordant. Complètement effarés, nous l’avions laissé à la maison avec Vincent et tout ce que nous avions comme désinfectants et pansements pour aller demander au pharmacien la conduite à suivre en cas de morsure et avions été encore plus effarés par la première question du pharmacien qui avait l’air évidente pour lui : morsure humaine ou morsure animale ? En cas de morsure humaine, pas de piqûre contre la rage mais uniquement des antibiotiques, une piqûre contre le tétanos et des pansements à renouveler. Peut-être l’arrivée de quelqu’un sur le chemin, peut-être la peur des témoignages conjoints du chef du quartier et de moi-même avaient-ils empêché son beau-frère d’aller plus loin mais qu’André ait sauvé sa peau ne suffisait pas à faire disparaître mon sentiment de culpabilité. Je ne sus jamais quelle était la cause du ressentiment de son beau-frère contre lui mais je soupçonnais que le changement que nous avions introduit dans sa vie en doublant son salaire en était la cause.

Jamais ce soupçon ne m’aurait même effleuré si Alphonse, le sérieux Alphonse amoureux de sa femme qui venait de lui donner un enfant, n’était venu à son tour, complètement désespéré, nous porter une lettre nous demandant de lui faire l’avance d’une somme assez importante, correspondant me semble-t-il à trois mois de salaire, pour racheter sa femme et son fils. Ses beaux-frères les avaient enlevés en son absence et ramenés au domicile de leur famille parce qu’ils se considéraient comme lésés par le contrat de mariage qu’ils avaient conclu, un an auparavant, avec Alphonse et qui se basait sur le salaire qu’il touchait à l’époque et non sur le salaire que nous lui versions aujourd’hui dont ils avaient appris, j’espère par la rumeur publique et non par leur sœur, le montant.

Nous comprenions enfin qu’une société matrilinéaire comme celle que l’on trouvait le long du fleuve n’était pas, comme nous l’avions cru naïvement, une société accordant aux femmes plus de pouvoir mais une société où, simplement, ce n’étaient pas les maris et les pères qui étaient tout puissants,  mais les frères et les oncles du côté maternel.

Alphonse eut son avance, pleura de joie en nous remerciant et en nous disant que nous lui sauvions la vie en lui donnant un argent que même son père lui avait refusé. Comment lui dire que cette somme énorme pour son père et pour lui-même était comme son augmentation de salaire bien peu de chose pour nous ? Comment dans ces conditions ne pas se sentir mal à l’aise, pour le moins mal à l’aise, en se donnant si facilement bonne conscience alors même que sans le vouloir et sans le savoir  nous déclenchions des drames ? Comment dans ces conditions ne pas comprendre nos élèves, nos amis, rêvant de conquérir un peu de liberté en quittant leur famille et leur pays ? Comment ne pas se dispenser de porter un jugement sur les ministres et les cadres africains dont nous voyions tous les jours, dans la ville, les cours et les jardins envahis par les dizaines et parfois les centaines de frères, sœurs, cousins, cousines, des proches aux plus lointains, venus camper et se faire nourrir, sachant les menaces pesant sur ceux assez courageux pour refuser catégoriquement de privilégier leur famille, leur clan, leur tribu ou leur église au détriment de tous les autres?

« Familles, je vous hais », oui j’ai pensé cela très fortement en Centrafrique. Bien sûr, j’ai éprouvé d’autres révoltes, bien sûr je ne comprenais pas que ce soit le colonel Mansion émargeant au budget français du SDECEqui dirigeât la garde présidentielle du président Kolingba, tous les jours sa femme emmenait en voiture au lycée le fils du président que j’avais comme élève en sixième et sa fille que j’avais en terminale sans que quiconque trouvât cela surprenant. Bien sûr, le fait que quelques années plus tard un autre président renvoie tout ce monde pour s’entourer d’une garde libyenne, je crois, ne pouvait être considéré comme un progrès, bien sûr je ne savais pas et ne sais toujours pas ce qu’il convient de faire pour que quelque chose change en Centrafrique ou ailleurs mais comment ne pas être envahie par une immense tristesse quand on voit la nature et les hommes s’allier à ce point pour broyer, avec une indifférence totale à leurs souffrances, les rêves et les désirs de tant d’hommes et de femmes ?

Trente ans avant…. Le fleuve

Quatrième épisode du récit de Marie-Paule FARINA

Quelque temps avant l’attaque de la maison, Alphonse nous avait amené faire un tour dans sa pirogue, l’Oubangui à cet endroit est un fleuve large, lent et majestueux où l’on peut voir glisser des pirogues de toutes tailles transportant légumes, fruits, personnes et matériaux les plus divers. Assis sur un très inconfortable caillou plat, les jambes allongées devant nous, nous ne bougions pas d’un pouce et nous agrippions des deux mains aux bords de la pirogue de peur de la voir chavirer malgré l’évidente dextérité d’Alphonse. Effectivement, quand nous nous étions rapprochés de la rive zaïroise pour éviter les courants et les brisants nombreux au centre du fleuve, un homme à la mine peu sympathique nous avait fait signe de nous éloigner et Alphonse s’était très vite éloigné. On accepta donc l’idée que la maison ait pu être attaquée par des Zaïrois et la vie reprit son cours.

Entre notre maison et le fleuve, en contrebas, la route que nous empruntions chaque matin pour aller au lycée de l’autre côté de la ville. Au bas de notre chemin nous tournions à droite et passions devant le Sofitel, le Rock club, l’ambassade, il nous arrivait aussi, plus rarement, de tourner à gauche et de passer devant la prison de Ngarabah de sinistre mémoire, la plantation de café du président Kolingba, pour nous rendre dans l’enceinte du très beau lieu que constituait “la Mission” catholique dont la principale source de revenus était la vente d’insectes et de papillons dans le monde entier.

À la mission, dont Raymond vient de me dire qu’elle n’était pas du tout à cet endroit, des hommes et des femmes venaient de tout le pays vendre leur collecte d’innombrables petites bêtes belles, colorées, brillantes, toujours surprenantes et souvent effrayantes. Nous y allions pour les papillons mais lors d’un de nos passages, de Gaulle ouvrit pour nous et en souriant le dernier carton arrivé, s’amusant de notre recul à la vue d’une énorme mygale poilue aux yeux noirs et globuleux qui, la nuit, sous la moustiquaire, alimenta pendant un moment quelques-uns de mes cauchemars et ceux de ma fille venue à Noël nous rendre visite les bras chargés de victuailles et de douceurs montréalaises en affrontant courageusement le décalage horaire et les soixante degrés de différence de température entre le Québec en hiver et la Centrafrique.

Si nous avions été très honorés par la proposition d’André, c’est parce que nous savions qu’elle nous mettait sur le même rang que les hommes illustres qui avaient, sans qu’ils le soupçonnent un instant, donné leurs noms aux Centrafricains de la génération précédente. Nous connaissions déjà un Platini, un de Gaulle et un Pompidou qui s’occupaient tous deux des papillons de la mission et plus surprenant un Apollinaire, notre ami, à qui nous achetions nos papillons devant le Sofitel et qui nous apprit tout de la chasse aux papillons, des mâles petits et peu prisés aux femelles dont l’une, Papilio antimachus, immense et rarissime était, en forêt, au sommet de certains arbres chassée par ceux, dont il faisait partie, capables de lui offrir sa nourriture favorite – un mélange d’excréments de lion, de papayes pourries et d’autres fruits et ingrédients secrets – et dont elle assurait, en échange, la fortune. Nous étions fascinés par ces taxinomies étranges et émerveillés, après Nabokov, qui l’avait dit bien mieux et bien avant nous, par l’inventivité folle d’une nature si généreuse qu’elle déployait tout son art du détail et de la couleur sur l’aile d’un éphémère papillon. Charaxes castor, Euxante euronime, Precis clelia, Danais alcipus, Raymond apprit leurs noms, les contempla jour après jour et parla d’eux tous dans un petit recueil qu’il me dédia et dont le titre rendait hommage à son préféré, Epitola Posthumus, le lumineux petit papillon bleu aux ailes bordées d’une fine ligne noire. Ces papillons avaient des vertus magiques. Norge à qui il en envoya, en convalescence après une opération, lui dit que la beauté de ces papillons avait accéléré sa guérison et Denise Levertov, que Raymond traduisait, offrit les siens à sa belle-fille afro-américaine, qui les avait admirés, pour adoucir leurs relations.

Nous n’allions jamais au Rock club, trop bruyant et trop animé pour nous, et préférions aller parfois sur la petite terrasse du Sofitel, au ras de l’eau du fleuve, où nous buvions un diabolo menthe en discutant avec le directeur, ancien croupier de casino, qui était le mari de la secrétaire du lycée. C’est là que je me rafraîchissais en faisant trempette dans la minuscule piscine sur le bord de laquelle un gros lézard, qui semblait faire continuellement des pompes en vous regardant sous le nez, avait élu domicile. Le barman, très peu sollicité par la maigre clientèle, nous avait raconté que ce lézard était, il y a très longtemps, un homme qui, puni par les dieux pour avoir trop fait l’amour, se retrouvait lézard tentant vainement et à longueur de journée de se relever, à la force des bras, de sa position couchée. Devant la terrasse, avançant comme un cap sur le fleuve, une langue de terre et de pierres avec une passerelle en bois servant de petit débarcadère, que nous empruntions à chacune de nos visites pour admirer tous les courants du fleuve, et sous laquelle la rumeur publique affirmait qu’il y avait un énorme python. Par deux fois, pendant notre séjour, le prince Charles vint à Bangui, chaque fois son service de sécurité réquisitionnait la totalité du Sofitel, auquel nous ne pouvions plus accéder, pour lui assurer un sommeil paisible sur l’oreiller qu’il emmenait toujours avec lui (témoignage du directeur). Il était insomniaque et avait remarqué qu’au bord de l’Oubangui, et seulement à cet endroit, il pouvait s’imaginer rêvant au sein d’une nature vierge comme l’aurait fait Adam avant le péché originel (rajout personnel). Me plaisait assez qu’un prince délaissa les Bahamas ou l’île Barthélémy non pour chasser l’éléphant ou le lion au centre de l’Afrique mais pour y dormir au cœur de ténèbres, qu’il était bien le seul à trouver réconfortantes.

L’ambassade de France, un peu plus loin, était un haut lieu de la ville. L’ambassadeur qui était arrivé en même temps que nous à Bangui avait mal commencé son séjour : sa femme vénitienne traumatisée par le passage un peu trop brutal de Venise à Bangui avait repris l’avion quelques jours après son arrivée et il porta un plâtre, puis boita un moment après que l’estrade en bois sur laquelle il faisait son premier discours, je ne sais où en “province”, se soit effondrée en lui cassant le pied.

Était-ce lui, tentant une rééducation, ou un autre fonctionnaire de l’ambassade que l’on croisait parfois faisant son footing le long du fleuve suivi par une voiture de sécurité, allant au pas pour ne pas le perdre de vue ? Je ne sais, mais la rumeur publique affirmait qu’il faisait cela depuis qu’un groupe de coureurs centrafricains semblant l’accompagner innocemment l’avait, au petit trot, entouré pour le dépasser, un peu plus tard, le laissant en chaussettes et en slip, seul, continuer son footing.

Le bureau de la Trésorerie générale où nous touchions notre salaire se trouvait à l’intérieur de l’ambassade, pour retirer de l’argent liquide nous nous y rendions régulièrement et croisions parfois la queue d’anciens combattants, survivants de la guerre de 39-45, encore vêtus pour certains d’une partie de leur uniforme, de leurs médailles et de leur calot qui venaient chaque trimestre, valides ou non, seuls ou accompagnés de leurs enfants, toucher leur pension et papoter dans la cour de l’ambassade en fumant une cigarette avec leurs amis.

À la fin d’une longue grève des fonctionnaires centrafricains, arrêtant notre Pony, nous assistâmes à une manifestation de policiers, de postiers et d’enseignants venant réclamer à la France le paiement de leurs salaires et la France paya cette année-là, comme elle l’avait déjà fait, les arriérés de salaires impayés pour que la vie reprenne son cours. Quelque temps auparavant, le soir de Noël plus précisément, notre Pony avait été arrêtée par quelques militaires, de manière évidente drogués, leur mitraillette ou fusil d’assaut ou je ne sais quoi en travers de la poitrine, qui voulaient s’amuser à nous faire peur et y avaient parfaitement réussi. « Fais-nous un cadeau, patron » dirent-ils en riant à Raymond, je me répétai sans réussir à vraiment m’en convaincre que seule la garde présidentielle avait, disait-on, des armes chargées, le président Kolingba ayant trop peur d’un coup d’État pour fournir des munitions à son armée et sortis notre portefeuille pour, ostensiblement, le vider et leur donner tout notre argent, au bout d’une dizaine de minutes, lassés de leur jeu, ils nous laissèrent repartir.

Je me garderai bien de porter un jugement sur l’aide que la France apportait à la RCA et que je découvrais avec étonnement : elle allait, me semble-t-il, du meilleur au pire. Le meilleur ? Mon salaire, plus que confortable, m’était payé par la France mais c’est à la République centrafricaine que je payais mes impôts comme tous les fonctionnaires français résidant et travaillant en RCA. Le pire ? Il était de notoriété publique que l’ambassade versait pas mal de subsides à l’hôpital pour les médicaments et la nourriture alors qu’il était tout autant de notoriété publique qu’aucun médicament, ni aucun repas n’avait jamais été délivré à l’hôpital, les familles des malades allaient, si elles le pouvaient, porter les ordonnances des médecins à la pharmacie pour acheter les médicaments nécessaires à leur hospitalisation et nourrissaient quotidiennement leur malade. Sur la place, devant l’hôpital, des femmes, nombreuses, venant de loin campaient et faisaient sur place, sur un petit feu,  à manger pour les leurs. C’est l’exemple le plus cynique de corruption que j’ai vu pendant mon séjour.

Trente ans avant… la maison sur le Fleuve

Troisième épisode du récit de Marie-Paul FARINA

III- LA MAISON SUR LE FLEUVE

Année scolaire 1989-1990

Nous fûmes surpris, en septembre, dès la salle d’embarquement de l’aéroport, de penser avec tant de plaisir à notre retour en Afrique. Avant de quitter Bangui, nous avions visité le premier étage d’une maison dont la terrasse sous un immense flamboyant face au fleuve nous avait émerveillée et l’avions louée pour la rentrée, peut-être la perspective d’habiter quotidiennement dans tant de beauté nous faisait-elle oublier notre gêne, et le mot est faible, à devoir nous retrouver “patron” et “patronne”, ce coup-ci pour de bon, de toute une maisonnée : boy, gardien de jour et gardien de nuit. L’année précédente, nous nous étions débrouillés seuls et avions à cause de cela failli être refoulés à l’aéroport, le policier contrôlant la pile de papiers prouvant que nous ne nous sauvions pas en catimini en laissant sur place nos impôts, notre boite postale, nos loyers etc… impayés, après avoir vu tout cela mais cherché en vain l’équivalent local des papiers de déclaration à l’URSAAF des employés de maison, nous avait fait sortir de la file d’embarquement et ne nous avait permis de la réintégrer qu’après une demi-heure de palabres et l’intervention de collègues, témoins attestant du fait qu’il pouvait exister des Blancs n’ayant aucun Noir à leur service et que nous étions dans ce cas. Pour retrouver l’estime de ce policier atterré par une pareille radinerie, nous lui avions promis, juré que nous allions déménager et avions déjà embauché trois personnes pour la rentrée scolaire de septembre.

(peinture Michel Ouabanga)

Le premier de nos futurs employés avait été vite trouvé, André, le gardien de nuit de notre immeuble qui, tous les soirs gagnait son argent de poche en lavant notre Pony dans la cour, venait d’être renvoyé après avoir été retrouvé ivre mort sur son carton et même en sachant qu’avec lui comme boy les lendemains n’allaient pas être tristes, nous lui avions promis le job. Le deuxième, Alphonse, était heureusement déjà gardien de nuit de la maison vide et nous n’avions eu qu’à lui confirmer au moment de notre visite qu’il n’était pas dans nos intentions de lui faire perdre son travail. Le troisième, Vincent, s’était présenté à nous à ce moment-là, me semble-t-il, pour nous signaler qu’il nous fallait aussi un gardien de jour et qu’habitant dans le coin, il était prêt à faire cela pour nous, mais qu’il apprécierait beaucoup, en quelque sorte comme cadeau de bienvenue, que mon mari lui rapporte de France un de ses anoraks et nous arrivions avec un anorak dans nos valises qu’à notre grand étonnement puis amusement Vincent revêtit stoïquement malgré la chaleur chaque fois qu’il montait dans la Pony pour ses sorties en ville.

À notre arrivée, tout le monde était là, c’est Yves Rolland, le fils de la propriétaire qui, en l’absence de sa mère, nous avait fait visiter la maison, je ne sais plus si c’est lui ou sa mère qui nous donna les clés à notre arrivée mais si ce n’est à notre arrivée, en tous cas un peu plus tard, “tante Ruth” fut libérée de sa résidence surveillée en ville pour passer le reste de l’année en résidence surveillée dans la maison dont elle était propriétaire et qu’elle occupait, à peu de distance de la nôtre, gardée par le groupe de jeunes godobés qui assuraient en permanence sa sécurité. “Tante Ruth” était la principale opposante au général Kolingba qui, à l’époque, dirigeait la RCA, elle avait, l’année précédente, en voiture, coupé la route du président et les militaires de la garde présidentielle n’avaient pu la déloger pour l’amener dans leur camion qu’en la transportant en la tenant par les mains et les pieds. Elle avait, et ce n’était pas la première fois, été emprisonnée pour “incitation aux troubles et propos diffamatoires”. Toucher à tante Ruth n’était pas sans risque parce qu’elle était l’icône du Km 5 et chacune de ses arrestations pouvait déclencher une émeute, elle était depuis longtemps connue pour ses largesses et ses distributions de cartons d’huile, savon, riz et autres dans les quartiers mais, en France comme dans toute l’Europe, elle avait eu son heure de gloire au moment du scandale des diamants de Giscard dix ans auparavant. Elle nous invita à boire un Coca, sûrement un jour où nous allions payer le loyer, et, pendant que sa mangouste sous la table de la terrasse nous mordillait les pieds, nous montra en riant le dossier presse, avec articles et interviews de l‘Express, du Mondeetc…, qu’elle avait constitué sur “l’affaire”. Elle avait été proche de Bokassa et dirigeait la Croix rouge centrafricaine à laquelle Giscard disait avoir fait un don du montant des cadeaux en diamants et en ivoire qu’il aurait reçus. Elle avait sûrement été liée à “l’affaire” de deux autres manières car elle exploitait des concessions d’or et de diamants et était mariée à l’unique armurier de Bangui, monsieur Rolland, qui organisait à l’époque la plupart des grandes chasses qui avaient décimé tout le gros gibier de la république centrafricaine, chasses dont Giscard était très friand et qui l’avaient fait venir en Centrafrique plusieurs fois alors qu’il était ministre de Pompidou.. Elle disait que ses ennuis avaient fait fuir tout le monde y compris son mari, qui était parti vivre une retraite tranquille et sûrement dorée à Paris. Nous la quittâmes sans or ni diamants, mais avec une très grosse mangue en ivoire qui est, aujourd’hui encore, sur les étagères de mon fils. 

La maison était sur la pente de la colline, face à l’Oubangui et aux collines vertes, très vertes de la République Démocratique du Congo qui, à l’époque, s’appelait Zaïre. C’est en les regardant que je compris le titre du roman d’Hemingway “les collines vertes d’Afrique” resté pour moi, jusque-là, énigmatique. Dans mon Afrique, les collines n’étaient pas vertes. On accédait, au premier étage sur le fleuve que nous occupions, par l’arrière qui donnait directement sur un petit parking et un chemin derrière lequel commençait la forêt. Si nous avions, ce que nous n’avons jamais fait, continué à grimper en suivant pendant quelques kilomètres le minuscule sentier qui commençait derrière chez nous, nous aurions pu parvenir à la cathédrale qui se situait exactement au bas de l’autre versant de la colline. Au rez-de-chaussée, auquel menait une autre entrée, vivait un pasteur baptiste américain et sa femme résidant depuis plus de vingt ans en Centrafrique, seule la fenêtre, en retrait, de la cuisine nous permettait de voir leur jardin, partout ailleurs nous pouvions avoir l’illusion d’être les seuls occupants de cette maison et l’illusion d’être perdus, seuls, sans voisins, au sein d’une nature intacte.

(peinture Michel Ouabanga)

Nous avions ramené, dans nos valises et nos bagages de cabine qui pesaient une tonne, le plus grand nombre de livres possible et des enregistrements sur cassettes de tous les disques vinyle que nous aimions. Ces cassettes, nous devions les conserver au frigo et les écouter sur notre petit transistor, radio et lecteur de cassettes à piles, qui allait nous servir à suivre sur RFI l’incroyable déclaration de guerre des États Unis, de la France et autres à Sadam Hussein pour avoir envahi le Koweit. Nous n’avions, bien sûr, pas de télé et pour réussir à avoir une communication téléphonique il fallait passer par un opérateur qui, selon qu’il était bien ou mal luné, mettait une demi-heure ou trois heures pour vous passer votre correspondant que parfois vous ne trouviez plus. Seuls  nos amis, nos livres, Cimarosa, Marcello, Gabrielli, Mozart, Chopin et Bach, écoutés en boucle, parvenaient à nous faire échapper à l’angoisse qui, de temps en temps, surtout le soir, et malgré la beauté du lieu, nous serrait le cœur. À la tombée de la nuit, et ô combien la nuit était noire, les rires et les bavardages d’Alphonse et de ses amis gardiens nous permettaient de nous endormir sous notre moustiquaire en oubliant l’obsédante pulsation des tambours qui accompagnait pendant des heures les cérémonies funéraires dans le quartier en contrebas, le long du fleuve. Mort omniprésente dans cette ville et ce pays ravagés par le sida dont l’épidémie était venue se surajouter au paludisme, à la brucellose, aux amibiases et autres plaisirs plus habituels. Souvent, sur le chemin, ici ou là, devant une maison, on voyait un homme tête rasée et en haillons portant pour toute la famille le deuil d’un de ses proches et qui, au terme du deuil, revenu symboliquement à la vie, brûlerait sa vieille défroque pour s’habiller à nouveau de neuf.

La vie s’organisa et nous passâmes en quelques jours du statut de “patron, patronne” à celui de “papa, maman” beaucoup plus exigeant. Pour limiter les constitutions abusives de patrimoine, au fil des années, le ministère dont nous dépendions, coopération ou affaires étrangères, je ne sais plus, avait supprimé les postes doubles et limité le temps de présence dans le même pays à six ans, Raymond qui ne travaillait pas l’année précédente avait obtenu pour cette rentrée un poste dit “local” de documentaliste au lycée. Il abandonnait à André avec plaisir balai et serpillière dont le maniement s’avérait sous ces latitudes beaucoup plus difficile qu’en Bretagne pour une bibliothèque qu’il réorganisa avec délices de fond en comble mais il conserva à la maison son boulot de cuistot, la confiance a des limites tout de même ! Quant à moi, je continuai à faire la vaisselle et à laver notre linge mais lui confiai le repassage que j’ai toujours détesté et qui m’avait valu de nombreuses suées l’année précédente. Ai-je dit que les mouches qui pondaient leurs œufs sur le linge étendu rendait obligatoire le repassage attentif de la totalité du linge, des draps aux bretelles de soutien-gorge en passant par les chemises et petites culottes, si l’on ne voulait pas avoir ici ou là un furoncle qui, une fois mûr, laissait s’échapper un petit vers bien vivant ? André, il faut lui reconnaître cela, nous préserva toujours efficacement de ces hôtes bien peu ragoûtants mais continua à arriver de manière régulière assez imbibé d’alcool ou de vin de palme, pour que nous devions le renvoyer chez lui. Je le revois, tanguant dans la cuisine, son bol de café à la main, et me disant avec un air de pécheur repenti : “pardon maman, pardon maman”. Quelques jours plus tard, nous découvrions, en rentrant du lycée, Vincent, interprétant très librement son rôle de gardien de jour mais l’assumant tout de même, puisqu’il nous fallut l’enjamber pour réussir à ouvrir notre porte sans nous inquiéter davantage, tant l’odeur d’alcool qui émanait de tout son corps était dépourvue d’ambiguïté. Une fois réveillé, il nous joua la scène la plus burlesque de son répertoire qui, pourtant, en comptait beaucoup : se jetant à genoux devant Raymond il prit sa main, la posa sur le sommet de son crâne et lui dit : “tape moi papa, tape moi”, la tête de Raymond pendant cette scène me fit pleurer de rire pendant plusieurs jours et me fait rire encore aujourd’hui.

Je dus tenir un cahier, pour chacun d’entre eux, des entrées et des sorties d’argent. Je les payais au mois, j’essayai de les payer à la semaine mais cela ne régla rien, tous les deux ou trois jours l’un ou l’autre me demandait, par écrit, pour des raisons toujours plus surprenantes les unes que les autres une avance sur leur salaire qu’ils me remboursaient en partie très vite, en partie de manière échelonnée, me forçant à des calculs dans lesquels le plus accompli des comptables se serait perdu et dans lesquels je me perdais toujours, rageant de me faire avoir si facilement mais ô combien admirative de la manière élégante dont ils me roulaient tous les deux dans la farine. Je conservai longtemps ces feuilles de cahier d’écolier sur lesquels l’écrivain public de leur quartier rédigeait en termes fleuris et respectueux leur demande d’argent. Pourquoi par écrit ? Je n’ai jamais pu le savoir. André était marié et avait un fils de onze ans qui allait à l’école et dont nous comprîmes très vite que nous étions aussi le papa et la maman relais, il arriva un soir avec un cahier sur lequel l’infirmier du dispensaire avait inscrit “gonorrhée”, il nous le donna pour que nous achetions à la pharmacie les médicaments qui lui étaient nécessaires, c’est ce que nous fîmes. Lassée d’être prise pour une idiote et persuadée qu’il comptait sur nous pour soigner la saloperie qu’avait chopée son oncle ou son voisin, je lui dis de venir lui-même tous les jours prendre à la maison son antibiotique et, à ma grande surprise, c’est ce qu’il fit. Il avait vraiment une chaude-pisse à onze ans !.

Quand la femme d’André fut enceinte, il voulut appeler Farina son prochain enfant mais là, notre fils qui était près de nous à ce moment-là, réagit très, très mal à l’idée que l’on pût croire ne serait-ce qu’un instant que son père avait procréé en Centrafrique et Raymond remercia André de l’honneur qu’il lui faisait mais refusa d’assumer cette paternité symbolique. Je compte aujourd’hui : nous pourrions avoir un « fils » ou une « fille » centrafricaine de trente ans.

(peinture Michel Ouabanga)

Alphonse, protestant, c’est ainsi qu’il se définissait, était le plus sérieux des trois, il arrivait le soir impeccablement habillé, allait se changer dans une petite pièce sous la maison pour revêtir ses vêtements de travail et au matin repartait aussi impeccable qu’il était arrivé, c’est lui qui nous fit prendre conscience de réalités auxquelles nous étions bien peu préparés. Quand arriva le générateur électrique que nous étions très contents d’avoir pensé à nous procurer en France pour pouvoir lire pendant les pannes d’électricité quotidiennes en saison sèche, Alphonse et Vincent vinrent nous dire que c’était le générateur ou eux. Une place près du muret qui bordait la route, disons le chemin, d’accès à la villa était prévue pour un générateur et c’est en la voyant au moment de notre visite en juin que nous avions eu l’idée de cet achat mais la maison n’avait pas de mur d’enceinte et Alphonse nous dit avec bon sens qu’avoir à l’extérieur et aussi facilement accessible un objet d’un tel prix c’était une tentation à laquelle aucun voleur ne résisterait. Il n’avait pas l’intention de mourir pour notre générateur, la maison de Mannan était entourée de hauts murs, il nous racheta notre générateur et nous gardâmes Alphonse et Vincent. Mais, même sans générateur, il savait, ce que nous n’avions pas encore vraiment intériorisé, que son travail était réellement dangereux, le jour où il nous demanda s’il pouvait “flécher” ou pas des voleurs qui attaqueraient la maison, nous eûmes honte de lui faire courir un tel risque pour défendre nos maigres biens mais ne parvenions pas non plus à envisager que des voleurs puissent être tués pour cela. Là aussi, aucune hésitation, aucun scrupule ne fut de mise et tous les soirs, dans l’appentis, après s’être changé, Alphonse récupérait son arc et ses flèches pour défendre notre vie et la sienne.

Ces arcs artisanaux ne payaient pas de mine et semblaient fabriqués à la va vite avec une branche taillée grossièrement et une sorte de fine tige de plante séchée en guise de corde mais tous les gardiens étaient ou avaient été chasseurs et les maniaient avec efficacité. La pointe en fer des flèches était plus redoutable qu’il n’y paraissait, à la salle des professeurs du lycée, une collègue effarée nous avait raconté comment, en son absence, son gardien de jour, pourtant ami de longue date de son gardien de nuit, l’avait fléché et tué à la suite d’une querelle aussi soudaine qu’imprévue. Avant notre départ, la maison fut attaquée de nuit et à coups de cailloux par un groupe d’inconnus qu’Alphonse réussit à faire fuir avec l’aide du gardien du terrain voisin. Réveillée par le bruit des pierres tombant sur le toit de tôles j’avais voulu ouvrir la porte pour mettre les deux gardiens à l’abri mais Raymond plus raisonnable que moi m’en empêcha, Alphonse aurait été ulcéré par une telle proposition, gardien était son métier et il mettait un point d’honneur à mériter son très modeste salaire et à nous protéger en toutes situations. Une des pierres cassa une vitre et atterrit dans le salon, une autre toucha Alphonse à la poitrine, il nous dit avoir tiré plusieurs flèches mais, à sa connaissance, n’avoir tué ou blessé personne. Le lendemain, le radiologue lui trouva une côte fêlée qui le fit souffrir plusieurs jours.

 “C’est les Zaïrois”… Sur le fleuve, quand quelque chose n’allait pas, c’était toujours la faute des Zaïrois. Une nuit, on entendit le bruit d’une course aux alentours de la maison puis deux coups de feu, Alphonse était resté près de la porte et ne savait pas ce qui s’était passé, Vincent, qui n’était pas là, au matin, lui, savait, c’était les Zaïrois qui avaient traversé le fleuve en pirogue et… suivait un récit très précis de leur incursion. Au lycée, j’appris que trois prisonniers s’étaient échappés d’un convoi les amenant à la prison de Ngaragba, avaient été poursuivis et rattrapés près de chez nous et que l’un avait été blessé ; vexée d’avoir cru une fois de plus à ses fariboles, je racontai cela le soir à un Vincent qui resta de marbre, “Ah !” dit-il simplement avant de repartir dans le petit champ de manioc et tomates qu’il avait cultivé en défrichant une parcelle de forêt, de l’autre côté du chemin, en face de notre porte qu’il surveillait ainsi tout en s’occupant de manière rentable. Le manioc était pour lui et il nous revendait les tomates après les avoir arrosées de sa sueur et de l’eau de notre robinet en saison sèche. L’année suivant notre départ, le Rock club, sorte de dépendance, au bord du fleuve, de l’école et du lycée français, où les enfants sautaient dans la piscine pendant que les mères papotaient et jouaient au bridge, subit une attaque venant du fleuve, des hommes en pirogue envahirent rapidement le lieu, piquèrent tous les sacs et portefeuilles à leur portée, arrachèrent quelques colliers et repartirent par le fleuve comme ils étaient venus : Zaïrois, pour sûr, me dit la personne me racontant cela !

Trente ans avant…. BANGUI

Second épisode de la saga africaine de Marie-Paule FARINA

II-BANGUI

J’écrivais tous les soirs à mes enfants, un soir à ma fille, un soir à mon fils un compte-rendu de nos journées, nous allions porter nos lettres et chercher les leurs à la poste. Il n’y avait pas de facteurs à Bangui mais un mur de boites postales à l’extérieur de la poste, nous en avions loué une, la 550 je crois, et tous les jours la clé qu’on nous avait donnée et qu’on faisait très attention à ne pas perdre nous permettait d’aller chercher leurs réponses que nous attendions comme jamais nous n’avions attendu des lettres. Devant la poste où tous les expatriés et tous les Centrafricains d’un certain statut social avaient une boite postale, beaucoup de jeunes femmes, un ou deux sachets en plastique à la main, proposaient de manière plus ou moins insistante selon l’heure, un kilo de haricots verts, deux papayes ou trois mangues, leur maigre récolte du jour, dont le prix diminuait en fonction de l’heure, estimés très cher le matin, elles les bradaient pour les quelques dizaines de centimes que leur coûtait le soir le taxi collectif qui leur permettait de rentrer chez elle et de revenir le lendemain pour tenter à nouveau leur chance. Ces taxis jaunes faisaient toute la journée des allers retours en ligne droite d’un bout à l’autre de la ville et chargeaient et déchargeaient tout le long du chemin des passagers si nombreux que leur entrée ou leur sortie ressemblait à un gag burlesque. Sur la place, sous un immense manguier un petit feu sur lequel une vieille femme en loques, n’entendant rien et ne voyant rien de ce qui l’entourait fit pendant deux ans, en marmonnant, cuire dans une petite casserole noire quelque chose qu’elle remuait sans discontinuer avec une cuiller en fer, repas symbolique d’une famille inexistante à l’appétit insatiable.

Nous passions très souvent à la poste en fin d’après-midi avant de nous rendre à l’unique papeterie, maison de la presse, librairie de la ville, rendez-vous en fin de journée de tous les expatriés avides de nouvelles de l’extérieur. Entre la poste et la maison de la presse, un panneau de stop, le seul de la ville encore en place, qui était une source de revenus importante pour les policiers et les godobés, les mauvais garçons de la ville, qui, pour la plupart, selon la rumeur locale descendaient du Km5, le quartier le plus animé, le plus populaire et le plus musulman de Bangui. Notre petite Pony Citroën était une sorte de caisse en tôle décapotable ouverte à tous vents… et pluie, rien de plus facile pour trois jeunes en pleine forme physique que de sauter à l’arrière et d’ouvrir chacune des deux portes au moment où nous redémarrions lentement, d’examiner le contenu de la voiture, d’y prendre, en souriant, les sacs de courses et de s’éloigner en courant. Plus intéressant le naïf (nous l’avons été), posant près de lui, sur le siège, son portefeuille le temps de ranger ses sachets à l’arrière et retrouvant, avant même qu’il ne se soit aperçu de sa disparition, cinquante mètres plus loin, près d’un nid de poule qu’il contourne avec prudence, un jeune lui disant en se penchant à la portière :“ j’ai vu qui t’a pris ton portefeuille, patron, j’ai négocié pour toi, il est d’accord pour te rendre tous tes papiers si la patronne lui donne cent francs de plus”, un collègue rachetait ainsi, assez souvent, la roue de secours de son petit 4X4 Suzuki. Nous étions préservés de ce genre de négociation, très courante, par le fait que notre Pony n’avait pas de roue de secours, par contre cette absence de roue de secours nous valait régulièrement d’être sifflés par les policiers qui se trouvaient sur notre route. La roue de secours était obligatoire mais comment aurions-nous pu en conserver une plus d’une heure dans notre Pony sans coffre ni système d’attaches ?

Avant l’absence de roue de secours notre premier motif de verbalisation avait été, à notre grande surprise, le jour de la rentrée scolaire, le non-respect d’un stop à un endroit où il n’y avait pas de stop mais où il y avait eu, des années auparavant, un stop. Très courtoisement, devant notre étonnement, la policière qui nous avait sifflé, nous avait expliqué que c’était “un stop coutumier”. Bien décidés à ne pas nous laisser racketter nous attendîmes stoïquement qu’elle sorte lentement, très lentement son carnet et nous montre le montant astronomique de la contravention. Nous nous étions faits tout beaux, tout propres pour la rentrée et sentions, en plein soleil, la transpiration couler le long de notre dos et coller nos fesses au siège en plastique de la voiture alors que, tirée à quatre épingles, dans son chemisier beige fraîchement repassé, notre policière souriante attendait que nous craquions et placions un billet dans le permis de conduire qu’elle nous avait demandé de lui passer et, bien sûr, lâchement, nous avons fait ce qui devait être fait. Mais ce qui nous parut bien lâche la première fois, dès la deuxième nous parut un comportement totalement adapté à la situation et qui ne nous posa plus aucun problème moral. Les policiers comme tous les fonctionnaires centrafricains étaient payés de temps en temps et entre ces temps il fallait bien qu’ils se débrouillent et le faisaient, disons, honnêtement, sans exagérer et sans pressurer de manière insupportable et discriminante les automobilistes, préservant ainsi à long terme leur source de revenu. J’en étais même arrivée à admirer un policier qui s’appropriant un panneau de sens giratoire le mettait en place tous les matins et le ramenait chez lui tous les soirs pour qu’un collègue ne puisse pas le lui subtiliser.

Le long de la rue Boganda j’admirais aussi les tailleurs qui, assis sur leurs chaises devant leur machine à coudre faisaient tout le jour chemises, pantalons, robes et jupes. Il suffisait de leur amener le matin un coupon de tissu acheté chez les Libanais de la rue et une robe ou un pantalon de sa garde-robe et le soir, avant qu’ils cèdent la place aux gardiens de nuit sur leurs cartons, on pouvait venir chercher une réplique parfaite du vêtement ayant servi de modèle. C’est à un Portugais qu’appartenait le petit supermarché de la ville où l’on pouvait acheter, à prix d’or, eau minérale, yaourts, fromages arrivés par avion de France ainsi que du beurre et de la viande de la communauté européenne, surplus envoyés en Centrafrique au titre de l’aide alimentaire par des fonctionnaires ignorant peut-être que la RCA avait plus de zébus que d’habitants et qui faisaient chuter le cours de la viande locale. Nous y allions mais nous allions aussi au marché acheter chez les bouchers musulmans à l’extérieur des murs les énormes filets de zébu qui devinrent notre nourriture de base. Nous ne mangions que le filet, c’est Manann qui nous avait donné ce conseil, que nous préparions, aussi bien en pot au feu, qu’en ragoût, rôti ou beefsteak : il fallait faire preuve de beaucoup d’imagination pour que cela ne devienne pas monotone mais, à part au bord du fleuve, où nous pouvions parfois trouver un pêcheur nous vendant un capitaine vivant attaché sous sa pirogue …c’était le seul moyen d’échapper aux charcuteries roses made in France du supermarché et aux boucanés divers et variés de l’intérieur du marché. 

Une seule des quatre entrées du marché couvert était pour nous praticable celle qui nous menait directement aux étals de légumes et de fruits, devant les trois autres nous avions très vite fait marche arrière, ne supportant ni l’odeur, ni la vue des énormes tas de chenilles noires boucanées accueillant le client dès la première porte franchie, ou de tripes de zébu dont les Centrafricains faisaient leurs délices à la deuxième ou pire, le choc éprouvé en entrant par la troisième à la vue du couperet d’une matrone souriante s’abattant sur un singe boucané de bonne taille à la tête et aux mains de bébé qu’elle venait de retirer pour le découper de la pile imposante de ses congénères. A l’intérieur du marché c’étaient les femmes qui tenaient boutique, à l’extérieur aussi à l’exception, me semble-t-il, des boucheries sûrement halal tenues par des hommes et des innombrables petits présentoirs d’objets de récupération divers et variés qui, à même le sol ou sur des tables de fortune, offraient de quoi répondre aux demandes les plus surprenantes. C’est là que je vis pour la première fois des malades achetant de la vulgaire aspirine à l’antibiotique le plus pointu non à la boite mais au cachet à des vendeurs assez savants pour les orienter dans le choix de la pilule miracle nécessitée par leur état mais aussi des marchands de cigarettes à l’unité. Je fumais à l’époque et m’habituai très vite au tabac noir centrafricain au prix défiant toute concurrence. On pouvait, si on était riche, acheter très peu cher ses cigarettes en cartouches ou un peu plus cher en paquets au bureau de tabac mais si on était pauvre on achetait n’importe où, sur tous les trottoirs de la ville ou des quartiers, ses cigarettes à l’unité à des enfants ou des ados réussissant à se constituer un petit capital qu’ils investissaient chaque matin dans l’achat, selon leurs moyens, de quelques paquets de cigarettes ou d’une ou deux cartouches qu’ils revendaient, cigarette après cigarette, en faisant un petit bénéfice qui assurait leur survie. Quand j’étais en panne de cigarettes ou désirais faire à peu de frais mon acte de bonté du jour, j’achetais un paquet de cigarettes entier au prix de vingt cigarettes au détail à un de ces petits marchands et recevait en échange un sourire béat d’homme d’affaires comblé mais je n’achetais qu’une fois une cartouche de cigarettes de cette manière car le rire qui suivit notre échange me montra que, pour le coup et même s’il s’attendait à tout de la part d’une Blanche, un comportement aussi insensé m’avait fait passer aux yeux de mon petit marchand pour une parfaite imbécile.

Au Km 5, nous allions régulièrement dans la petite boutique de Grégoire, notre ami sculpteur à qui nous achetions des panneaux de bois sculpté représentant des scènes de la vie quotidienne et de petites statues au visage hermétique. Grégoire était camerounais, la plupart des marchands et des sculpteurs ou bijoutiers du marché artisanal tout proche venaient d’Afrique de l’Ouest. Le bijoutier chez qui nous entrâmes à plusieurs reprises me fit asseoir près d’une petite table où se trouvaient tous les catalogues des bijoutiers parisiens les plus prestigieux, je choisis pour ma fille un modèle de collier de chez Cartier qu’il reproduisit magnifiquement dans un or qui je crois n’a pas le même nombre de carats que l’or en France et surtout qui, pour ce que j’en sais car je n’ai jamais porté de bijoux, était à un prix beaucoup plus abordable. Nous découvrions avec émerveillement l’ébène noir, l’ébène gris et tous les bois rouges de la forêt africaine et accumulions en prévision des cadeaux de l’été tous les objets utilitaires ou décoratifs possibles et imaginables mais aussi les 2CV, les hélicoptères que les enfants fabriquaient avec des canettes de coca, du métal de récupération, des bouts de chambre à air pour les roues, du tissu pour les minuscules sièges et un volant qui permettait de les piloter efficacement au bout d’une longue perche en ferraille dans les allées du marché et sur les trottoirs de la ville. Mais pour moi, le spectacle le plus inattendu de ces quartiers était celui des femmes qui, devant leurs portes, tressaient mutuellement leurs cheveux et ceux de leurs filles dans des compositions époustouflantes et des hommes qui, tous, seuls ou près de leurs femmes, sur le trottoir, repassaient leurs pantalons et leurs chemises avec de gros fers en fonte noire. Que, dans la poussière de latérite rouge de la saison sèche ou dans la boue de la saison des pluies, les Centrafricains, de toutes classes sociales, réussissent à être toujours, et ce, du matin au soir, impeccablement propres, impeccablement habillés et, pour les femmes, magnifiquement coiffées, est, je crois, ce qui m’a toujours emplie d’une surprise admirative car, malgré tous nos efforts, jamais nous ne sommes parvenus à terminer je ne dirai pas même une journée mais une matinée ou une après-midi sans mouiller, tacher ou froisser nos vêtements d’une manière assez peu esthétique et très irritante, car en Afrique seuls les fous sont sales et en guenilles et c’est d’ailleurs cela qui leur donne leur statut de fou..

Je fus amenée, assez régulièrement, à fréquenter aussi une femme, dont j’ignore la nationalité, spécialiste de médecine tropicale, qui eut assez de jugeote pour soupçonner que les démangeaisons insupportables de mes mains et de mes pieds, puis de mes bras et de mes jambes que le médecin coopérant avait attribuées à une allergie quelconque d’origine externe dont je cherchai vainement pendant des semaines l’origine, pouvaient provenir d’une allergie à une infection interne un peu plus redoutable. Pour faire des analyses, il fallait se rendre à l’institut Pasteur, ouvert à tous et toujours rempli de malades. Chaque quinzaine, je m’y rendais pour faire une analyse qui se révélait toujours positive, suivie d’une cure d’antibiotiques qui supprimait pour quelques jours mes démangeaisons puis retour au point de départ et nouvelle analyse et nouvelle cure d’antibiotiques, quand la dernière analyse révéla toute une colonie d’amibes enkystées dans l’intestin dont certaines s’amusaient à se déplacer d’un organe à l’autre en les infectant au passage, j’avais perdu un bon nombre de kilos et pris la couleur gris jaunâtre du Blanc vivant sous l’Équateur. Je continuais à aller au lycée, malgré tout, mais je garde un souvenir cauchemardesque de ces quelques semaines et du traitement de cheval nécessaire pour éliminer les amibes.

J’avais eu de la chance, il y avait encore à Bangui une spécialiste de médecine tropicale et un institut Pasteur performant mais par exemple plus aucun psychiatre en Centrafrique – le dernier était mort du sida l’année précédent notre arrivée – plus aucun ophtalmo, plus aucun opticien, quand mon mari cassa ses lunettes on mit les morceaux dans une enveloppe que je donnais à un ami d’un collègue qui partait passer, pour une raison que j’ai oubliée, quelques jours en France et l’on récupéra dix jours plus tard une paire de lunettes à l’identique. Difficile pour nous d’imaginer tout un pays vivant dans un tel désert médical.

Au mois de juillet, ce n’est pas sans une certaine appréhension que nous prenions l’avion d’UTA pour rentrer en France, heureux d’aller retrouver nos enfants, la Bretagne et un climat océanique dont nous espérions qu’il nous remettrait en état de marche car quelques jours après notre arrivée en RCA, le 19 septembre 1989, c’est un avion d’UTA semblable au nôtre, un avion qui aurait pu être le nôtre, qui avait explosé en vol près de N’Djaména au Tchad, victime d’un attentat qu’on sait aujourd’hui être libyen.

À suivre…