“Forêts anciennes”, pensers nouveaux ?

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Didier Mulnet, Maryse Tort, Danielle Boisselier, Ermeline Dodici, Anthony porte, Juliette Tilliard Blondel, Benoit Renaux, Ivan Magrin Chagnolleau, Nicole Barrière

Il s’est tenu le 11 juillet 2016 au Conservatoire botanique national du Massif-Central une journée de débats et d’échanges de savoirs consacrée aux Forêts anciennes, dans le contexte du Festival des Arts ForeZtiers. Ce dialogue conçu sur le dispositif « Créativités & Territoires » abordait collectivement, à regards croisés, le thème de recherche initié par le Conservatoire depuis 2015. Cette Journée était ponctuée de trois tables rondes  autour des axes : Mémoires, Ressources et Prospectives, trois pluriels pour une pluralité d’approches complémentaires, dans lesquelles les naturalistes, les artistes et le public apportaient leurs regards et leurs voix. Le dispositif était mis en place par Sylvie Dallet (Institut Charles Cros) et Vincent Létoublon (Conservatoire botanique national du Massif-Central[1]), avec pour modérateurs spécifiques Sylvie Dallet (Mémoires) Juliette Tilliard-Blondel (Ressources) et Didier Mulnet (Prospective). L’ouverture de cette Journée en écho des Forêts anciennes, soit celles qui se targuent de plus de deux cents ans d’existence, était faite par les élues, Marie-Christine Delabre et sa conclusion par Nathalie Boudoul. Trois intervenants étaient, par ailleurs, pleinement participants du Festival des Arts ForeZtiers, comme artistes et conférenciers de l’édition 2016 : Albert David, Jean-Marc Ghitti et Franck Watel.

D’emblée une remarque relative à la mise en forme de ce récit : le dispositif « Créativités & Territoires » implique depuis sa genèse en 2008 dans le programme de recherche international Éthiques de la Création, une reconnaissance des différents regards sur les savoirs, dans une atmosphère pétillante où les avis s’échangent et se discutent.  Deux exercices de ce type ont déjà été mis en oeuvre  lors d’éditions précédentes (les Sylvains de Chavaniac et les ForeZtiers de Chavaniac) et sont consultables sur le site de l’Institut Charles Cros.
Le rendu singulier de l’exercice collectif s’écrit au fil d’une remémoration à résonnances multiples, dont l’expérience de chacun est tissée. Les savoirs et les connaissances (littéralement « naître avec ») sont des expériences qui se construisent sur le long terme. Qu’il me soit donc permis de me référer souvent, dans le fil d’une histoire qui se construit ici, à la pensée d’Henri Pourrat, romancier de la sève et des pays d’Auvergne, dont le dernier invité de la journée, le libraire Roland de Miller, n’a cessé de souligner la pertinence de la philosophie. C’est dans Le secret des Compagnons que le natif d’Ambert, écrit en 1937, cette phrase énigmatique (page 221) où la nature des corps se confond avec la créativité d’une Nature profondément artiste :

« Faire que sur la feuille grise le fayard soit une nature, c’est affaire moins de recherche que de hardiesse et de grâce. Par définition, une chose belle est une chose née plutôt qu’une chose faite. Il y a nativité, dans nature. » Voilà pour les valeurs dont Pourrat s’amuse à retrouver les fondements : «  C’est peut-être qu’il y a dans tout organisme, un nœud de contradictions qui déconcerte d’abord la logique. La nature semble une entreprise menée contre la mort. »

Mémoires et mesures du Temps

La mémoire a quelque chose à faire avec la mort, qu’elle transfigure, la nature a quelque chose à voir avec la vie, qu’elle métamorphose. Commençons par ce sonnet de Baudelaire, proche d’un Charles Cros ou d’un Albert Samain :

« La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles,

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité »[2]

 

La première Table Ronde avait pour lanceurs d’alerte la poétesse Nicole Barrière (Saint Étienne), le photographe penseur, Bernard Boisson (Île de France) et le philosophe Jean-Marc Ghitti (le Puy en Velay), spécialiste d’éthique. Chacun a précisé à sa façon la verte et profonde atmosphère qui emporte à la fois l’imaginaire et les souvenirs dont nous sommes faits. Le domaine du bois est tissé d’odeurs, de visions et de constructions vivantes dont les futaies forment les cathédrales les plus anciennes. Au sein de l’ancienne forêt de la Comté décrite avec amour par Nicole Barrière[3], se façonne une histoire longue, faite de migrations anciennes et de familiarités séculaires. Les timbres profonds d’un orchestre végétal où les histoires éclosent dans un nid de symboles, permet l’évocation des « femmes saules », créatures mystérieuses associées au renard et au bûcheron. Les cueilleuses de mûres, les chasseurs, les oiseaux forment les entrelacs de cette nostalgie, dont le vocabulaire évocateur se hume et se colore au gré des promenades. Le parcours remémoré de la femme à l’enfant devient récit des profondeurs dans la diversité des passants du végétal. Il y a dans cette chanson forestière qui se murmure en Puy de Dôme, du grand Meaulnes et de la Petite Fadette. La forêt est le pays de l’enfance, qui enveloppe, au-delà de souvenirs, toute une vie d’homme.

Bernard Boisson, pour expliciter les petites notes de sa forêt primordiale, dévidées au fil de sa voix lente et douce, choisit de nous montrer un triptyque forestier, ponctué de babils d’oiseaux, puis de chants et d’instruments, en réponds. Les verts, les jaunes et les sombres s’enchevêtrent dans les forêts de Roumanie et de Fontainebleau. Le Forestier occupe parmi les professions un statut d’exception car ses activités touchent à la survie de ses petits-enfants. Naguère séculaire, la Forêt rejoint en raison des coupes, la vie de l’homme : rares sont les forêts qui dépassent les cent années d’existence, malgré les futaies Colbert qui ont été conçues sur des temps de cent quatre-vingt à trois cent ans. Bernard Boisson insiste sur le fait que l’être humain doit baigner dans une nature à temporalités multiples, qui lui permet de se projeter dans le temps long par seule immersion géographique. Cette forêt primordiale (l’Urwald de la langue allemande) a une fonction thérapeutique et pédagogique, qui reconnecte l’humanité au chaos des profondeurs. La sauvagerie originelle, issue du latin Silva, sylve, enracine l’Homme, d’autant plus que la ville moderne et ses artefacts limitent ses espaces du rêve. Le ressourcement primitif permet, dans ses potentialités inattendues, le jaillissement incessant de la créativité.

Les vieilles forêts, non exploitées depuis longtemps, dans l’enchevêtrement de leurs bois tombés, montrent la voie à la régénération primordiale. Ni la futaie régulière exploitée ni les plants de résineux coupés comme des javelles ne peuvent suggérer à l’humain un au-delà spirituel qui le relie au vivant. Penser, c’est croître et ramifier les choses. C’est aussi permettre à d’autres organismes que soi. La qualité de la forêt suggère la force humaine en société, comme la musique renseigne sur l’état social. L’extinction des espèces va bien au-delà du manque d’eau et d’oxygène, il révèle un manque de souffle général du contemporain. De même, couper des arbres jeunes, dans sa seule perspective du bois de chauffe ou d’usage, appauvrit la perspective humaine, en la privant de l’expérience mature des arbres anciens. Nous privons nos enfants d’un univers riche, et potentiellement ouvert.

Le philosophe ponot Jean-Marc Ghitti reprend cette relation entre la forêt ancienne et le temps qui dépasse la vie de l’Homme. Le processus qui nous lie à la forêt dépasse la simple notion de cycles naturels. Le temps du monde n’est pas réductible au seul temps humain, qui le classe un peu trop vite en fonction de ses besoins immédiats : le temps de l’Homme n’est pas celui de la Nature et le temps collectif dépasse toujours le temps personnel. L’expérience des forêts anciennes pose la question de la transformation des savoirs. A l’inverse du savoir séparateur des sciences, la connaissance forestière par immersion, grâce aux sens, nous donne à penser et à vivre en même temps. Il utilise ainsi le terme de viridité qu’il emprunte à sainte Hildegarde de Bingen, moniale et médecin allemand, qui, du XIIème siècle chrétien, n’eut de cesse d’attirer l’attention de l’Église, sur « cette qualité du vert » qui, par des cycles subtils, annonce la renaissance de la nature en analogie avec la force de l’esprit. Il est donc vain d’opposer Nature et Culture, car elles croissent sur des modalités analogues : vouloir renaturer la Nature, la rendre plus dense et forte, c’est également tenter de reculturer la Culture.

Cette verdeur de sève dont Pourrat fait aussi grand cas est, en vieil occitan, appelée la Sabe qui signifie tout à la fois « sève » et « je sais ».  Au XVème siècle, le médecin Paracelse explorait cette sève/ savoir par la « théorie des signatures » qui analysait l’empreinte du végétal sur l’humain. Au XXème siècle, Pourrat résume ainsi cette sagesse de l’expérience : « Le sens de la sève serait le sens de ce concret, tout verdissant, tout vivant, tout vif et riant, et le sens du mystère : cet esprit de vie à cent retours et cent ruses qui, en l’animant, y élabore la merveille »[4].

Le dialogue qui rebondit en matinée sur la complexité de la mémoire de la forêt, et d’une manière générale l’analogie entre une nature riche et une pensée riche. Les Inuits ont de multiples noms pour la neige, de même, les Roumains ont développé un vocabulaire forestier qui inclut même le terme de « forêt vierge ». De fait, les parcelles « forêts anciennes » officient, même sous forme de lambeaux ou de reliques, comme les cailloux du Petit Poucet, pour nous faire souvenir de ce que nous sommes et où nous allons. Pour exemple, la sylvothérapie popularisée par Georges Plaisance dans les années 1980[5] est une science ancienne, familière aux chamans comme aux amoureux de la forêt sauvage, dont la subtilité s’exerce aux lisières de la psyché. Le botaniste François Terrasson déplorait voici trente ans « la peur de la Nature »[6] comme une des faits culturels les plus déplorables, car il entraine, bien au-delà de cette peur déguisée qu’est la « haine de la nature »[7], un reflux de la culture de lien avec le monde.

Cette Table Ronde, philosophique et poétique, a suscité paradoxalement de nombreuses interventions nouées à l’histoire sociale, comme un équilibre nécessaire. Chaque époque présente ses avantages et ses travers : s’il est facile de critiquer, parfois à juste titre, une période de zapping effréné, insoucieuse des leçons du temps, il n’est pas vain de remarquer que les générations précédentes ne se sont pas officiellement posées les questions de la diversité, ni de la complémentarité des espèces. Nous sortons d’un XXème siècle génocidaire et prétendons donner des leçons aux adultes qui, au XXIème siècle semblent s’évader dans la technologie. Peut-être que le paradoxe de l’abstraction extrême suffira à ramener des générations entières vers les cycles du vivant dans une relation plus respectueuses que le passé aux expressions de celui-ci. Philippe Cochet fait remarquer que la longévité d’une hêtraie est estimée à trois cent ans, la couper à cent ans signifie une amputation des deux tiers de sa maturité. Il cite le film de Jacques Perrin Les saisons qui désigne les agriculteurs nomades du Néolithique comme de redoutables prédateurs[8] de la Nature et de l’Humanité, détruisant le mode de vie des chasseurs-cueilleurs de la préhistoire qui, dans le recueillement inspiré de leurs civilisations, savaient orner de dessins splendides les grottes qui leur permettaient de communiquer avec les esprits. Ces débats ne peuvent avoir de fin : soit les humains sont, comme le pensent les cogniticiens des « singes néoténiques », c’est-à-dire des immatures constitutifs, soit on incrimine des comportements collectifs qui briseraient l’équilibre patiemment construit de certaines civilisations. Si la vérité se tricote entre les deux approches, la forêt dans sa temporalité multiple, peut nous aider à nous construire.

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Jean Marc Ghitti, Vincent Létoublon, Didier Mulnet, Maryse Tort, Anthony Porte

Ressources

La partie des ressources était sans doute enclose dans les premiers débats de la matinée. La Table Ronde des Ressources a permis de comprendre quelles étaient les définitions posées par les botanistes et, à partir de celles-ci, tisser des « savoirs de frontières » issus des vocabulaires à l’œuvre. Juliette Tilliard-Blondel, responsable de l’antenne Auvergne au Conservatoire, rappelle en introduction quelques éléments d’histoire relatifs aux plantations. Les pentes du Massif-Central ont été lentement replantées depuis le XIXème siècle, dans des choix dont l’Histoire est toujours prenante. Pour exemple, faute des bras des hommes qui ont été fauchés par la Première Guerre Mondiale, les plantations des années 1920, dites « timbre-poste », sont les pierres tombales du paysage agraire auvergnat. À l’opposé de ces forêts récentes, les « forêts anciennes »  qui ont survécu aux défrichements agricoles successifs, sont donc des rescapées des lieux de pouvoir, dans un « rapetassage » qui porte la trace des expériences et des souffrances agricoles. Parmi ces expériences locales, l’assolement en Margeride seigle/pin sylvestre/pacage de moutons reste tout à fait original.

Anthony Porte, technicien forestier sur le Parc Naturel Régional des Volcans d’Auvergne est photographe par passion[9]. Son exposé, assorti d’images somptueuses, se concentre sur l’ancienne forêt d’Artense qui dévoile un maillage subtil de forêts publiques (gérées par l’Office National des Forêts) et de forêts privées. Naguère, les déchets forestiers fournissaient la part la plus importante de la consommation.  L’intensification des pratiques sylvicoles, liée à la demande du bois-énergie amène à exploiter des peuplements entiers. Aujourd’hui la forêt  ancienne se métisse d’espèces importées, telles l’épicéa (des Carpates au Jura) ou le pin Douglas  (originaire d’Amérique du Nord), dont le bois-énergie fait moins de déchets. Les plantations participent de la recolonisation spontanée du Massif-Central, dans une ceinture verte qui diffère des vraies forêts anciennes. Le reboisement, organisé ou spontané de l’Europe nous fait penser à la scène de Macbeth de la forêt qui avance : désormais, 60% de la Slovénie, 47% de l’Autriche sont couvertes de bois. Dans les années 1850 ce département, ne dépassaient pas trente-cinq mille hectares forestiers, tandis que nous évaluons désormais le territoire altiligérien forestier de quelque deux cent vingt mille hectares. L’arbre n’est pas une entité mais une colonie.

Cependant, Gilbert Oriol, qui vit à Chavaniac, signale qu’on dit ici « aller dans le bois » pour les myrtilles, les champignons, les promenades nécessaires des riverains. La forêt n’est pas une entité mais un « autre » dont l’usage suscite maintes périphrases… La forêt, réduite au XIXe siècle à quelques lambeaux a donc été amenuisée jusque dans le vocabulaire qui la désigne.

Si la forêt suscite, comme tout enjeu de civilisation un peu de « langue de bois » qui la contourne, la cajole ou la nie, l’approche contemporaine des « forêts anciennes » a été définie par les scientifiques. Dans le maquis des définitions nécessaires, Benoit Rénaux, responsable du programme « forêts anciennes » au CBNMC, rappelle la distinction entre forêts anciennes et « vieilles forêts », dont le peuplement mature comporte beaucoup de vieux arbres, ces « gros arbres » parfois désignés pour vénérables dans les récits du passé.  Les deux caractéristiques, ancienneté et maturité, sont fondamentales pour la biodiversité. L’ancienneté conditionne la présence d’espèces à faible dispersion, notamment de plantes et d’insectes non volants : on parle d’un « indigénat forestier » pour les espèces d’oiseaux et d’insectes. La maturité est, elle, indispensable aux espèces liées au bois mort ou dépérissants. Un quart des espèces forestières reste profondément lié au bois mort, un état rare et menacé par le cycle  de plus en plus rapide des plantations et des coupes. Lorsqu’une forêt  est à la fois ancienne (non défrichée par le passé) et riche en vieux arbres et bois morts, elle est désignée comme une “vieille forêt”, ou “forêt à caractère naturel”. La nature s’aide et se complète  avec le temps : la colonisation spontanée  des forêts récentes, qui parfois abritent de vieux arbres, reconnecte des massifs anciens autrefois réduits à peau de chagrin.

Nathanaël Lefebvre, responsable de la gestion des espaces naturels remarquables pour le Parc National Régional du Livradois-Forez aborde la question de la forêt par le regard des chouettes. Les montagnes du Forez correspondent à un socle hercynien soulevé au Tertiaire par l’arc alpin. Elles comportent environ 16% de forêts anciennes et 34% de forêts récentes, de chênes, de hêtres, de châtaigniers, de sapins, mais aussi d’épicéas sur le plateau de la Chaise-Dieu. Certaines forêts royales, telle le Bois de la Flotte étaient dévolues à la construction des navires. Les bois étaient dirigés sur la rivière de la Dore, vers le port de Courpière. L’augmentation récente de la consommation des bois (bois énergie et de construction) laisse à craindre un futur déboisement des forêts anciennes : la prospective estime à dix à quinze ans le manque de bois en France, si les abattages restent en constante progression.

Dans cette vague de surexploitation qui s’annonce, les oiseaux sont très menacés. Le Parc Naturel Régional du Livradois-Forez s’est attaché à la préservation de deux petites chouettes de montagne : la « chouette Tengmalm » et la « Chevêchette d’Europe », qui utilisent pour nicher les trous percés par les pics noirs dans les troncs des gros hêtres. Les pics sont, pour les spécialistes de la faune, des espèces « clefs de voûte », car leur présence détermine plusieurs incidences forestières. De fait, la réflexion des techniciens de l’Office National des Forêts et des Centres Régionaux de la Propriété Forestière les conduit à respecter des « itinéraires sylvicoles » destinés aux oiseaux qui se reproduisent en forêt, dans le silence d’un écosystème protégé.

Philippe Cochet rappelle, pour compléter cet exposé, qu’on a identifié dans une forêt de Haute-Loire, une trentaine « d’arbres à cavités » qui hébergent des chouettes Tengmalm. À Saint-Germain Lherm, près d’Ambert et du lac du Bouchet, un de ces arbres a été abattu par mégarde, privant l’oiseau de son lieu de reproduction.

Bernard Boisson rappelle qu’un chêne connait sa maturité autour de six à sept cent ans, un âge que bien peu atteignent désormais. Sylvie Dallet rappelle que le mot de « forêts profondes », si utilisé par les poètes, relie cette intemporalité de la forêt à sa forme concrète, habitée par d’autres espèces, dans une liberté indispensable et sombre.

Prospectives

Cette dernière table ronde, modérée par Didier Mulnet (enseignant chercheur à l’École Supérieure du Professorat et de l’Éducation de Clermont-Chamalières), a réuni les interventions d’Alain-Gilles Bastide, Philippe Cochet, Albert David, Franck Watel et un invité-surprise en la personne de Roland de Miller.

Comme pour les précédentes tables rondes, l’image était présente pour suggérer des ambiances et ouvrir à l’imaginaire des lieux.  Le philosophe  Bachelard l’écrit dans L’Air et les songes : “La forêt vivante berce la forêt future”.  Les arbres ont un rapport ample au temps, si l’homme leur laisse ce déploiement qui les caractérise. Alain Gille Bastide, auteur et photographe engagé[10] est venu témoigner de son dernier voyage à Tchernobyl, dont il étudie l’évolution depuis plusieurs années. Aux alentours de Tchernobyl la forêt pétrifiée par les ondes radioactives n’inspire plus la paix mais la peur. Cette « forêt rouge » ou rousse », vitrifiée sur des territoires biélorusses et ukrainiens se dresse en épouvantable sentinelle qui, brûlant régulièrement, diffuse une radioactivité mortelle pour les humains, les animaux la végétation toute entière. Au cœur des villes, les arbres ont repris leurs droits, poussant dans les appartements pourrissants et sur les toits des immeubles désertés. De rares photos évoquent cette emprise végétale, tandis que la propagande russe, parfois relayée par des militants écologistes européens désinformés, incite la population à revenir sur le site contaminé, faisant fi de la dangerosité des lieux.

Alain-Gilles Bastide dénonce avec beaucoup de force cette propagande. Il cite les travaux d’Anaïs Tondeur et Cornelia Hess qui témoignent par le dessin de la monstruosité des insectes mutilés de cette « Zone » mise en scène par Guillaume Herbaud. La Zone est depuis des années un « no man’s land » ou se déploient tous les trafics et les violences. Naguère, le gouvernement a fait enterrer dans le plus grand secret quelque sept cent villages sur les mille deux cent quatre-vingt irradiés. Les habitants se sont vus interdire l’accès à leurs maisons : les pelleteuses ont enseveli avec les murs les fragiles mémoires de millions de personnes. Aujourd’hui, des champs de chanvre, scientifiquement implantés pour dépolluer les sols, alimentent les mafias de la drogue, qui envoient ce cannabis contaminé au césium, sur les grandes villes…[11]

L’économiste en management de l’innovation (Paris Dauphine), Albert David, souligne combien sa participation aux Arts Foreztiers lui a permis de repenser le questionnement des forêts anciennes. Il l’aborde par l’attention de Jérémy Rifkin accorde aux « communaux collectifs »[12] et d’une manière générale à la gouvernance collective et aux biens communs. Si on part du principe que la forêt ancienne constitue un trésor collectif, la question corollaire de ce constat est bien de : « que puis-je consacrer à la préservation de ce trésor ». Pour exemple, il revient sur l’exposé (8 juillet) du musinièriste-pépinièriste Jean Thoby[13] qui, de la « mémoire des plantes », lui a permis de penser « une conscience naturelle ». Albert David, suggère de « défixer l’attention » vers de nouveaux horizons, dans une circulation plus libre de l’imaginaire. Il déplore que l’administration ne réponde par des quotas aux questions sociétales et pointe l’absurdité de certaines normes, qui ne devraient rester des variables d’ajustement critiques : pourquoi, pour exemple, réduire le déficit budgétaire d’une nation à trois pour cent et pourquoi fixer les quotas d’handicapés dans la fonction publique à six pour cent ? Qui a imaginé pour exemple, que la retraite soit assignée à a fin de vie  et pourquoi en fait on un dogme civil? Quelle est la valeur de l’inconnu dans la création et l’innovation ? Le refus du « prêt à porter » de la pensée, doit être corrélé au thème des « forêts anciennes ». La phrase du psychiatre Joseph Delteil, romancier à ses heures de la vie de Lafayette, me revient en mémoire, qui préconise avec force « ne pas se poser toujours les mêmes réponses ».

La réintroduction de l’imaginaire (et donc des solutions multiples) à tous les niveaux de la décision industrielle et nationale doit pallier la situation française dite « d’orphelinat d’innovation ». Une société en bonne santé, doit pouvoir générer, sans crainte du lendemain, des « inconnues désirables » au sens où la science-fiction et l’art le suggèrent en toute liberté. Albert David rappelle que l’ambiguïté des mots fait partie de la richesse de la pensée, elle-même porte ouverte à l’inventivité des pratiques : pour exemple, le mot  « management », abusivement employé dans les entreprises, ne provient pas de l’anglais, mais du vieux français « mesnager » qui signifie tout aussi bien : ralentir, prendre soin que réserver ou aménager des passages…

Dans le droit fil de la discussion amenée par le professeur David, le scénographe Franck Watel aborde, du lieu-dit Grahy de Vals le Chastel, la fiction mythique qu’il construit scientifiquement avec des amis de vingt ans, autour des « îles d’Auvergne »[14]. Après la montée des eaux, deux sociétés, la martienne et la terrienne, s’affrontent et se complètent. Pour survivre, elles doivent inventer leur futur. Cette « archéologie du futur », appliquée à la région d’Auvergne ouvre des possibles inattendus. Dans cette configuration où la plante nourricière a pris sa place, la symbolique des arbres accompagne la nouvelle vie des humains, désormais reliés aux végétaux, aux champignons et aux abeilles. Le châtaignier et le chêne veillent sur d’ingénieuses « fermes-feuilles », dans une organisation cyclique de vingt-quatre mois associés à vingt-quatre arbres. Un conte philosophique à la Voltaire se déploie dans une utopie qui respire au gré des deux vents majeurs : science et humour…

Le retour du végétal, dans ses liens écosystémiques, est analysé politiquement par l’expert et militant associatif Philippe Cochet, qui s’attache à décrire les bienfaits apportés par les forêts en évolution libre. Son exposé évoque des lambeaux de vieilles forêts telles la forêt de Massane dans les Pyrénées, mille cinq cent hectares en Ardèche, en Suisse. Il rappelle que la Suisse et l’Allemagne consacrent désormais des espaces importants (sept cent mille hectares) à la nature « sauvage », dans une réflexion conjointe sur la santé, la biodiversité et le tourisme. Dans les Carpates roumaines, haut-lieu des récits de fantômes, des industriels sensibilisés à l’écologie, préservent sur fonds privés quelque cinquante mille hectares. Dans un esprit analogue, la fondation Brigitte Bardot expérimente en évolution libre une parcelle de cinquante hectares en Champagne. Philippe Cochet plaide pour la multiplication des réserves biologiques intégrales, sur des espaces minima de cent hectares, une initiative qui est, pour l’instant, refusée en Haute-Loire, pourtant riche en forêts.

Dans le dialogue suggéré par les exposés, plusieurs éléments peuvent compléter notre analyse : Didier Mulnet revient sur l’enseignement géographique et naturaliste des vingt dernières années qui, de l’Université a simplement « oublié » que les savoirs des populations animistes, pourtant majoritaires dans le monde, ont été systématiquement méprisés par les cultures patriarcales et monothéistes (juifs, chrétiens, musulmans) qui cultivent jusqu’à ce jour, et ce malgré des exceptions notables (Saint François d’Assise pour exemple, pour la partie catholique) une théologie d’asservissement de la nature. Albert David revient dans le débat sur la nécessité de repenser l’analyse économique simplette du« coût/avantage » qui, en bien des points ne répond pas à la complexité des aménités, du besoin de survie et de la relation des êtres au milieu. Dans cette passe difficile que nous sociétés traversent, il faut miser sur le risque, l’audace et la participation au capital social, que représente la nature.

Toute prospective se raccorde, par mille liens, le passé au présent composé, dans son histoire et ses cycles. L’auteur et libraire suisse Roland de Miller explique son parcours de passionné de la nature, dans ses expressions, des plus scientifiques aux plus mythiques. Roland de Miller se définit comme un chercheur infatigable, dont la conscience s’est façonnée au gré de ses rencontres : le naturaliste et dessinateur Robert Hainard, Georges Plaisance, le médecin Henri Ulrich. Durant sa vie de collectionneur, il a réuni une bibliothèque de quelque soixante mille titres, qu’il indexe patiemment, afin de pouvoir la confier à une collectivité locale de confiance. Ce trésor d’érudition devrait permettre une réflexion longue sur les bienfaits de la nature et créer en campagne, un centre de ressources régional. Songeons avec lui à quelques textes littéraires qui évoquent ce que l’humain doit aux arbres, des essayistes et romancières Georges Sand (années 1850) à Marie Lefranc  (années 1930). Relisons Marie Lefranc :

« La forêt continuait par-dessus sa tête son geste de fileuses, rattachait les siècles aux siècles. Les gestes individuels ne comptaient plus. Il n’y avait plus qu’une humanité solidaire dont la grande voix résonnait dans l’artère creuse de la forêt. Elle parvenait à se rejoindre. Les distances diminuaient, se pliaient sur elles-mêmes comme des étoffes »[15]

Il est revenu à Nathalie Boudoul, vice-présidente du PNR du Livradois-Forez, le mot de conclusion, qu’elle livra au travers du long poème Forêts d’Albert Samain (1896), dont je cite les deux dernières strophes :

« Hêtres, charmes bouleaux, vieux troncs couverts d’écailles,

Piliers géants tordant des hydres à vos pieds,

Vous qui tentez la foudre avec vos fronts altiers,

Chênes de cinq cent ans tout labourés d’entailles,

Vivez toujours puissants et toujours rajeunis

Déployez vos rameaux, accroissez votre écorce,

Et versez nous la paix, la sagesse et la force,

Grands ancêtres par qui les hommes sont bénis. »

 

                                                                                                                                                                     Sylvie Dallet (Chavaniac-Lafayette, juillet 2016)

[1] La longue introduction, poétique et questionneuse, de Vincent Létoublon sera publiée in extenso, en accompagnement de ce vivant débat devenu récit.

[2] Le sonnet complet est issu des Correspondances de Baudelaire.

[3]Nicole Barrière est romancière, essayiste et poète, directrice de collection chez l’Harmattan. Elle vit actuellement à Saint-Etienne. Elle a écrit un opuscule qui revient sur la forêt de la Comté, Là où il n’y a pas de gare, illustré par les photos de Philippe Barnoud, éditions Créatespace, 2013

[4]Le secret des Compagnons, page 197.

[5]Georges Plaisance, Guide pratique de la sylvothérapie, éditions Dangles, 1985.

[6]François Terrasson, La peur de la Nature, Sang de la Terre, 1988 rééditions 1991 et 2007

[7]Christian Godin La haine de la Nature, Champvallon, 2012.

[8] Pour nuancer cet avis, la revue Sciences Humaines affirme en juillet 2016 que l’homme et la femme de Néanderthal étaient de véritables artistes… Comme quoi, nos ancêtres suscitent bien des avis passionnés et divergents.

[9] Antony Porte, Artense, le dernier royaume d’Auvergne, éditions Revoir.

[10]Alain Gilles Bastide, Tchernobyl Forever, 2015. http///agb-images.com. Les recettes de cet ouvrage ont été reversées à l’orphelinat de Tchernobyl. Une adaptation du texte d’Alain-Gilles Bastide a été mise en scène par Stéphanie Loïk et interprétée par la Compagnie théâtrale Anis Gras en 2016.

[11]Cette situation commence à se savoir : les banlieues parisiennes désignent sous le terme de tchernob, le cannabis de mauvaise qualité…

[12]Jérémy Rifkin (né en 1945 à Denver aux États-Unis) est le théoricien de la troisième révolution industrielle, dans une réflexion sur l’éthique, le vivant, le travail et l’environnement.

[13]Jean Thoby est intervenu comme conférencier-musinièriste au Festival des Arts Foreztiers le 8 juillet. Site : Pépinière Jean & Frédérique Thoby, Gaujacq dans les Landes.

[14]Paul Basselier et Franck Watel, Les Iles d’Auvergne, tome 1, éditions Doublevébe, 1993.

[15]          Née dans le bocage normand, la romancière Marie Lefranc décrit dans les années 1930 les massifs boisés des Laurentides. Son œuvre aujourd’hui méconnue, a été couronnée par le prix Femina. Le roman Hélier, fils des bois, (éditions Ferenczi & fils, 1935) ouvre la voie à d’autres romans naturalistes, situés dans les vieilles forêts canadiennes.

One Response to ““Forêts anciennes”, pensers nouveaux ?”

  1. sauvage writes:

    Thanks for sharing your thoughts about sauvage. Regards

Commentaires