Lecture et mystique de « la belle enceinte »

Lorenzo Soccavo, chercheur à l’Institut Charles Cros, nous adresse en ce temps de confinement volontaire (de  » retrait » pour reprendre un terme religieux analogue) ce texte qui, à partir du panneau de Colmar consacré à la Vierge à la Licorne, développe sa réflexion sur le rôle de la lecture en ce temps de retrait. Le thème de « La Vierge à la Licorne », très en vogue à la fin du Moyen Âge, fait correspondre à un animal unicorde (selon le terme médiéval) accolé au coeur de la Pucelle, une allégorie qui annonce ou perpétue l’Annonce officielle faite à Marie par l’Ange Gabriel. La lecture est une Annonciation d’autres mondes dont le récit fait le lien avec le lecteur.
Merci donc à Lorenzo Soccavo de recréer dans ce monde frappé par le retrait, la possibilité de s’en échapper… par la transcendance de la lecture…

Lecture et mystique de la belle enceinte

Le confinement multiplie les sollicitations de lectures et l’avalanche de citations sur les réseaux sociaux. L’une d’elles que j’ai commise, extraite de L’Art du livre du poète André Suarès pour les éditions du typographe Louis Jou : « Il est possible que le livre soit le dernier refuge de l’homme libre. » a particulièrement fait écho en cette période.

Il me semble intéressant d’en donner la suite immédiate et d’en interroger la pertinence : « Si l’homme tourne décidément à l’automate ; s’il lui arrive de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran, ce termite finira par ne plus lire. Toutes sortes de machines y suppléeront : il se laissera manier l’esprit par un système de visions parlantes ; la couleur, le rythme, le relief, mille moyens de remplacer l’effort et l’attention morte, de combler le vide ou la paresse de la recherche de l’imagination particulière : tout y sera, moins l’esprit. Cette loi est celle du troupeau. Le livre aura toujours des fidèles, les derniers hommes qui ne seront pas faits en série par la machine sociale. Un beau livre, ce temple de l’individu, est l’acropole où la pensée se retranche contre la plèbe. ».

L’idée est belle mais passéiste, et sa justesse doit je pense être questionnée et creusée.

Davantage que le livre, qui est architecture – relire Victor Hugo : « Le symbole avait besoin de s’épanouir dans l’édifice. L’architecture alors se développa avec la pensée humaine... » (Notre Dame de Paris) –, ne serait-ce pas le texte, lui qui est jardin, que nous devrions apprendre à connaître et à cultiver ?

Car le rectangle délimité et soigné, ordonné, qu’il soit papier ou écran mais qui fait page est effectivement bel et bien un refuge pour les membres de notre espèce animale qui a inventé l’écriture alphabétique, cette pratique véritablement magique qui rend la présence de la parole visible et l’éploie dans le silence de notre voix intérieure.

Licorne et lecture

Les racines étymologiques du mot page [pagina, de pango] se réfèrent en premier lieu à ce qui est planté en terre, puis au rang de vigne, et par extension à une surface cultivée.

Tout en demeurant hermétiques à celles et ceux qui ne savent ni lire ni écrire de nombreuses représentations du 15e siècle, comme ce Retable des Dominicains de 1480 du peintre Martin Schongauer que je propose en illustration à la présente réflexion, rendent visible cette alchimie de l’alphabet et de la grammaire.

Comme nous le voyons dans cet exemple elles prennent l’apparence d’un genre singulier nommé Chasses mystiques, dont le nom même voile et dévoile ce qui s’y joue : une chasse (l’acte de rechercher pour capturer), mystique (ce qui a un sens caché). Elles mettent en scène une licorne et la Vierge Marie dans un jardin clos.

De telles évocations picturales représentent en fait le mystère de la lecture. Tout comme l’écriture met en images la parole, ce sont là des mises en images (anagramme de magies) du fonctionnement des métaphores, de ce qui portent [phorós] au-delà [méta] et sont les meilleurs moyens de locomotion d’un monde à un autre.

Des allégories de la lecture

J’émets donc ici l’hypothèse que le mystère de la lecture serait de même nature que celui de l’Annonciation, c’est-à-dire qu’il serait celui de notre possible accession à la lisibilité de nos propres destins de lectrices et de lecteurs, la prise de conscience du sens dont nous sommes enceintes.

Nous sommes à la fois vierges et enceintes du sens profond de notre passage sur Terre.

Notre destinée nous reste indéchiffrable. Mais si nous nous tenons paisiblement assis au centre du texte, à proximité du cercle, du point, c’est-à-dire du puits d’où, dit-on, la vérité peut surgir nue, alors le messager (Gabriel, Hermès) et ses chiens (dans les récits mythiques animal psychopompe qui nous accompagne du monde des vivants à l’autre monde) apparaissent soudain dans l’espace clos du jardin (de la page), et ils poussent vers nous la licorne, cet animal fabuleux, métaphore de la métaphore, qui symbolise ici le moyen de locomotion que la fiction adopte (fiction du latin fictio au double sens de donner forme et de donner vie), et qui par la pénétration de sa lance (de sa corne) nous rend alors lisible la traversée du Sens.

Sans exclure qu’elles puissent avoir d’autres significations, notamment purement religieuses, les mises en scène de l’Annonciation (je pense aussi au tableau de 1475 d’Antonello de Messine) peuvent donc être je pense appréhendées comme des allégories de la lecture.

Lorenzo Soccavo

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