Les vents complémentaires de l’Humanitaire et de l’Asile
mardi, 19 mai 2026
Synthèse argumentée du séminaire EMC du 13 mai 2026 par Sylvie Dallet.

L’Europe, à rebours de son ancienne situation coloniale, est devenue au XXe siècle, un vivier de militants pour la justice internationale et l’action humanitaire. Après l’expérience fondatrice du suisse Jean-Henri Dunant (1828-1910) qui reçut, avec Frédéric Passy, le premier prix Nobel de la Paix en 1901, la dimension humanitaire repose désormais sur de multiples organisations de solidarité nomades, le plus souvent en appui avec les démocraties occidentales : en ce sens la Croix Rouge qui travaille avec les États depuis 1919[1], diffère de la pensée « sans- frontières » qui se développe avec les crises du XXème siècle. Les actions d’entraide, de soin et de protection environnementales sont menées par des groupes qui conjuguent des engagements éthiques et des sensibilités différenciées. Comme pour tout voyage dans les océans de la souffrance, les écueils, les errements et les échouages s’expriment dans une grande diversité d’épreuves et de questionnements : l’intervention humanitaire, par sa conscience altruiste, parle aussi bien aux citoyens, aux non-spécialistes qu’aux militants.
Protéger, s’entraider, des valeurs universelles
Au départ, les personnalités qui adhèrent aux motivations de justice participent philosophiquement d’une universalité des valeurs de sauvetage, ce qui les situe, en conscience, dans une dynamique globale des « bonnes pratiques ». La diffusion de ces « bonnes pratiques » d’entraide, humaine et environnementale, repose cependant sur des lois et des principes culturels qui ne sont pas toujours exportables tels quels. En France pour exemple, le statut des Organisations Non Gouvernementales (ONG) prend racine sur l’association loi de 1901 et perdure grâce à une défiscalisation des dons citoyens et entrepreneuriaux. Pour le monde musulman, l’impôt de redistribution religieux, la zakat, a sensibilisé depuis le Xème siècle les croyants à une redistribution des riches en surplus, via des organismes spécifiques d’entraide. L’action humanitaire, qu’elle soit laïque ou confessionnelle, révèle donc une histoire complexe, le plus souvent liée aux carences des États : fondée sur l’altruisme, elle suppose, dans un monde mouvant, une créativité transversale constante.
La fondation de structures internationales dédiées à l’entraide modélise par ailleurs les spécificités de leur intervention qui, si celles-ci perdurent, forge la légende et l’histoire de leurs initiatives. L’internationalisation des conflits (et donc des souffrances) ainsi que la récurrence des crises mondiales, entretiennent ces structures en situation de nomadisme constant, qui tente, sur le principe d’urgence, de faire fi des frontières au nom d’un acte de soin (humain, environnemental…). La conscience des limites de l’intervention peut constituer une contrainte créative : de ce fait, les organisations humanitaires font souvent office de lanceuses d’alerte. Pour exemple, des militants de Greenpeace ont essayé en 2021 de peindre un Boeing français en vert, afin de sensibiliser l’opinion internationale au réchauffement climatique. Le paradoxe est constant entre les idéaux partagés et les ancrages stratégiques : si Greenpeace est issu en 1971 des milieux activistes américains, Greenpeace International est actuellement basée à Amsterdam et ses 28 bureaux régionaux opèrent dans 55 pays différents. Si Médecins sans Frontières ne compte qu’une centaine de membres en son siège parisien, il compte quelque 69 000 agents répartis dans le monde, sur le soin, l’urgence et la prévention.
La séance du 13 mai 2026 du séminaire « Éthiques et mythes de la création » a voulu questionner ensemble l’Humanitaire et l’Asile au travers des conférences de deux spécialistes invités : Pascal Dauvin (pour l’humanitaire[2]) et Joseph Krulic (pour le droit d’asile[3]), confrontés à la problématique posée par Sylvie Dallet. Relier l’humanitaire à l’asile suppose de renouer les fils séparés des sciences humaines : mettre en bouquet la justice, la géographie et l’international révèle une histoire rarement enseignée, qualitative et le plus souvent secrète. À l’inverse du nomadisme de l’humanitaire, l’asile correspond à un principe stable, vieux comme le monde : sauver par le lieu. Le « dehors » de l’humanitaire se complète par le « dedans » de l’asile. Cette tradition s’est naguère illustrée par la protection des églises chrétiennes, particulièrement au Moyen Âge occidental. À l’époque contemporaine, la démocratisation (et la laïcisation) a permis une évolution des lois de protection des citoyens, voire des personnes, migrantes ou apatrides, menacées en leur propre pays. Les normes onusiennes, européennes et françaises renforcent d’une certaine manière le rôle des structures humanitaires internationales qui se développent après 1950 : on peut donc parler de complémentarité féconde dans leurs expressions. À des expériences centrifuges répondent des lois et des jurisprudences centripètes, qui, en situation ultime ou en urgence, font avancer, peu ou prou, les sociétés.
Pour mémoire, Les Organisations Non Gouvernementales ont pour mission principale d’aider à surmonter les crises que traversent les pays en développement. Souvent initiées dans la longue époque de la décolonisation, elles proposent des solutions d’urgence adaptées aux populations les plus vulnérables dans les domaines de l’éducation, la santé, l’accès à l’eau potable ou encore la protection de l’environnement. Les ONG peuvent également, telle Amnesty International, jouer un rôle de plaidoyer en faveur de certaines causes. De par ce déploiement d’actions, tant de communication que de soins, leurs voix (potentiellement) indépendantes restent essentielles pour dénoncer les injustices et les violations des droits humains.
Les vents contraires de l’humanitaire

Cependant, le récent rapport Coordination Sud qui regroupe 188 ONG de droit français ainsi que six plates-formes OSI (= Organisation de Solidarité internationale)[4], pointe des fragilités endogènes et exogènes. Le titre de ce rapport est éloquent — « Poursuivre, s’adapter ou se réinventer face à des vents contraires » — et en analyse cinq principaux freins.
– La remise en cause de l’aide au développement et des financements associés
– La remise en cause de la posture partenariale et des formes de colonialisme de l’aide.
– la réduction de l’espace civique au niveau mondial et de la capacité d’agir et de plaider ensemble
– La remise en cause de la mobilité internationale des OSI et de leurs partenaires
– La remise en cause de l’action humanitaire.
Nées pour la plupart après années 1970[5], les ONG françaises se sont développées dans un contexte intellectuel où la notion consensuelle du Tiers Monde succédait à une décolonisation fragmentée[6]. Le monde postcolonial évolue dans sa diversité et Pascal Dauvin analyse la mutation humanitaire autour de trois dilemmes : managérial, économique et politique.
Grosso modo après la guerre du Biafra (Nigeria-1967/1970)[7], les ONG ont dû affronter différentes cassures et désillusions qui ne remettaient pas en cause leurs engagements premiers, mais qui posaient la question de la valorisation des compétences par secteurs. Que dire de la situation géopolitique sans nuire aux victimes ? Que montrer de la violence ? Comment décrire le malheur en images sans verser dans le misérabilisme ?
En interne, l’engagement « sans-frontiérisme » des bénévoles a été confronté avec la logistique spécialisée, et le développement spécifique de la communication. Les médecins Rony Brauman[8], Bernard Kouchner, Claude Malhuret, en pionniers, sont constamment confrontés à l’urgence de soigner, mais aussi de dialoguer avec les politiques, de développer un organigramme et de chercher des financements. L’inspirateur de ces questionnements (et leurs réponses telle que la sociologie des organisations) était à l’époque le sociologue Michel Crozier (1922-2013), mais la gestion de la communication a été largement inspirée par des exemples de management américains. Les réseaux de déplacement multiculturel et de spécialisation (administration, juriste, logistique) ont fait que l’administratif de certaines organisations (telle Médecins sans Frontières) dépasse en masse salariale les praticiens de terrain. Si la raison d’agir reste celle de sauver la planète, la question de l’aventure personnelle, de l’exotisme, des missions et du rapport à l’autre sont des problématiques qui perdurent. Les staffs des ONG ont été confrontés à des questionnements à la fois sur la diversité des engagements (marxiste, chrétien, tiers-mondiste…) et les situations douloureuses où la préservation de l’instrument l’emporte sur l’idéal. Les ONG humanitaires savent, pour exemple, que les crises perdurent sur des lieux spécifiques (telle en Afrique, la RDC) et « l’urgence installée » interpelle l’éthique des militants.
Le dilemme est également économique. Certaines ONG reçoivent des fonds publics, ce qui pérennise leur action dans le temps, mais qui les fragilise dans leur crédibilité politique, particulièrement dans les conflits diplomatiques où le Ministère s’engage ou se retire. Pour les ONG qui sont majoritairement subventionnées par des donations et legs privés (Médecins sans Frontières pour 99,7 %), la vulnérabilité de la structure se lit à la fois sur les statuts et les besoins. La nécessité de campagnes de communication oblige à des réflexions constantes sur le management et le coût du marketing : l’image de la victime est une construction sociale qui repose sur l’accord de la presse, tel pour exemple le Pèlerin magazine. Handicap International France signale que seuls 8 % des dons sont utilisés pour les frais de structure et que le reste va sur le terrain. La question du financement reste cruciale, car elle conditionne peu ou prou, les relations d’efficacité véritable, mais aussi de pouvoir interne.
Le dilemme s’exerce également du point de vue politique. La réflexion humanitaire ne peut se satisfaire de la trilogie « victime, méchant, sauveur », selon le schéma simplifié d’une certaine presse. Les dévoiements alimentent les déchirements, dans la complexité des adaptations au terrain. La notion de Tiers Monde, proposée en 1952 par l’économiste Alfred Sauvy et l’ethnologue Georges Balandier, est longuement questionnée[9]. Pour des structures que l’éthique guide, négocier avec des « salauds » (petits corrompus et grands dictateurs) relève d’une véritable difficulté morale : pour exemple en Éthiopie de 1986, le président Mengistu a instrumentalisé l’aide humanitaire. L’organisation de la famine et de la déportation sont des armes contre lesquelles il est difficile de lutter. Lors de la famine du Rwanda, des organisations humanitaires ont été expulsées. Pour la famine de Gaza, l’actualité n’est plus à démonter. Au-delà des crises et des expulsions, les ONG peuvent subissent le plus souvent des contrôles (voire de jugulation) de parole, qu’elles acceptent (contraintes et forcées) afin de ne pas nuire aux populations qu’elles assistent.
La liste est longue des limites (créatives ou non) et des dilemmes qui nourrissent l’engagement des ONG européennes, désormais lâchées par les États-Unis. De petites structures peuvent, en flottille annexe, entretenir un engagement ciblé : Avocats sans frontières (1992), Bibliothèques sans frontières (2007), Électriciens sans frontières (1986), Enseignants sans frontières (1986), etc. Ces organisations légères peuvent trouver auprès des citoyens des écoutes et des appuis nouveaux, dans la crise de l’humanitaire qui se profile… Les missions humanitaires traditionnelles font-elles encore rêver la jeunesse ? Comment agir en justice dans un monde qui se referme ?
Réfugiés et apatrides
L’accueil des réfugiés constitue un second volet de la pensée humanitaire et humaniste. De par les deux guerres mondiales, la construction européenne de l’Asile reflète deux étapes : au passeport Nansen[10] qui a permis à des populations nouvellement apatrides de pouvoir vivre et trouver du travail entre 1922 et 1939, succède, après la Seconde Guerre Mondiale, une réflexion juridique sur les crises pérennes. À la différence de la pensée des années 1920, les dirigeants démocrates sont désormais convaincus que les crises perdurent en se déplaçant, sur différents endroits du monde. En ce sens, le Protocole de New York (janvier 1967) relatif aux réfugiés prolonge, dans le temps et dans l’espace, la Convention de Genève de juillet 1951.
La Convention de Genève promulgue une loi asilaire en 1951 qui fonde la politique européenne et qui, de fait, peut être étendue hors d’Europe. Treize États s’étaient alors abstenus, dont les États communistes et l’Arabie saoudite. En France, les demandes des réfugiés sont examinées par l’OFPRA (l’Office français de protection des réfugiés et apatrides) et, en recours, par la CNDA. La France se caractérise également par l’obligation d’avoir trois juges pour les décisions de la Commission des Recours des Réfugiés (crée en 1953) devenue en 2009, Cour nationale du Droit d’Asile (CNDA), rattachée au Conseil d’État. Jusqu’en 1979, son activité est demeurée stable, la moyenne de décisions rendues avoisinant les 300 par an.
Comme pour l’humanitaire, la terrible crise du Biafra (1967/1970) oblige à repenser l’asile : en France, la part la plus importante des demandeurs d’asile provient d’Afrique. À compter des années 1980, avec la multiplication des conflits dans le monde et le durcissement des conditions d’immigration, le nombre d’affaires enregistrées devant la CNDA s’est considérablement accru pour atteindre 16 515 affaires en 1989. Certaines situations politiques ont été dispensées des procédures de demande classiques de l’asile : en 2022, la France accueille, sur un statut spécifique de trois années (renouvelable), 117 000 Ukrainiens, dont il demeure sur le territoire en 2026 quelque 70 000 ressortissants.
Afin de renforcer l’égalité dans les jugements émis, la CNDA, ultime recours de l’asile français, s’est dotée de critères de protection relatifs aux recours des victimes. Parmi lesquels, les menaces d’excision des jeunes filles, les mariages forcés, les violences contre les homosexuels ou des groupes ethniques et religieux minoritaires. De mai 2018 à novembre 2020, la jurisprudence Kaboul (Joseph Krulic) a déterminé un nouveau critère de dangerosité : la Violence Aveugle d’Intensité Exceptionnelle (VAIE) ce qui nécessite de renforcer la documentation géopolitique relative aux crises mondiales. Le droit d’Asile est de ce fait devenu synchroniquement gestionnaire des crises humanitaires, dans une vigilance basée sur des alertes régulières bien documentées : en 2020, l’Éthiopie et le Soudan ont connu de grosses crises qui font converger l’humanitaire et l’asile. Pour rester dans les chiffres, la CNDA enregistre quelque 60 000 recours d’asile annuels depuis 2015, ce qui semble peu en regard des autres pays européens : 141 000 pour l’Espagne, 13 000 pour l’Italie, 97 000 pour l’Allemagne.
Témoigner en conscience
Pour conclure de ce bilan d’étape qui atteste de la convergence de l’humanitaire et de l’asile institutionnel dans le tragique du monde, on pourrait lui adjoindre l’expérience qualitative des témoignages littéraires et artistiques, capables d’éclairer les opinions publiques et faire bouger les politiques. Les romans policiers ou d’espionnage (y compris les SAS) peuvent éclairer certains éléments de géopolitique. L’audiovisuel de fiction relaie parfois des crises internes en écho des bouleversements géopolitiques, tels le deuxième épisode du Bureau des Légendes ou les films produits par Angelina Jolie. Parallèlement à la sortie du film en 2023 de Martin Campbell, Sans Frontière (Beyond Border) où elle incarne une humanitaire, La réalisatrice (et actrice) américaine Angelina Jolie publie un ouvrage à propos de ses premières missions auprès du Haut-commissariat aux réfugiés (2001-2013), intitulé Notes from My Travels. En 2013, le juriste François Sureau écrit Sur le chemin des morts, qui relate son expérience bouleversante d’un réfugié basque débouté de sa demande d’asile. Pour autre exemple, l’écrivain bosniaque Velibor Colic témoigne au travers différentes œuvres dont, en 2016 Manuel d’exil, comment réussir son exil en trente-cinq leçons) et en 2024, Guerre et pluie. Les organismes culturels peuvent jouer un véritable rôle d’alerte, œuvrant en complément des témoignages récoltés lors des audiences ou sur le terrain : l’Institut du Monde Arabe avec des artistes palestiniens pour exemple, mais aussi les réseaux universitaires et les secteurs libres de l’édition. Les traductions et les invitations internationales sont des relais humanitaires et des asiles de l’esprit.
Sylvie Dallet

[1] Initié en 1863, le Comité international de la Croix Rouge, devient en 1919 le « Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge » mandaté pour agir dans les pays victimes de conflits armés.
[2] Pascal Dauvin : Maître de conférences en Science politique, Habilité à Diriger des Recherches (HDR) et auteur, Pascal Dauvin dirige le master « Politiques de coopération internationale » à l’Institut d’Études Politiques de Saint-Germain-en-Laye.
[3] Joseph Krulic : ancien élève de l’École Normale (Saint-Cloud) et l’ÉNA, président de formation de jugement à la Cour Nationale du Droit D’Asile (CNDA), HDR en Science Politique, agrégé d’histoire, Joseph Krulic a, notamment, dirigé de 2020 à 2024 le Centre de Recherche et Documentation (CEREDOC) de la CNDA.
[4] Association loi 1901 fondée en 1994
[5] Greenpeace et Médecins sans Frontières en 1971, Médecins du Monde en 1980.
[6] cf. Sylvie Dallet (direction), Guerres révolutionnaires (Histoire & cinéma), L’Harmattan/Presses universitaires de la Sorbonne, 1984.
[7] Le blocus terrestre et maritime du Biafra par les troupes gouvernementales nigérianes provoque, dans la région, une famine qui aurait entraîné la mort d’un à deux millions de personnes. Cette guerre est largement couverte par les médias étrangers, d’autant que le photojournalisme est en plein essor, et expose aux populations occidentales le dénuement du Tiers Monde.
[8] Rony Brauman (né en 1950) a dirigé Médecins sans frontières de 1982 à 1994.
[9] L’expression Tiers monde, ou Tiers-monde,se rapporte à l’ensemble des pays africains, asiatiques, océaniens ou du continent américain en carence de développement. Ce terme a été repris par les auteurs Harmattan (dont Guy Hennebelle).
[10] Le premier passeport Nansen est mis en place par la Société des Nations en juillet 1922, étendu et complété en 1924. Pour mémoire, le passeport Nansen a protégé des milliers de personnes qui fuyaient l’URSS soviétique ou la Turquie génocidaire des Arméniens. Pour anecdote, les parents du chanteur arménien Aznavour auraient pu avoir deux passeports, car le père était russe et la mère ottomane.
Illustrations : détails du tableau « Coup de vent sur la baie d’Alger » en 1835, de Théodore Gudin peintre de la Marine, qui en 1864 fondera la Société des Suaveteurs en mer. Tableau conservé au Musée de la Marine.
