Peindre les passages, comprendre les métamorphoses

Je lis en courant, depuis les élections, des mails que m’adressent des inconnus, des relations et des amis. Ces mails sont pour la plupart circonspects et attentifs aux mutations du monde contemporain, attelés à réfléchir à un monde plus juste, sans épiphanie ni grand soir. D’autres apparaissent franchement épouvantés, convoquent l’apocalypse à la mesure de leurs propres désespoirs, prêts comme Gribouille à se jeter dans une flaque d’eau pour éviter la pluie. On se raccroche, on s’inquiète, on anathème, on rit assez peu.

Montaigne, au livre III ses Essais a écrit cette phrase d’artiste : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage ». En réponse lointaine, Borges compose, après le tremblement des guerres et des génocides, l’Écriture de Dieu , une brève nouvelle qui symbolise la quête spirituelle de l’homme enfermé dans un cachot avec un jaguar. Lentement, le prisonnier comprend que l’écriture créatrice et sacrée qu’il recherche, se déchiffre dans les écorces des platanes, le pelage du jaguar tout autant que sur les visages qu’il croise. Les ocelles du fauve sont des yeux de la peau du monde, tout comme l’ouïe est une vue du dedans.

 

« Sur toute l’étendue de la terre, il existe des formes antiques, des formes incorruptibles et éternelles. N’importe laquelle d’entre elles pouvait être le symbole cherché ; une montagne pouvait être la parole du dieu, ou un fleuve, ou l’empire, ou la disposition des astres. Mais, au cours des siècles, les montagnes s’usent et le cours d’un fleuve dévie, et les empires connaissent des changements et des catastrophes, et la figure des astres varie. Jusque dans le firmament, il y a mutation. La montagne et l’étoile sont des individus, et les individus passent. Je cherchai quelque chose de plus tenace, de moins vulnérable. Je pensai aux générations des céréales, des herbes, des oiseaux, des hommes. Peut-être la formule était-elle écrite sur mon visage et j’étais moi-même le but de ma recherche. »

 

En 1926, l’écrivain Georges Bernanos écrivait déjà dans Le soleil de Satan, « le hasard nous ressemble ». Nous créons, dans une certaine mesure des paradis, des purgatoires et des enfers, au gré des mutations collectives, des peurs et des métamorphoses qui s’ensuivent. Pour résister au chaos du monde, l’inventeur de la musique concrète, Pierre Schaeffer, scout du Clan des Rois Mages fondé dans les années 1930, se forgeait pour toujours cette devise forte : « À moi le chemin que j’ai choisi ». Comment ne pas penser à cette sagesse populaire, «  les chemins du « plus tard » conduisent à la place du « jamais » ?

 

Shakespeare écrivait naguère que le jour de sa naissance, « une étoile dansait ». Certes, dans la ronde des métamorphoses que son théâtre suggère, il fait dire à Hamlet, « Cette époque est désaxée ». Mais désaxée de quoi ? Et de quoi avons nous peur ? Van Gogh a vu des étoiles en feu et les a peintes pour éclairer notre vision de la nuit.

L’art et l’amour ouvrent des passages indispensables à la survie des êtres ; peindre, danser et chanter offrent une respiration nécessaire pour évacuer la peur de l’inconnu. Nous sommes dans nos diverses conditions, analogues à une forêt vivante, dont la coopération nécessaire des mousses des arbres et des animaux. Dans ce printemps 2017, où les violences se dévoilent au gré des fêlures, des blessures et des perversions, comment avancer vers ce que l’on ne peut connaître ?

Si avec le poète Éluard, nous pensons qu’il “n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. », alors le passage qui se fera, sera le chemin de la chance, favorisant la guérison du « plus bel ordre : l’ordre du monde » (Héraclite).

Mais, dans tous les cas, seuls les préparés aux passages, les chercheurs bienveillants, oiseaux aux observatoires pluriels, pourront servir de compagnons à l’arc en ciel. Si la vie est un désir, la conscience est un choix. Faut-il conclure encore avec Hamlet : «  Nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être ».  Et pourquoi ne pas commencer par s’affranchir de la peur, dans une pensée du gai savoir ?

Pour aller encore plus loin dans les citations, ce proverbe populaire issu du Mali reboucle la sagesse de Montaigne, «  le chemin le plus court pour aller d’un point à un autre ce n’est pas la ligne droite, c’est le rêve ». Walter Benjamin n’eut pas mieux écrit.

Sylvie Dallet (6 mai 2017)

 

6 Responses to “Peindre les passages, comprendre les métamorphoses”

  1. Garo writes:

    Trouver le mot juste pour qualifier l’excellence de l’article : ” Peindre les passages, comprendre les métamorphoses ” n’est pas chose aisée

    Au delà de l’éloge mérité à l’adresse de son auteur, on peut peut-être essayer d’en dire quelque chose…

    La citation de Michel de Montaigne tirée du chapitre II du Livre III des Essais me plaît beaucoup. Cette citation plus condensée, je ne l’ai pas oubliée quand je l’ai lue pour la première fois, mise en exergue, au début du livre de Claude Imbert “Ce que je crois” au chapitre 1 “Le vieil aumônier et les petits mutants”. Cet ouvrage du journaliste visait à répondre à la question de savoir si l’on peut quitter le monde ancien, son ancrage chrétien, son code culturel qui fonda une certaine idée de l’homme et de la démocratie sans que dépérisse notre système de libertés? C’était en 1984.

    La même antienne revient des décennies plus tard et maintenant sommes-nous plus avancés en cogitant encore et encore sur le système? Admirons pour l’heure la beauté du corps métissé de l’article qui nous invite à une réjouissance toute spirituelle quand elle est intuition vraie, jusqu’au proverbe d’un autre continent extrait d’un arcane d’espérance, constellé d’étoiles.

    Je vote pour en glissant ma voix dans le vase murrhin de l’imaginaire.

    Le rêve, dites-vous finalement, Madame? Je veux bien vous croire et même vous suivre, si ce simple mot est trajectoire ou mieux géodésique. Comprenez distance raisonnée, travaillée, éprouvée, rectifiée. Du pays d’où je viens, celui du rêve bleu, la gent coassante ne demande pas un roi, chère Jasmine, mais une preuve, une simple et unique preuve.Quèsaco? Quelque chose de vrai enfin démontrable.

    Ana Maria a trouvé le juste mot : indécidable. Tombé le masque ou le foulard, qu’en serait-il de l’aventure? Puisse l’éclair de l’épée vous faire entrevoir dans la nuit, les cavaliers du risque, compagnons de l’anneau d’alliance aux sept couleurs!

    Il faudrait poser la question à l’auteur des clés du futur et à son préfacier, gens avec lesquels, je devisai, hier soir, pour faire passer quelque chose à temps et à contretemps.

    Il y a dans toute conquête un sacrifice, écrivait Gaston Bachelard (Études, page 82)

    Vous en appelez au plus bel ordre, Sylvie…Je dis que vous parlez bien!

    Par dessus l’étant, je vois passer les oiseaux migrateurs sur les erres des figures du dehors et de Fraser. Et dans l’herbe de mai, ici, le vol de perdreaux rase le sol, il ne monte pas dans les nuages, cher Michel !

    Madame Dallet, le finale optatif de votre si bel et bon article eût justifié l’accompagnement de l’hirondelle de l’écriture, comme disait Monsieur Renard.

    Présence de l’accent circonflexe de l’éternité (Paul Celan)…Sans nul doute, ce cher Walter en eût été ravi !

    Un oiseau de passage (s)

    Donné le sept mai deux mille dix-sept, jour d’élection présidentielle et d’affinités électives

  2. Institut writes:

    Marc-Aurèle, philosophe stoïcien et empereur romain, a écrit dans son ouvrage, “Pensées pour moi-même”, ces deux phrases :
    “Nous devons vivre selon la Nature, c’est-à-dire en suivant la Loi de la Nature et celle-ci procède de la Providence, donc tout ce qui arrive est nécessaire et utile au monde universel, dont tu fais partie (Livre II).
    Cela veut dire aussi vivre en conformité avec la Nature de l’homme qui est raisonnable et sociable. Il faut tendre vers ce qui est utile et bien approprié à la communauté (Livre VII).

    N’est ce pas toujours d’actualité ?

  3. Madjid writes:

    A Prof. Sylvie Dallet;
    Une synchronisation parfaite entre votre tableau ( “La nuit se fait des cheveux”), votre texte publiés sur le site web “lesartsforeztiers” et votre article “Peindre les passages” tel est le sentiment que j’acquière de mes visites répétées aux deux oeuvres.

    Je pense moi aussi que le danger est passé même si de gros, de très efforts sont encore à faire. Il faut en effet agir et réduire l’irréductible. Faire la réconciliation entre les extrêmes, les ramener au juste milieu est certes difficile, mais possible. Cela ne doit pas être fait d’autorité, car sinon c’est un autre fascisme qui ne dévoile pas son nom qui se mettra en place. Il faut réveiller en nous le sentiment d’amour et d’amitié pour l’autre, un sentiment que l’on porte en soi et que l’on nourrit en continu. Cependant, l’autre n’est pas forcément celui que nous portons déjà dans le cœur, mais celui à qui nous dévoilons pour la première fois notre amour, notre tolérance; celui que nous devons conquérir, même si au fond il n’est qu’une masse de haine. N’oublions surtout pas que la haine est le résultat de la peur amplifiée.

    Comme vous le représentez dans votre tableau, les ours, pourtant loin sur le rivage, ne tournent pas le dos à la communauté des présents et semblent même renifler les parfums de la jeune femme, tandis que ceux proches d’elle, lui font bien les yeux doux. La peur doit disparaître et, comme on a pu dompter le chien, le cheval, on peut aussi dompter le loup féroce car tout est question de volonté.

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