Éléonore Schöffer et les archives CEMO

Eléonore de Lavandeyra Schöffer est décédée le 15 janvier 2020, à l’âge de 93 ans, à la veille de cette pandémie qui nous confine. Épouse de Nicolas Schöffer, membre de l’Académie des beaux-arts (1912-1992), Eléonore Schöffer a passé trente années de sa vie à promouvoir l’œuvre de son mari Nicolas Schöffer, père de l’art cinétique, précurseur de l’art électronique et numérique.

 Ce que l’on sait moins d’Eléonore c’est l’existence passionnée qu’elle a su créer, en deçà de la relation avec Nicolas Schöffer, qu’elle a rencontré sur le tard. Elle-même était une artiste, musicienne et plasticienne, férue des musiques orientales qu’elle avait contribué à faire connaître au travers du Centre d’Études de la Musique Orientale (CEMO- 1960-1985) qu’elle avait fondé avec Nelly Caron (1912-1989) , spécialiste des musiques d’Iran, trop tôt disparue. 

J’ai fait inventorier à partir de l’an 2000, grâce au Centre d’Études et de Recherche Pierre Schaeffer que j’avais co-fondé en 1996 à Montreuil, les archives du CEMO. Cette décision m’a valu pendant plus de vingt ans l’amitié d’Éléonore, d’autant qu’après la disparition du Centre Pierre Schaeffer sur décision de la famille, j’avais protégé les précieuses archives à l’Institut Charles Cros  de 2003 à 2019.

Les années ont passé, dans l’amitié de nos (trop rares) conversations : en 2019, je me suis entretenue, via Christelle Westphal et Santiago Torres,  avec Éléonore pour qu’elle reprenne les archives, afin qu’elle puisse proposer le fonds CEMO à un Centre d’archives pérenne, qui puisse à la fois garantir la conservation des documents et leur mise à dispostion des chercheurs, musicologues, humanistes et ethnologues. Les archives CEMO sont donc revenues pour quelques mois à la Villa des Arts et elles sont désormais en chemin vers le Musée du Quai Branly, ce dont je me réjouis.  Le texte qui complète ce préambule est donc ancien : Éléonore l’avait écrit voici vingt ans et je l’avais laissé lentement s’enfouir en ma mémoire. Merci à Dimitri Salmon, son petit-fils,  de l’avoir ressorti des archives d’Éléonore, dont j’entends encore la voix au travers de ces lignes émouvantes. Les photos d’accompagnement sont issues du partage des amis d’Éléonore, qui avait cette extraordinaire capacité à adopter ceux et celles qui partageaient son goût pour la beauté et pour le risque : cet art profond de l’existence, qui nous fait vivre au delà du quotidien.

Sylvie Dallet

« MUSIQUES ORIENTALES

            Oui, la musique me rattrape toujours.  Hier, c’était la seconde visite de Céline et Julie, les deux envoyées du Centre d’Etudes et de Recherche Pierre Schaeffer. La première fois elles étaient venues m’interviewer sur le CEMO, sa fondation, ses activités, ses buts, mon rôle dans ce cadre et les documents en ma possession.

            La Directrice du Centre, Sylvie Dallet m’avait fait part, il y a longtemps déjà, de leur intérêt à recevoir et abriter ces archives en les mettant à la disposition des étudiants et j’avais commencé un vague inventaire avec mon assistante de l’époque.

            Mais hier fut vraiment le début d’un travail qui marque dans ma vie un tournant lié au bilan et au détachement… deux « actes » bien nécessaires à la veille de fêter mon trois quart de siècle.

            Sans ces deux filles, je n’aurais jamais eu le courage d’ouvrir tous ces placards, ces tiroirs, ces boites d’archives, de remuer toutes ces étagères…  Mais le premier pas accompli, quelle joie de retrouver intacts les souvenirs de tant d’années immergées dans ces musiques, ces mondes sonores si différents, ces artistes si précieux pour leur science autant que par leur héritage et sa transmission.

            J’ai pris conscience que 25 années de ma vie ont été investies avec amour, passion, travail et recherche dans ce domaine où j’ai été pionnière autant que mes amies Nelly Caron, Yvette Grimaud et même TRAN van Khê.  Mais Alain Daniélou nous avait précédées, ainsi que Yehudi Menuhin, notre Président International.

Et je me suis surprise plusieurs fois à faire comme Nicolas devant sa vie de peintre étalée à ses pieds… à murmurer : «  Mon Dieu quel travail ! »

            Parfois, je tombais sur un texte que je lisais à haute voix, et je n’en revenais pas d’avoir écrit cela, qu’écoutaient maintenant ces jeunes historiennes avec un intérêt non dissimulé.  

            De ces dossiers il me faudra éliminer les doublons et les éléments inutiles, mais ils seront ensuite bons à rejoindre le « fonds » CEMO et le fonds Nelly Caron, en tant que fonds Eléonore de LAVANDEYRA.  Et il me plaît de penser que cette tranche de vie ne sera pas éparse après ma mort, livré au bon vouloir pétri d’ignorance de mes chers « petits » qui ne sauront vraiment pas qu’en faire et n’auront aucune idée de son intérêt… 

            Par contre, si un jour un descendant désire connaître un peu mieux l’ancêtre que je serai pour lui, il n’aura qu’à aller puiser dans ces archives pour lever un petit coin de voile.

            En fait, 25 ans (grosso modo 1960 à 1985) c’est un tiers de ma vie !  Un tiers de vie dans le son et dans son silence sous jacent où il me faudra mettre un peu d’ordre à la lumière du dernier tiers apparemment consacré à Nicolas et à son œuvre, mais, je le réalise, consacré à parachever mon être dans l’espace et dans le temps.

            Avec Céline et Julie, nous allons archiver, répertorier, quantifier…  On a déjà compté les cassettes, les disques, les mètres d’étagères de livres et dossiers : environ 11 mètres.

            Et déjà s’allongent en moi des listes…  Les artistes que j’ai connus, les concerts organisés, les stages de tampoura, mes élèves, les conférences…

Télévisions, radios, j’avais oublié…

            En fait, non, rien n’était oublié, mais « au placard », pour ne pas gêner le présent qui devait se « faire » autant que se vivre, et pour ne pas avoir en soi l’ombre fut-elle infime, de regret ou de comparaison.  Vierge de tout passé, j’ai su me préserver.  Me préserver de souffrir ?  Peut-être.  Ce type de souffrance étant parfaitement inutile, me préserver de la triste aventure des filles de Loth qui guette ceux qui ressassent le passé.  Et puis, fidèle à mon nom de jeune fille qui m’a imprégnée depuis l’enfance :  de LAVAN…de l’avant… avant même d’avoir découvert l’importance du ICI et MAINTENANT.

            Depuis hier, je me sens riche.  Riche de ma vie, de moi-même.  Le sentiment d’avoir accompli l’essentiel : mon être, à travers des tas de choses, d’activités, d’hommes de femmes et d’enfants, de pays, de cultures.  Les « rencontres »…

            J’ai fait écouter certaines musiques à Céline et Julie. Partager la beauté, l’émotion qui naît de la perfection d’une voix…  J’avais oublié l’importance de ces instants, si souvent vécus autrefois, et retrouvés… Comme retrouvées ces peintures parfaites, ces constructions symboliques admirablement réalisées, ces bribes d’amour dissimulées au détour de l’œuvre d’art, de mes élèves de tanpoura. Trésors que Céline et Julie ont partagé avec émerveillement et respect.

            Céline et Julie reviendront, mais déjà, en elles, est né le désir de connaître la tanpura.  Comme en Nathalie, comme en Maude, comme en Nina… alors, il faudra bien qu’une fois encore …  je réponde à ce qui m’est demandé…en toute transparence et en toute connaissance…

            Ce dernier trimestre 2001 se présente comme décisif sur bien des points…  Mais que réserve-t-il  sur le plan des formes ?

            Qui vivra verra.

            Pour le moment, c’est le cœur qui déborde, un cœur qui comprend plus que la tête ne peut le faire… un cœur qui sent et pressent, qui déjà accepte ce qui est ou sera, et renonce à ce qui ne sera pas, un cœur pris au piège de l’amour, sans objet d’amour, au piège d’un amour qui se déverse sur tout ce qui en a soif, sans idée de retour, sans idée de retour. 

4 août 2001  1:12:02″

Éléonore Schöffer

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