Transformer le handicap physique, oeuvres et chemins de vies

La conscience des handicaps invalidants suscite le plus souvent des combats et, plus avant, des métamorphoses.

Anne-Lyse Chabert l’écrit en conclusion de son premier ouvrage[1] qui, édité à l’orée de l’année 2017, synthétise sa remarquable thèse de philosophie[2] :

« L’homme ne meurt pas des défauts ou des manques qu’il projette sur sa vie ; il meurt de ne plus se créer quotidiennement faute de force faut d’espace. Il meurt de ne pas s’épanouir dans ses projets, de ne plus savoir réellement quels sont ses projets, ou pire, d’avoir emprunté à son insu les projets d’un « Modulor » de Le Corbusier. »

La dédicace de ce livre, préfacé par Emmanuel Hirsch, n’est est pas moins lumineuse, émouvant le lecteur par son élégant courage :

« À ces bâtisseurs insoupçonnés d’un à-venir/Toujours à recommencer/ Dans son incertitude tremblante/Que le cœur les accompagne, inlassablement/Dans leur inaudible quotidien. »

L’Institut Charles Cros consacre une attention particulière, depuis sa fondation en 2001 aux combats du handicap. Un colloque mémorable a été édité sous le titre de Handicaps créateurs[3], reprenant un thème récurrent du séminaire Éthiques & Mythes de la Création. Le colloque de 2012 était essentiellement axé sur les handicaps psychiques et mentaux, bien qu’il inclue d’autres approches, relatives à la surdité et à la paralysie. En octobre 2016, nous avons été partenaires d’une initiative collective portée par la Scène de l’Apostrophe (Cergy Pontoise) sur la mise en scène des handicaps psychiques et mentaux (théâtre et cinéma). Le combat continue pour faire connaître les prises de consciences délivrées par les handicapés et, plus encore, les formes d’expertise que ceux ci peuvent apporter à notre société contemporaine afin d’améliorer un vivre ensemble de nos différences.

En ce printemps qui se bouscule, j’ai voulu assembler deux témoignages, celui du comédien Gérard Lefort, paralysé suite à un accident de moto et celui d’Anne-Lyse Chabert, une jeune philosophe atteinte d’une maladie neuro-évolutive. La pensée les suit sur leurs chemins difficiles, et plus encore, admire ce courage sans lequel aucune œuvre n’est possible.

Gérard Lefort, invité du séminaire Éthiques & Mythes de la Création du 24 mars 2017, participait de la séance « Les métamorphoses identitaires, une expérience contemporaine ». Son exposé a été axé sur son parcours personnel, brusquement dérouté de son chemin d’instituteur et judoka de haut niveau.

Il le dit ainsi :

« Ma deuxième naissance a eu lieu le 6 novembre 2003, la première c’était le 17 septembre 1956.

Entre les deux, il s’est passé 47 ans et bien des choses : après une jeunesse marquée par la découverte du judo, avec une première ébauche de changement identitaire liée à la modification de l’image que j’avais de moi-même en devenant ceinture noire à 17 ans, et le début d’une passion pour la moto, je suis devenu enseignant, avec la vie classique d’un instituteur.

Le 6 novembre 2003, cela faisait dix jours qu’en plus de la responsabilité de ma classe j’avais celle de l’école, la directrice étant malade. Mon épouse travaillait à Poitiers et nous habitions à Niort, à 70 km de La Rochelle, où se trouvait mon école. Ce jour là j’avais programmé une réunion avec les collègues après la classe, d’où l’impossibilité pour moi de revenir en train. Le matin j’ai donc pris ma moto et, peut-être à cause de la fatigue, j’ai eu un accident qui m’a rendu paraplégique.

Nouveau corps, nouvelle vie. Sur mon lit d’hôpital je me suis dit qu’avant j’étais à l’aise dans mon corps (ceinture noire IIIème dan, 7ème aux championnats de France universitaires) mais pas au top dans ma tête (je trouvais ma vie terne et sans perspective) et que maintenant je serai fort dans ma tête même avec mon corps très faible. J’étais content d’être encore en vie et j’allais en profiter !

Après huit mois en centre de rééducation pour réapprendre les gestes de la vie quotidienne avec ce corps amoindri et pour devenir autonome, je me suis installé seul à La Rochelle (divorce) et j’ai repris progressivement un travail administratif à l’inspection académique de Charente Maritime. Puis j’ai acheté mon premier side-car, j’ai découvert l’escrime handisport et j’ai refait du théâtre en amateur. En effet, dans les années 80, judoka et joueur d’échecs, qui sont des activités d’opposition, je me suis ouvert au mime et au théâtre, activités de coopération, et cela m’a enchanté. Et c’est ainsi qu’à chaque déménagement, je découvrais mon nouvel environnement en donnant des cours de judo et en prenant des cours de théâtre. Devenu paraplégique, j’ai donc retrouvé le plaisir du combat à l’escrime et j’ai gardé la joie de la création partagée au théâtre. Dans le club d’escrime, comme dans le cours de théâtre, j’étais la seule personne porteuse de handicap et pour moi c’était une bonne illustration d’une société inclusive.

En 2008 j’ai obtenu ma mutation pour la Guadeloupe et c’est dans l’île d’origine de mes parents que j’ai eu l’occasion d’évoluer : je suis devenu militant. Dans l’Hexagone j’étais juste un adhérent inactif de l’Association des Paralysés de France mais quand j’ai vu la situation du handicap en Guadeloupe j’ai voulu faire quelque chose et j’ai créé une société d’importation de véhicules avec l’objectif de reverser 20% des bénéfices aux associations locales s’occupant du handicap (www.exotyc-fun.com/acces-handicap). Cette transformation identitaire, de fonctionnaire à chef d’entreprise, n’a pas été couronnée de succès en raison du contexte, le constructeur lui-même a fini par fermer boutique, mais aussi parce que je ne suis pas un entrepreneur, je n’en ai pas la logique.

J’ai aussi participé au développement de la Fédération Internationale des Droits de la Personne Handicapée, association basée à Montréal et issue d’une « cause Facebook ». En 2011 j’en suis devenu le président (www.gerard-lefort.com/2011/05/16/unesco-fidhp/) et c’est avec cette association que j’ai eu mes premiers contacts avec l’Organisation des Nations Unies (https://youtu.be/8VAlFe-bQOk).

Parallèlement à ces activités de militance, je continuais le théâtre et j’ai eu l’occasion de jouer pour la Scène nationale basée à Basse-Terre et de toucher mon premier cachet. Cela m’a permis de participer après à une master-class animée par Jean-Michel Ribes. A l’issue de cette master-class j’ai fondé le Groupement des Acteurs de Guadeloupe en 2010 et c’est là que j’ai rencontré Bruno Messy, qui m’a dit qu’avec son appui, je pourrais devenir un comédien professionnel ayant du succès.

Il m’a fallu trois ans pour que cette idée fasse son chemin dans ma tête, trois ans pour croire en ma capacité d’être comédien, mais même maintenant, après deux one man show à Avignon et un spectacle à destination des entreprises pour une sensibilisation à l’embauche de personnes en situation de handicap, j’ai encore des doutes. Ma transformation identitaire de retraité de l’Éduction nationale à comédien n’est pas achevée. Je ne sens pas encore en moi l’impérieuse nécessité de monter sur scène pourtant je sais que je pourrais donner et prendre beaucoup de plaisir. Ça viendra !

En tous cas, une chose est sûre, le handicap a donné un sens à ma vie. »

Nous avons fait connaissance avec Anne-Lyse Chabert lors du colloque Handicaps créateurs, car elle était dans l’assistance et avait souhaité me parler. Notre estime mutuelle s’est renforcée lors du colloque Ressources de la Créativité [4], dernière étape du séminaire international « Savoirs créatifs, savoirs migrateurs ». Le colloque se déroulait à Tunis et Anne-Lyse Chabert après avoir hésité à s’y déplacer, avait finalement fait sa communication par Skype devant des universitaires émus aux larmes. Sa contribution (« Mise en demeure de créer sa vie ou le paradoxe du handicap »), consacrée à l’expérience de l’autiste américaine Temple Grandin, a été éditée dans l’ouvrage homonyme[5] publié à la suite de l’événement.

Graffiti mur Fontainebleau(photo @Dallet)

Dans son premier ouvrage personnel, Transformer le handicap au fil des expériences de vie, la jeune femme explore encore plus cette« mise en demeure de créer sa vie » de la personne handicapée et souligne combien les définition font défaut dans l’approche de cette singulière  expression de soi. Elle écrit :

« Ai je jamais eu la sensation d’un « avant » et d’un « après » à chaque avancée de mon handicap ? si mon espace s’est tour à tour rétréci, remodelé, décousu, déformé, concentré, si j’ai du le reconstruire à chaque évolution de ma pathologie, il ne m’a jamais paru déficient pour autant, ce mot dont l’origine latine renvoie à la notion de manque ».

Au gré des études de cas, dont l’expérience sportive du Cécifoot, l’ouvrage présente dans le style élégant de son autrice les notions de « renforcement personnel » (empowerment), mais aussi de capabilité (capability), la liberté d’exercer une capacité individuelle, et le concept anglo-saxon d’affordance, cette capacité rusée (la métis grecque) d’agir sur les outils dans l’espace de ses possibles. Le détournement est un des signes de l’affordance comme, en général, de la créativité de la personne. Le préfacier Emmanuel Hirsch ne s’y est pas trompé quand il formule ainsi son émotion : « je pense m’être « engagé en éthique » pour avoir le privilège d’aller à la rencontre de personnes comme Anne-Lyse Chabert. »

Je voudrais, pour terminer cet article, signaler enfin quelques films (réalisés ou en cours)  attentifs cette reliance de sensibilités et d’intelligences en lutte contre l’adversité. Parmi ceux-ci, le projet singulier d’un jeune étudiant chinois, sourd et muet, venu en Europe pour apprendre le cinéma. Accompagné de sa tablette avec lequel il communique par écrit en chinois, en français et en anglais, Chi Diao a pour projet de faire un film à la mémoire des milliers soldats d’argile qui, en Chine ancienne, ont été détournés du bonheur par le devoir militaire. En contrepoint des statues que l’archéologie ressuscite, il espère construire un film d’animation en 3D, qui transpose par analogie la naissance virtuelle d’un monde de paix. Son projet a été entendu par un de ses enseignants, le scénariste Serge Rosenzweig, qui l’accompagne désormais sur son difficile parcours. Très intéressé par la fonction dramatique et émotionnelle du son qu’il ne perçoit pas, il transpose et imagine un code de coloris qui pourrait remplir un rôle comparable à celui des éléments contenus dans la bande-son.

Cette victoire du spirituel sur le physique rejoint également le message du film documentaire de 2014, Salto Mortale de Guillaume Kozakiewiez, qui décrit la chute et renaissance d’un funambule. En 2000, Antoine Rigot, funambule virtuose, perd l’usage de ses jambes après un accident sur une plage américaine. Une vague le projette au sol, tête la première. La moelle épinière est touchée et les médecins prédisent que jamais il ne remarchera. Presque quinze ans après, malgré la douleur et le désespoir, l’artiste est à nouveau debout. Sa démarche reste hésitante, mais à force de persévérance et de courage, il est parvenu à surmonter le handicap et plus encore transformer sa vie. Plutôt que de l’éloigner de la scène, cet accident l’incite à devenir à la fois l’objet et le sujet de ses spectacles où renait peu à peu le désir de flirter avec l’équilibre. Avec sa compagnie Les colporteurs, Antoine Rigot construit un spectacle « Sur la route ». Pour réaliser son film, le réalisateur Guillaume Kozakiewiez a suivi durant deux années, le quotidien de cette troupe et de son metteur en scène, dont le corps brisé est devenu l’instrument d’une renaissance.

Ces hommes et cette femme à qui je consacre cet article sont des acrobates de l’expression, des funambules du désir, mais aussi des artistes de la pensée : à l’étroit de leurs corps fragilisés, ils déploient des visions dont la société à besoin.

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[1] Transformer le handicap (au fil es expériences de vie, Ères, janvier 2017. Préface d’Emmanuel Hirsch. Bibliographie. 149 pages.

[2] Thèse de philosophie soutenue en 2014, «  Transformer le handicap, ou l’invention d’un usage détourné du monde. Essai de cheminement conceptuel à partir d’expériences de vie »

[3] Handicaps créateurs, colloque du 11 octobre 2012 dans le cadre du séminaire international « Savoirs créatifs, savoirs migrateurs » (direction Sylvie Dallet) réuni à l’Hôpital Montsouris (responsabilité Bernadette Grosyeux & Sylvie Dallet) Centre de la Gabrielle/Mutualité de la Fonction publique. Actes édités CLG et téléchargeables (wwwcentredelagabrielle.fr)

[4] Colloque organisé en avril 2013 à l’université de la Manouba, Tunis (Manouba, CHCSC-UVSQ/ Institut Charles Cros).

[5] Sylvie Dallet, Kmar Bendana, Fadhila Laouani (direction), Ressources de la créativité (une expérience franco-tunisienne), collection « Éthiques de la Création » Institut Charles Cros/Harmattan, mars 2015

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