La Créativité est un art social

La Créativité est un art social

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Éditorial de Sylvie Dallet,

pour le site web « Europe créative (des Lieux, des Liens, des hommes)  »
Mis en ligne le 5 septembre 2011

La Créativité est un art social. Ce n’est pas une science. C’est une sorte de jeu éthique, qui évolue subtilement au gré des ressources de rencontres et de la responsabilité que les acteurs du grand Jeu politique veulent bien incorporer à la pâte qui lève. Ses qualités l’apparentent à la vertu ; comme toute vertu, elle se fortifie par des exercices, au travers d’une discipline peu enseignée, celle de l’écoute. Les exercices de la créativité sont, par nature, jubilatoires car ils transgressent des images pour revenir à des imaginaires et des pratiques de générosité. Leur expression surgit du plus profond de l’enfance, dans un entêtement de gestes et de cœurs et leur entreprise porte parfois l’empreinte d’une singulière politesse du désespoir, au-delà des ans qui rident ou boursouflent les vies collectives.

 

La créativité conjugue une subtile écriture sous contrainte avec le jeu têtu des enfants gâtés qui n’ont peur de rien.  La créativité joue avec les ombres et les cailloux du chemin. Par le passé, l’honneur, la vertu et la dignité ont été les maîtres-mots d’une Europe aristocratique puis démocratique, entité abstraite et tempérée qui se prévalait de coutumes communes, bien qu’elle fût régulièrement parcourue de mouvements migratoires. Officiellement, grâce à ces incessants va-et-vient de mariages mixtes, la démocratie est née dans cette Europe métisse, qui de la Méditerranée à l’Atlantique en passant par l’Oural, offre une surface inédite de côtes hospitalières. Malgré la douceur de son climat, la violence fait partie de son histoire, mais la liberté d’opinion demeure un fait ancré dans ses pratiques civiles. Nous sommes modelés par ces histoires, par des généalogies secrètes qui reviennent dans le jeu collectif au gré de nos fragilités.

 

Aujourd’hui, la crise mondiale s’affiche partout comme le grand méchant loup des brebis européennes, naguère considérées comme des aigles, des ours ou des lions. Quelques Chaperons rouges, enfants indignés ou elfes créatifs, continuent cependant à traverser les forêts avec leurs galettes et leurs pots de beurre, afin de réconforter leurs vieux parents isolés. Les mâchoires d’un grand loup, qui déguise ses crocs dans un fichu traditionnel, barre la route du progrès et de son avenir radieux. Dans le conte de Perrault, le loup apparaît créatif, l’enfant vertueux et les chasseurs accourus font leur travail de garde.

 

Désormais, les sortilèges de l’enfant s’expriment à l’instar de la malice du loup. La créativité est devenue un art martial, qui devance en qualité la force d’intervention des chasseurs-gendarmes.
La princesse Europe, cette entité traversée de vents et d’âmes, pavée de chlorophylle et plantée d’arbres séculaires, secoue régulièrement sa chevelure à la fenêtre de son château, comme la Rapunzel des contes, pour attirer un Prince Charmant. Mais tandis que la méchante fée des frères Grimm cisaille les tresses argentées de la jeune fille, tout un aréopage de kobolds bienveillants s’affaire désormais au sol pour réceptionner le Prince Charmant qui, tombé de l’échelle soyeuse, s’est crevé les yeux.

 

Première règle : être créatif, c’est désormais chercher du secours parmi le petit peuple des lutins et des chaperons rouges sans attendre ni les princes ni les gendarmes. Ces derniers sont parfois trop maladroits ou trop confiants dans les outils de la chance. Edgar Quinet, ce penseur du XIXème siècle, qui se rappelle à nos mémoires par une station de métro à son nom, écrivit en 1850 son expérience, L’enseignement du peuple, lié aux leçons de choses. Dans une de ses dictées fameuses, intitulée « Aucune machine ne vous exemptera d’être homme », il met en garde contre la croyance naïve en un progrès des communications que nous n’aurions plus qu’à attendre pour vivre le paradis sur terre. Imaginer est l’opération qui répare tous les outils du monde. Sur un coin de table au 22 du boulevard Edgar Quinet, trois personnes du très jeune club de pensée « Europe Créative » ont répondu à l’exercice impromptu des synonymes et des associations de pensée. L’Europe se construit dans la difficulté : la créativité s’exprime quand les tresses argentées se dénouent. Neuf mots sont arrivés sur cette table : « liberté », « émotion », « partage », « expression », « fraîcheur », « idée », « curiosité » et « plaisir ». Le dernier mot s’est envolé de ma mémoire, je
crois bien que c’était « vivant ».

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la danse des oeufs (Chantal Colombet, 2015)

Deuxième règle : être créatif, c’est s’astreindre aux surprises de l’analogie bienveillante et ne pas vouloir tout contrôler. Je choisis parmi ces mots-témoins qui nous ont été suggérés le terme de « fraîcheur » parce qu’il est concret et qu’il sonne bien. C’est frais, c’est bon, c’est gai. Son sensualisme signifie une transcendance qui concerne à la fois une matière, des mesures, des récits et des espoirs. L’Europe est une forme traversée de goûts, de talents en partage et de perspectives inédites ou anciennes. L’Europe, dans la fraîcheur de ses territoires contrastés et vécus, s’oppose au brouet des haines recuites, dont certains politiques font leurs sauces. L’émotion et la curiosité sont des expressions denses où l’esprit puise son courage. Penser et danser vont ensemble. Il y a des peuples philosophes comme les Grecs, des peuples chanteurs comme les Lettons, des peuples artistes comme les Italiens ou les Français, au gré de leurs multiples paysages d’inspiration. Il y a surtout, pour donner du corps à ces imaginaires collectifs qui sonnent parfois comme des refrains, des hommes et des femmes qui empruntent des chemins de traverse, vêtus en bleu, en vert ou en rouge, pour porter du pain aux grands-mères de la planète.

 

Troisième règle : la créativité est un art international. Celui-ci peut devenir une méthodologie nouvelle, une heuristique stimulante, si, et seulement si, l’espace de mesure qu’il invente s’inscrit dans des dispositifs de confiance, à l’écoute des formes de transmissions multiples que sont le geste, le sonore, l’image et le récit. La multiplicité des fenêtres ouvertes sur le monde informe de la qualité des écoutes de terrain, dans leurs pulsations plurielles. La créativité est enfin l’art des Petits Poucets, ces hobbits vaillants qui, un jour, reviendront de chez les ogres, en multitude et sans rancune, apporter les cadeaux de l’innovation à leurs vieux parents démunis. Les créatifs ne sont pas des fils prodigues mais des adultes responsables. Il était une fois des porteurs d’eau fraîche, de galettes artisanales et de pots de miel qui aimaient les fleurs et faisaient la course avec les loups. Les lutins, les elfes, les schtroumpfs et leurs commensales les fées sont en train de renaître dans les campagnes, comme dans les banlieues et les villes, accompagnant les renards des rues, les abeilles de l’Opéra ou les moineaux vifs. Entendez-les si vous ne savez les voir : cachés dans le désordre de leurs créations enchevêtrées, ils construisent au bas bruit de leurs rêves minuscules, une maison commune des arts, des sciences et de la générosité.cloitre-de-chanteuges-juillet-2010

Sylvie Dallet ( écrit en août 2011)

One Response to “La Créativité est un art social”

  1. screaming writes:

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