Gisèle BESSAC, Viva la Vida

Remise des insignes d’officier de la Légion d’honneur à Gisèle BESSAC, 29 novembre 2015

   discours Gisele Bessac

Les deux discours qui vont suivre portent très haut l‘idéal de soin à l’autre, dans des sociétés qui évoluent et se confrontent. L’Institut Charles Cros  a souhaité porter à connaissance au plus large public ces textes pleins de courage et d’émotion. Que leurs auteurs, Xavier Emmanuelli et Gisèle Bessac,  soient remerciés d’avoir permis la diffusion de cette philosophie du    beau, de la dignité et de l’insertion sociétale.

République

—- Discours du docteur Xavier Emmanuelli, Commandeur de la Légion d’Honneur :  Viva la Vida/Vive la Vie

“Puisque nous sommes aux confins du quartier où se sont passées les terribles fusillades du vendredi 13 novembre, on ne peut pas ne pas penser à ces pauvres jeunes gens assassinés au nom d’un Dieu prétendument “miséricordieux“ par des sicaires qui auraient pu crier, à l’instar de José Millan-Astrey, le fasciste de la Guerre d’Espagne en 1936, “Viva la Muerte“ – car les assassins, après avoir tué, se sont tués eux-mêmes.

Mais aujourd’hui, autour de Gisèle Bessac – elle démontre par tout ce qu’elle a créé et entrainé – et nous le murmurerons avec elle, son engagement est “Viva la Vida“- vive la vie – jusque dans ses ultimes manifestations, jusqu’à son ultime expression sur la Terre. Il est difficile de définir son territoire d’expression car, dans notre pays cartésien, on sépare les compétences : on est expert du champ sanitaire – social – psychologique, de l’éducation ou du design, mais on ne peut pas être tout cela à la fois.

Gisèle Bessac nous démontre que oui, c’est possible. Elle le démontre tout en nous disant, à l’instar d’Héraclite, que nous sommes dans le monde de l’évolution et tout évolue – tout bouge – rien ne reste stable – en d’autres termes, “on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve“. Et Gisèle Bessac, par son évolution personnelle – elle n’en fait pas mystère – a développé une dynamique de l’évolution psychique de la personne, à commencer par elle, pour permettre la mise ou remise en mouvement de l’esprit … et du cœur. Je m’explique : au travers de la connaissance de la gérontologie mais également du shiatsu, de la méditation et de la médecine chinoise des énergies, elle a apporté des pistes d’approche et d’accompagnement de la vieillesse – et par proximité – des fragilités, des exclusions. Mais l’innovation réside dans le fait que sa connaissance du design et sa mise en perspective dans l’espace peuvent apporter une véritable piste d’ordre thérapeutique ou au moins d’apaisement et d’accompagnement.

Au moment où se présentent les doutes et les interrogations sur le vieillissement, son expérience et son professionnalisme aident à conceptualiser la vieillesse et les conséquences physiques, psychiques et émotionnelles qu’elle entraine, et surtout propose de changer le regard de notre culture actuelle sur ce phénomène. “La vieillesse est un naufrage“ a dit de Gaulle en faisant allusion à Pétain – mais ce terme a été repris rapidement par les médias et souvent par les politiques pour stigmatiser le grand âge (que je rejoins ou rejoindrai bientôt) et se débarrasser des aînés qui encombraient leur ascension.

Bien sûr, la vieillesse, ce sont des pertes successives et additionnelles – des pertes de performance (vue, audition, motricité, mémoire), des pertes dans les échanges (usure des organes), des pertes également de représentation et atteinte du narcissisme – certes, la vieillesse, c’est tout cela. Mais – pas que cela – et Gisèle Bessac, empiriquement, nous l’apprend. Je suis médecin pas seulement urgentiste – pas vraiment comportementaliste mais un peu, pas organiciste juste le nécessaire et j’essaye d’entrevoir si le vieillissement peut avoir un support matériel.

Juste une hypothèse, le siège des émotions et de la mémoire, est situé dit-on dans le lobe temporal, qu’on appelle parfois le lobe de la foi, ou des croyances… mais, si en dehors de la perte neuronale, le vieillissement libérait ou amoindrissait le circuit de Papez, qui relie le centre des émotions au lobe préfrontal – décideur et modérateur de l’action – autrement dit livrait le psychisme, par destruction des circuits de la volonté et du raisonnement, et plongeait les personnes âgées dans un état onirique confusionnel – hors du monde réel, et ne laissait intact que l’émotion, libérant ainsi l’aptitude à la spiritualité normalement inhibée (pas chez tout le monde bien entendu) mais souvent dans ce processus d’usure des neurones. Et c’est là qu’il faudrait communiquer, se faire comprendre et développer ce désir de transcendance. Je fais partie de cette école – fille de la réanimation – qui croit que “l’être“ acquiert jusqu’à la dernière seconde de sa présence sur la Terre – des choses – des sensations – des émotions. Et même au plus profond de la folie, de l’Alzheimer, du coma, le psychisme capte des perceptions et je crois que le psychisme ressent la présence d’abord, sa nature, un ami, un ennemi, les odeurs, les lumières, les couleurs, la mélodie des sons, leur interprétation.

C’est pourquoi les questions souvent posées par les médias sont un peu dégoutantes dans leur interprétation : “droit de mourir dans la dignité“ – physique qui conduit à l’euthanasie alors que le droit de mourir dans la dignité veut dire accompagner jusqu’au bout son frère humain et l’enrichir encore un peu de l’intérêt, de l’affection, de la sympathie, simplement parce qu’il est de la famille humaine – c’est ce que les anciens désignaient par un mot désormais galvaudé, par la charité. Un corps ne peut être digne ou indigne quand il se défait mais un être humain, le lui peut. Gisèle Bessac – à l’époque, j’ai pu l’aider pour son projet de Maison Ouverte – l’a matérialisé. Elle a créé un lien – intergénérationnel – et chacun s’en souvient – où elle faisait en quelque sorte office de sage-femme – en permettant à chacun d’accoucher de ses talents que notre culture actuelle n’avait pas permis d’exprimer.

Comme elle est une pionnière et une combattante elle a créé, avec le SAMU, l’EMU, équipe pluridisciplinaire qui permet, à la suite d’appels de détresse au 15, de se rendre auprès des personnes âgées isolées et désorientées.

Je ne puis énumérer toutes les réalisations qu’elle a portées – pour préfigurer en Auvergne une maison de santé, accompagner un foyer médicalisé pour adultes handicapés mentaux et l’habitat intergénérationnel en Seine et Marne, l’association de sauvegarde de l’enfant à l’adulte dans la Nièvre, des résidences services et des EHPAD au Mans, en Meurthe et Moselle, dans le Nord, la Seine et Marne, le Val de Marne, à Paris, … Elle permet d’installer des réalisations nouvelles – et ce qui est le plus difficile, des évolutions systémiques dans le domaine du vieillissement et du handicap.

Je ne veux pas parler de ses réalisations mais de ses paradigmes – ses présupposés, qui me paraissent révolutionnaires.

Le père Joseph Wresinski, le créateur d’ATD Quart Monde, disait “le beau est le début de l’insertion“. Mais qu’est-ce qui est beau ? C’est comme l’être – c’est l’équilibre, c’est l’harmonie. Il n’y a pas vraiment de définition. Sa connaissance du design permet cette approche de l’harmonie.

Si les quatre fondamentaux qui structurent l’être humain sont la connaissance inconsciente du corps, la connaissance du temps qui semble s’écouler, l’espace et, bien sûr, les codes de l’altérité – les codes de l’autre, dans le vieillissement ces quatre codes sont altérés, atteints.

Que va-t-on faire de cette démographie vieillissante ? Va-t-on les mettre d’abord en EHPA puis en EHPAD, attendre qu’elles deviennent dépendantes? Économiquement, sociologiquement, éthiquement, c’est absurde, et notre civilisation se trouve devant un gouffre. Il faut créer des systèmes nouveaux avec des idées et des vocabulaires nouveaux. Exemples de mots à modifier : l’hôpital ne pouvant plus les accueillir, ayant abandonné sa fonction d’hospice, on parle désormais de maintien à domicile. Maintien ? Avec deux gendarmes ? Sémantique absurde, violente, dévalorisante – alors que le domicile (quand il y en a) peut être la prolongation du corps. Evidemment le temps ne s’écoule pas puisqu’il n’y a plus d’événement pour le séquencer, alors l’environnement peut transformer le présent perpétuel en une source de réflexion.

Il faut quitter le XIXème siècle – siècle positiviste, matérialiste, organiste – qui faisait dire à Pierre Georges Cabanis en 1802 “le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile“… ce XIXème siècle qui n’en finit pas de finir.

Gisèle Bessac nous montre des pistes par son travail et ses audaces. Elle sait bien que nous sommes du monde du sens, du symbole – et qu’il faut absolument et sans préjugé travailler avec les autres expertises – culturelles – sanitaires – psychanalytiques – sociales… Ainsi que l’a écrit Baudelaire dans Les Fleurs du mal, “l’homme y passe à travers des forêts de symboles qui l’observent de regards familiers“…. Il faut renverser la proposition : c’est l’environnement qui nous façonne et nous observe – et non l’inverse.

Pour récompenser votre travail, votre courage et vos réalisations, la République vous distingue à nouveau et il me revient de vous accueillir dans notre chevalerie de l’honneur en vous faisant officier.

Au nom du Président de la République, Gisèle Bessac, et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons officier de la Légion d’Honneur.”

—- Remerciements de Gisèle Bessac :  Se construire / j’effectue un travail de fourmi

“Pour ma part, j’ai improvisé, comme toujours. C’est stressant mais j’aime cette manière d’être en prise avec le moment et les personnes présentes.

Ma prise de parole ne pouvait pas ne pas être en écho à la destruction qui nous attaque ; et j’ai basé mon intervention sur la notion de «construction“.

Se construire – cheminement d’une vie entière entre apprendre, bâtir, nettoyer, épurer, alléger, pour se découvrir et s’exprimer, trouver Son Sens. Pour qu’entre autres, “en gagnant sa vie“ comme on dit, on ne la perde pas, on ne se perde pas.

Par mon travail, je participe à l’évolution de ce que nous appelons aujourd’hui l’action sociale, par une approche systémique associant la psychologie, la dimension corporelle, la créativité, le design des espaces et la dynamique territoriale.

J’effectue un travail de fourmi.

Pour porter ses fruits, cette dite action sociale a besoin d’être dessinée, organisée pour soutenir des dynamiques de construction intimes, complexes et singulières, avec les gens et non pour les gens.

Nos représentations culturelles d’une vie pleine et entière ont besoin d’évoluer car les notions de norme et de normalité sont violentes pour tous, et non seulement pour ceux considérés comme fra­giles, que ce soit pour leur âge ou un handicap. Elles entravent l’inventivité, la dynamique collective et l’évolution des institutions.

L’Ordre de la Légion d’Honneur, en décernant le grade d’officier à une fourmi, encourage toutes les fourmis travaillant actuellement à une dynamique de transformation pour un nouvel art de vivre ensemble dans un développement durable.

Dans ce moment où la destruction nous heurte avec fracas, la dynamique et le lien entre construire et se construire sont plus que jamais vitaux.

Merci pour cet encouragement.”

One Response to “Gisèle BESSAC, Viva la Vida”

  1. Kristan writes:

    Attempt to go through the everyday magazine or view
    information.

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