Sade, une tête comique ?

L’Institut Charles Cros vient d’éditer dans sa collection “Éthiques de la Création” le dernier ouvrage de Marie-Paule Farina Le rire de Sade. essai pour une sadothérapie joyeuse, qui déjà suscite une véritable attention de la presse.

Dans ce livre, érudit, disert et généreux, l’autrice, philosophe du XX°siècle, relit les correspondances de cet autre, philosophe du XVIII°siècle. Cette époque qui, ayant préparé la Révolution, s’en détourna lentement pour se voir confisquer l’espoir et la pensée par Bonaparte autoproclamé empereur. Sade, d’une autre manière que Rousseau, a précipité les mutations du siècle en dénonçant ses tares, parsemant au travers de textes pornographiques volontairement excessifs, des dialogues politiques ciselés que ses contemporains ont su comprendre à mi-mot.

Le séminaire “Éthiques & Mythes de la Création”, confronte les modes d’expression avec l’éthique du monde qui les enfante. J’avais invité Marie-Paule Farina à présenter (sinon défendre) cette forme impétueuse et outrée que Sade a donné à la controverse humaniste. Lors de la séance du 5 juin, elle nous a lu un texte qu’elle avait écrit, à l’intention des personnes qui ne pouvaient être présentes : un style enjoué pour évoquer une personne qu’elle comprend au travers du masque, “cette tête comique”, Donatien François de Sade, ” ce romancier tendre et rieur”, souvent aimé des femmes et un peu moins des hommes. Dans cette même séance, Maria Pinto-Martin a évoqué sa recherche cinématographique autour de Sade et de son découvreur/éditeur, Jean-Jacques Pauvert.

Marie-Paule Farina débute ainsi son article, tel qu’elle l’avait lu le 5 juin :

Je ne suis pas l’auteur de Justine

Dois-je tout leur dire ? Ne vais-je pas un peu gâcher la fête ? J’ai beaucoup hésité mais par fidélité à Sade je me devais de suivre les injonctions des 120 journées : “le philosophe doit TOUT DIRE, le philosophe doit dire le vrai”, je suis donc désolée de devoir commencer par une mise au point que personne depuis deux siècles ne veut entendre : Sade n’est pas l’auteur de Justine, et même plus, il ne peut l’être.

Deux preuves sont là :

1- ce qu’il en dit lui-même à la fin de sa vie et tout le monde sait combien cela soulage les vieilles personnes de dire enfin la vérité  avant de mourir… j’en suis moi même la preuve.

2- ce qu’en dit un scientifique, le médecin phrénologue qui l’a vu mourir et a réussi lors d’une très opportune exhumation à se procurer son crâne quelques années après en passant outre au désir de Sade, le seul que son fils ait respecté, de ne pas être disséqué comme tous les pensionnaires de l’hospice de Charenton.
1 – Le texte de Sade: Charenton 1803-1804 :

” À la suite de ces réflexions, j’ai cru devoir en joindre quelques unes sur l’ouvrage de Justine, que je soumets aux stupides Ostrogoths qui m’ont fait mettre en prison pour cette cause..Après avoir été soupçonné jadis de quelques dérèglements d’imagination semblables à ceux qui se trouvent dans Justine, je demande s’il était possible de croire que j’allasse révèler dans un ouvrage de ma main des turpitudes qui nécessairement feraient repenser à moi. Je suis coupable ou non de ces turpitudes ; point de milieu. Si j’ai pu les commettre, assurément je les ensevelirai toute ma vie dans les plus épaisses ténèbres ; et si je n’en suis que soupçonné sans en être coupable, quelle apparence que je les divulgue, quand cette extravagance n’aurait pour résultat que de reporter les yeux sur moi ? Ce serait le comble de la bêtise, et je hais trop mes bourreaux pour avoir avec eux cette conformité. (remarque de simple bon sens effectivement que n’importe qui peut comprendre)

Mais un autre motif, plus puissant encore, convaincra, j’espère, facilement, que  je ne puis être l’auteur de ce livre. Qu’on le lise avec attention, et l’on verra que par une impardonnable maladresse, par un procédé bien fait (comme cela est arrivé) pour brouiller l’auteur avec les sages et avec les fous, avec les bons et avec les méchants, tous les personnages philosophes de ce roman sont gangrenés de scélératesse. Cependant je suis philosophe ; tous ceux qui me connaissent ne doutent pas que j’en fasse gloire et profession… Et peut-on admettre un instant, à moins de me supposer un fou, peut-on, dis-je, supposer une minute que j’aille putréfier d’horreurs et d’exécrations le caractère dont je m’honore le plus ?…(syllogisme élémentaire)

 J’ajouterai ici quelque chose de plus fort : c’est qu’il est très singulier que toute la tourbe dévotieuse, tous les Geoffroy, les Genlis, les Legouvé, les Chateaubriand, les la Harpe, les Luce de Lancival, les Villeterque, que tous ces braves suppôts de la tonsure se soient déchaînés contre Justine, tandis que ce livre leur donnait précisément gain de cause. Ils eussent payé pour avoir un ouvrage aussi bien fait que celui-là pour dénigrer la philosophie, qu’ils ne fussent point parvenus à l’avoir. Et je jure sur tout ce que j’ai de plus sacré au monde que je ne me pardonnerais jamais d’avoir servi des individus si prodigieusement méprisés de moi…

 Piqué de cette inculpation, je viens de faire deux ouvrages en quatre volumes chacun où j’ai culbuté, détruit, renversé de fond en comble les insidieux sophismes de Justine. Mais comme il est écrit là-haut, selon notre ami Jacques le fataliste, que les gens de lettres doivent être perpétuellement les victimes de la bêtise et de la stupidité, on garde mes ouvrages, on en retarde la publication (peut-être même l’empêchera-t-on) pendant qu’on multiplie celle de Justine. Bravo, mes amis! vous cesseriez d’être conséquents, si vous ne vous opposiez au bien et si vous ne favorisiez le mal.

Nous avons eu beau nous “révolutionner” pour le contraire, il était écrit là-haut que les plus violents abus tiendraient toujours à notre France et qu’aussi longtemps que son sol existerait sur le globe, il s’y reconnaîtrait par des abus.” (Notes littéraires OC ed têtes de feuilles tXV p27-28)

2 – Pour confirmer ce texte du vieux Sade à Charenton je me permettrai de citer les notes sur M.de Sade du Dr Ramon, l’interne phrénologue qui ferma les yeux de Sade à Charenton et qui, lors d’une exhumation bien opportune, préleva le crâne de Sade qu’il désirait tant examiner :

“Que résulta-t-il pour moi de cet examen ? (je passe sur les détails) En un mot, si rien ne me faisait deviner dans de Sade se promenant gravement, et je dirai presque patriarcalement, l’auteur de Justine et de Juliette, l’inspection de sa tête me l’eût fait absoudre de l’inculpation de pareilles oeuvres ; son crâne était en tous points semblable à celui d’un père de l’Eglise.”(OC tXV p43)

Comme il l’affirme, Sade a publié sous son nom du théâtre, un roman philosophique, des nouvelles tout à fait honorables et de bon goût, pourquoi vouloir lui attribuer, à tout prix, ce qu’il nomme, avec raison d’ailleurs, “les insidieux sophismes” de Justine ?

Vous n’êtes pas convaincus ? Vous avez bien raison mais si vous aviez sous les yeux les 120 journées, un livre que toute mère devrait faire lire à sa fille pour lui apprendre à se préserver des vrais méchants, mais des vrais méchants sous l’Ancien Régime : un duc, un financier, un évêque et un juge, vous remarqueriez, j’en suis sûre, que si le philosophe doit TOUT DIRE en majuscules, le philosophe ne doit dire le vrai qu’en italique et écrire quelque chose en italique pour Sade, c’est presque toujours vouloir en souligner le ridicule et c’est pourquoi, bien qu’il soit philosophe comme il l’affirme, appartenant même à la petite confrérie des philosophes qui savent rire, Sade est avant tout un auteur de théâtre et un auteur de fiction, un romancier, un immense romancier et la plus grande tête comique de la Révolution car ne l’oublions pas, les 120 journées écrites et perdues à la Bastille ne seront ni réécrites ni publiées par Sade  et de la marquise de Gange  écrite et publiée de manière anonyme alors qu’il est à Charenton il dit et répète que ce n’est pas un roman.

 La suppression des lettres de cachet en 1790 libère Sade après 13 ans d’enfermement à Vincennes, la Bastille et Charenton. De manière anonyme, la première Justine parait en 1791, la philosophie dans le boudoir en 1795, la nouvelle Justine et Juliette de 1797 à 1800, parallélement et sous son nom paraissent Aline et Valcour, le grand roman philosophique, et Les Crimes de l’amour précédés de Idée sur le roman en 1800 et en 1801, il est arrêté chez son éditeur les épreuves de Juliette à la main et enfermé à Pélagie, à Bicêtre puis à l’hospice de Charenton comme “malade de la police” jusqu’à sa mort en 1814 après avoir été transformé en “prisonnier d’état” par Napoléon en 1810, à 70 ans, l’âge où tous les prisonniers français sont libérés pour mourir chez eux.

À placer sur ma tombe

Épitaphe de D.A.F Sade

Détenu sous tous les régimes

Passant,

Agenouille-toi pour prier

Près du plus malheureux des hommes.

Il naquit au siècle dernier

Et mourut au siècle où nous sommes.

Le despotisme au front hideux

En tous temps lui fit la guerre ;

Sous les rois, ce monstre odieux

S’empara de sa vie entière.

Sous la Terreur, il reparaît

Et met Sade au bord de l’abîme   

Sous le Consulat il renaît

Sade en est encore la victime.

Je ne sais pas si Sade a été le plus malheureux des hommes comme il le dit dans cette épitaphe mais ce qui est sûr c’est qu’il a été malheureux et je pense qu’il serait difficile de trouver un écrivain qui l’a été davantage que lui : 27 années d’emprisonnement, condamné à mort par deux fois et tout cela par lettre de cachet ou décision du cabinet privé de Napoléon ou un comble, pour modérantisme sous la Terreur, qui dit mieux ? Mais trouver quelqu’un qui après tout cela serait considéré non comme une victime digne de compassion mais comme le pire des bourreaux criminels là on atteint au sommet du grotesque ou du sublime suivant le point de vue choisi. “ça n’arrive qu’à moi” affirme, avec raison, Sade à plusieurs reprises mais pourquoi ?

Clément Rosset, aussi allergique que Sade à l’esprit de sérieux écrivait : « récit pour du beurre », « prêche pour rire », « c’est l’innocence propre » à l’écriture sadienne « d’être étrangère à toute cause ».[1]  Je le suis absolument sur ce point et pourtant, sans craindre le ridicule ni le renversement de rôles, m’apprête à rompre quelques lances en l’honneur de la cause sadienne, cause amicale et littéraire, seule cause pour laquelle Sade lui-même acceptait de se transformer en don Quichotte de son amie Milli Rousset :

« Oui, ma petite bête, comme un nouveau Don Quichotte, j’irais briser des lances pour apprendre aux quatre coins de l’univers que ma petite bête est de toutes les petites bêtes femelles respirantes entre les deux pôles, celle qui écrit le mieux et qui est la plus aimable. »[2]

Ne cherchons pas à faire à Sade quelque mauvaise querelle féministe, cette lettre à son amie Milli, à sa petite bête femelle” il l’écrit de la “ménagerie de Vincennes”, d’autres plus tardives seront signées du “poulailler de Vincennes” et à cette époque là, antérieure aux droits de l’homme, ce que réclame Sade du fond de sa prison ce sont les droits d’une bête de ménagerie : une cage propre, de la nourriture et du repos.

Mais ce qu’il réclame surtout c’est quelque dissipation. Renée Pélagie, sa femme, la seule autorisée à lui écrire, est consciente de ses limites dans ce domaine aussi est-ce à Milli Rousset, l’amie provençale qu’elle va demander de lui raconter des polissonneries, des gaudrioles, des fariboles, tout ce qui pourra l’empêcher de désespérer et de se fracasser la tête contre la muraille et Milli Rousset “la petite souris sorcière”, la “petite bête noire”, “la sainte” y réussira admirablement.

Que disait-on, d’après Sade, au chirurgien venu dans sa cellule, comme les chirurgiens de l’Inquisition, lui prendre le pouls pour voir si la torture de Vincennes pouvait continuer ?

«  Ne restez pas une minute de plus qu’il ne faut dans la chambre du prisonnier parce que, sans cela, c’est distraction, vous tomberiez dans le crime de l’humanité et il est capital ici. » (Lettre à sa femme 4 mars 1783, CXLVIII Lettres inédites…,OC, Supplément, éd. Borderie, 1980, p. 128.)

Cette leçon de Vincennes, Sade, libre enfin, ne l’oubliera pas et toute son oeuvre, me semble-t-il, aura pour finalité, en pleine Révolution, de faire preuve d’assez d’humanité, d’assez de bonté, oui, osons le mot, pour distraire ses contemporains de leurs malheurs en leur offrant quelque  “dissipation”.

En 1787, Milli est morte depuis bien longtemps quand il écrit de la Bastille à sa femme :

“Il ne paraît, en vérité, pas que vous vous soyez baignée aujourd’hui, car il est impossible de voir rien de plus sec que votre lettre. Égayez donc votre style, on vous en conjure. On est en prison et on a besoin d’être dissipé. Les choses les plus monotones peuvent s’écrire gaiement.”

Quand Sade souffre, quand il est malheureux, il n’écrit pas : “la plume tombe, il faut que je souffre” écrit-il à sa femme et ce qui est valable pour les lettres est encore plus valable pour l’oeuvre, en tous cas pour l’oeuvre romanesque qui, d’après moi, est toujours, toujours écrite, comme il le dit lui-même “de gaieté d’imagination”.

Gaieté et imagination ne sont pourtant pas souvent associées à cette oeuvre, pourquoi, je ne sais pas, que puis-je faire d’autre que le constater et tenter de faire comprendre pourquoi rencontrant l’oeuvre de Sade, à l’époque vendue sous le manteau, le jeune Flaubert sait immédiatement qu’il a trouvé son “Vieux” et écrit à son ami Ernest Chevalier “Lis-le, lis-le jusqu’à la dernière page, il est instructif et amusant”

Oui, nous avons beaucoup à apprendre de Sade mais je crois que la première chose que nous avons à apprendre de lui c’est que sérieux, morgue et rigorisme sont, sous toutes les latitudes et à toutes les époques, les caractéristiques des bourreaux aux pouvoirs despotiques : Don Crispe Brutaldi de Barbaribos de Torturentia, le grand inquisiteur espagnol présent dans Aline et Valcour, avant d’être  Brutaldi de  Barbaribos prenant plaisir à planter son aiguille dans les chairs pour y trouver  quelque marque diabolique est Don Crispe, cet être noir, sec et froid qui ne rit jamais.

Saint-Fond, le ministre français, de la même manière, est décrit dans Juliette comme un Grand vaniteux et plein de morgue qui exige que Juliette lui parle à la troisième personne même quand il bande et dont elle doit baiser les pieds après avoir eu l’insigne honneur d’avaler son foutre.

Dès les 120 journées, dès la Bastille,le portrait du despote anthropophage, scatophage et buveur de sang est en place, lisons le portrait du duc de Blangis, un des quatre horribles maîtres de Sodome :

« …on disait dans le monde que c’était l’immensité de sa construction qui tuait ainsi toutes ses femmes… Ce colosse effrayant donnait, en effet, l’idée d’Hercule ou d’un centaure… un tempérament de fer, une force de cheval et le membre d’un véritable mulet, étonnamment velu, doué de la faculté de perdre son sperme aussi souvent qu’il le voulait dans un jour, même à l’âge de cinquante ans qu’il avait alors, une érection presque continuelle dans ce membre dont la taille était de huit pouces juste de pourtour sur douze de long, et vous aurez le portrait du duc de Blangis comme si vous l’eussiez dessiné vous-même… il paria un jour d’étouffer un cheval entre ses jambes et l’animal creva à l’instant qu’il avait indiqué… et avec cela qui l’eût dit ? tant il est vrai que l’âme répond souvent bien mal aux dispositions corporelles, un enfant résolu eût effrayé ce colosse, et dès que pour se défaire d’un ennemi, il ne pouvait plus employer ses ruses ou sa trahison, il devenait timide et lâche, et l’idée du combat le moins dangereux, mais à égalité de forces, l’eût fait fuir à l’extrémité de la terre. »[3]

 Blangis, c’est “Barbe-bleue”, le tueur de femmes, l’univers du conte est là que personne ne veut voir, et surtout pas dans Sodome que l’on va préférer lire comme une confession, ce que fait Gilbert Lely. On ne prête qu’aux riches mais quand même ! Et dans cet univers effrayant et fabuleux existe aussi l’enfant que Sade dit simplement “résolu”, capable, dans un éclat de rire de faire fuir à l’autre bout de la terre, ce colosse lâche et dérisoire avec toute sa séquelle pleine de morgue.

“Aux louanges outrées personne ne croit”

Mais enfin me direz-vous de ces horribles despotes ne fait-il pas l’apologie ? N’est-ce pas eux qui pérorent et développent à longueur de volumes dans Justine et Juliette leurs philosophies scélérates et leurs pratiques criminelles ? C’est de la riche et criminelle Juliette dépourvue de scrupules que le romancier Sade dit être le biographe et non de la douce et vertueuse Justine, c’est Juliette qui, de manière évidente fait tous les bons choix, alors n’est-il pas un peu facile d’affirmer que Sade manie l’ironie et veut dire exactement le contraire de ce qu’il dit ? Et même si c’était le cas, comment peut-on rire en lisant un texte qui a le mauvais goût de mêler le haut et le bas, la philosophie et la pornographie et aligne une suite d’horreurs sans précédent dans la littérature ? Une suite d’horreurs dont, en plus, l’auteur a le culot non seulement de confirmer (dans une oeuvre pourtant anonyme) sa mauvaise réputation mais d’aller même bien au-delà et de dire en note, qu’elles sont peintes d’après nature comme tous ceux qui le connaissent le savent ?

“« Ceux qui me connaissent savent que j’ai parcouru l’Italie avec une très jolie femme, que par unique principe de philosophie lubrique, j’ai fait connaître cette femme au grand-duc de Toscane, au pape, à la Borghèse, au roi et à la reine de Naples ; ils doivent donc être persuadés que tout ce qui tient à la partie voluptueuse est exact, que ce sont les mœurs bien constantes des personnages indiqués que j’ai peintes, et que, s’ils avaient été témoins des scènes, ils ne les auraient pas vues dessinées plus sincèrement. »[4]

Non, décidément, ni Sade, ni son oeuvre ne sont de bonne compagnie et l’on ne peut rire de tout ni rire avec n’importe qui et d’ailleurs dans le rire n’y a-t-il pas toujours quelque chose de méchant ? Flaubert écrit à Louise Colet “les rieurs sont toujours du côté des forts, de la mode, des idées reçues”, ce rire du conformisme imbécile et méchant, si courant aujourd’hui comme hier, est à mille lieues du rire de Flaubert lisant Sade comme son maître en grotesque et du rire de Sade, ce rire qui ramène au niveau du ventre toutes les envolées lyriques des puissants de ce monde transformés en scatophages se nourrissant d’excréments ou pour reprendre les expressions populaires en mange-merde ou en fouille-merde comme le lieutenant de police qui, sans cesse, “décrottait” les lettres de Sade à sa femme.

Sur son marque-pages, à la Bastille, deux phrases qu’il devait lire tous les jours : « Si quelques animaux de l’autre monde et qui, sans doute, y rentreront bientôt ne s’étaient figuré que rien ne détruit les vices comme de ne pas voir le soleil. Opinion trop barbarement gothique pour que M. de Sade ne rende pas à sa patrie le service d’en prouver l’absurdité. »

  A sa sortie en 1790, Sade, est formé et bien formé par Vincennes et la Bastille, il sait dans quelle tradition se situer pour révéler toutes les absurdités du monde toujours « gothique », toujours « à l’envers » dans lequel il retrouve sa liberté, il sait aussi que “sa plume lui servira d’épée” et que, contrairement à ce que beaucoup de ses commentateurs affirment, son génie l’entraîne plutôt du côté de l’Arétin et de ses histoires de putains que du côté de Molière et s’il le sait c’est parce qu’il a découvert qu’il n’est jamais meilleur que quand il écrit “de gaité d’imagination” des romans noirs, très noirs les seuls susceptibles de distraire les hommes et les femmes de son époque, d’une époque où

“ il n’y avait point d’individu qui n’eût plus éprouvé d’infortunes en quatre ou cinq ans , que n’en pouvait peindre en un siècle, le plus fameux romancier de la littérature ; il fallait donc appeler l’enfer à son secours pour se composer des titres à l’intérêt, et trouver dans le pays des chimères ce qu’on savait couramment, en ne fouillant que l’histoire de l’homme dans cet âge de fer. »[5]

  Ne craignons pas de rire avec Sade, il le dit et le répète à qui sait le lire, il ne peint pas d’après nature : « Ahe !… ahe !… ahe ! s’écrie-t-il (c’est sa passion que nous peignons ici d’après nature) Ahe ! Ahe… »[6] Voilà ce qu’auraient été les « scènes » sadiennes s’il les avait peintes de manière « réaliste », une suite de « Ahe ! Ahe ! ». Heureusement, Sade imagine des scènes d’orgie et de supplices totalement grandguignolesques et beaucoup plus effroyables que les scènes réelles mais lui les imagine, alors que d’autres les exécutent. Grâce à lui nous pouvons oublier la « banalité » quotidienne de la violence et de la méchanceté, ses bourreaux sont nus et tiennent le discours correspondant à leur pratique ce que ne fera jamais un bourreau réel sous peine de voir fuir ses victimes à l’autre bout de la terre et de n’avoir plus personne à se mettre sous la dent.

Pour nous en convaincre revenons à ce vieux Sade qui s’adresse du fond de son hospice à Jacques le fataliste comme à son capitaine et à ce texte incompréhensible et qui, pour moi et pour vous bientôt, sera limpide !

Seuls deux commentateurs de Sade prennent la peine de citer cette note : Jean Deprun

et Noëlle Chatelet.

  Jean Deprun, qui a passé une partie de sa vie à rechercher chez tous les philosophes du XVIIIe les passages que Sade leur aurait allégrement piqués,  dans sa préface au tome 1 du Sade en Pléiade intitulée “Sade philosophe” admet du bout des lèvres qu’on peut nommer Sade philosophe à condition d’en faire “un philosophe Scapin”,

“peut-être pas, je le cite, honte de la famille, fils maudit mais disons plutôt : fils naturel, au double sens du terme : illégitime et néanmoins ressemblant”(pLXIX)

  à preuve, bien sûr, les dénégations de Sade contenues dans ce texte et son, je cite à nouveau, “syllogisme défensif” qui, une fois retourné puisque nous savons que Sade est l’auteur de Justine, veut dire que Sade reconnait que tous les philosophes sont respectables ce que n’est pas l’auteur de Justine et donc qu’il n’est pas vraiment philosophe.

Noëlle Chatelet qui, quant à elle, ne veut plus voir dans l’homme Sade que le philosophe dit, de manière beaucoup plus sympathique, dans sa préface de Justine, qu’un problème subsiste tout de même : pourquoi tenir sur sa propre œuvre le même discours que celui de ses détracteurs ? Pourquoi dire qu’elle est œuvre infâme ?

« Bien étrange en tous cas demeure à nos yeux, la manière butée que Sade emploie à se défendre d’une vérité dont personne, y compris parmi ses contemporains n’est dupe. Sa tactique est d’une inefficacité désolante (tous ont mis un nom sous ce livre paru sans signature) et prêterait à sourire si on ne la savait pas couronnée d’une sanction dont la sévérité abasourdit…. Allons, monsieur de Sade, renoncez donc à renier l’œuvre la plus belle, la plus risquée qu’il vous fut donné d’écrire ! »[7]

  Noëlle Chatelet s’appuie sur le texte que je viens de citer pour écrire cela mais si elle peut en tirer cette conclusion c’est, peut-être, pour n’avoir pas suffisamment fait confiance à ce Sade philosophe qu’elle est une des premières à admirer et pour n’avoir pas vu que, justement dans ce texte, le vieux Sade farceur se référait à ce qui était « écrit là-haut, selon notre ami Jacques le fataliste ». Et qu’est-ce qui est écrit là-haut, en ces années 1803-1804 ? Qu’est-ce qui amène Sade à écrire de manière effectivement très butée : « il n’est donc pas vrai que Justine soit de moi. Je dis plus : il est impossible qu’elle en soit. C’est ce que je viens de démontrer. » et à dire en même temps, n’en déplaise à Noëlle Chatelet, la même chose qu’elle, c’est à dire qu’il est très fier d’avoir écrit un aussi bon livre que Justine.

  Tout cela pourrait ressembler à la si célèbre histoire juive, racontée par Freud, où un homme, accusé par son voisin de lui avoir rendu un chaudron troué, lui donne trois réponses qui, séparément, auraient été chacune acceptables mais qui, ensemble, font rire tant elles attestent de la mauvaise foi de la personne qui se disculpe en affirmant : qu’on ne lui a jamais prêté de chaudron, qu’il n’a pas fait de trou au chaudron qu’on lui a prêté et que, de toutes façons, le chaudron qu’on lui a prêté était déjà  troué.

  Comment donner sens à ce texte absurde ? En le situant à un moment où ce ne sont plus les philosophes qui sont au pouvoir et où il est possible de récupérer son habit de philosophe pour reprendre ses combats contre la bêtise et l’obscurantisme sans se rendre complice de quelque massacre. Sade, avec un incroyable courage et un humour magnifique met en scène les abus des pouvoirs du moment, jamais ceux de la veille.

« J’ajouterai ici quelque chose de plus fort : c’est qu’il est très singulier que toute la tourbe dévotieuse, tous les Geoffroy, les Genlis, les Legouvé, les Chateaubriand, les la Harpe, les Luce de Lancival, les Villeterque, que tous ces braves suppôts de la tonsure se soient déchaînés contre Justine, tandis que ce livre leur donnait précisément gain de cause. Ils eussent payé pour avoir un ouvrage aussi bien fait que celui-là pour dénigrer la philosophie, qu’ils ne fussent point parvenus à l’avoir. Et je jure sur tout ce que j’ai de plus sacré au monde que je ne me pardonnerais jamais d’avoir servi des individus si prodigieusement méprisés de moi. »[8]

  Les « braves suppôts de la tonsure », ceux qu’il décrivait dans Sodome et qu’il croyait partis à l’autre bout de la terre,  sont revenus sur le devant de la scène et ont remplacé « les vertueux défenseurs du bon droit », les philosophes mis au pouvoir par la Révolution et qui dans les couvents et les lieux clos où ils se réunissaient s’étaient laissés asphyxier par les miasmes inquisitoriaux. Les membres de cette “tourbe dévotieuse” sont trop imbéciles pour s’apercevoir du parti qu’ils pourraient tirer de Justine pour critiquer cette Révolution et cette philosophie qui leur avaient fait si peur, mais si l’un, un peu plus malin que les autres, voyait cela, ce serait pour Sade un cauchemar et il le précise bien à la fin du texte : « les abus », cette spécialité française, voilà ce qu’il trouve toujours sur son chemin, voilà ce qu’il dénonce, voilà la seule chose qui lui fasse lever les yeux au ciel pour retrouver et son ami Jacques et son sourire, malgré tout.

  Non, ce n’est pas comme Jean Deprun et Noëlle Chatelet le croient parce qu’il craint les pouvoirs en place que Sade nie être l’auteur de Justine, il écrit d’ailleurs au même moment les journées de Florbelle dont le manuscrit par trois fois lui sera confisqué dans sa chambre par les envoyés de la préfecture de police et la seule page qui nous en reste montre un Sade qui, une fois de plus, malheureusement en vain, a sorti ses tréteaux carnavalesques pour montrer en action les nouveaux maîtres du temps ou du moins les Anciens revenus sur le devant de la scène, parmi les personnages, Louis XV et surtout l’abbé Modose, un abbé qui dose ses mots, à mille lieux de Juliette la Française, la démocrate, caracolant à travers l’Europe et déclarant à la reine de Naples, la belle-soeur de Marie-Antoinette :

“« Le plaisir de foutre ne m’aveugle pas au point de ne pouvoir discuter les intérêts des différents peuples de la terre. Le flambeau des passions allume à la fois, dans les âmes fortes, celui de Minerve et celui de Vénus, à la lueur de celui-ci, je fous comme ta belle-sœur, aux rayons du premier, je pense et je parle comme Hobbes et comme Montesquieu. »

 Le XIXe siècle est là et comme l’écrit Virginia Woolf dans Orlando, Orlandodont elle fait au XVIIIe une femme:

“Quand le douzième coup de minuit sonna, la nuit était complète…Le XVIIIéme avait vécu, le XIXéme venait   de naître…Les hommes sentirent le froid dans leur cœur, le brouillard humide dans leur esprit…L’amour, la naissance et la mort furent emmaillotés de belles phrases. »

  Faire de l’abbé Modose un des personnages principaux des « Journées de Florbelle », le dernier texte de Sade, a d’après moi, ce sens. Un abbé libertin d’abord, qui « dose ses mots » ensuite, voilà bien le froid dans le cœur et le brouillard dans l’esprit, Juliette quant à elle, ne dosait pas ses mots, mais Juliette « la démocrate » n’est plus de saison, la Révolution est finie, le pouvoir a changé de mains et même sous sa forme féminine et carnavalesque Roland, comte d’Angers et Durandal sa fidèle épée sont définitivement remisés au magasin des accessoires. Juliette, comtesse de Lorsange, tuant son chevaleresque mari, comte d’Angers pour prendre sa place et arpenter le monde avec, en guise d’épée, la Durand qui constamment assurera sa défense sera, contrairement à ce qu’imagine Virginia Woolf pour son Orlando, le dernier avatar de la chevalerie et Marianne, la petite République de 7 ans, leur fille,  pourra être tuée par sa mère à la fin du roman à la demande de Noirceuil, seuil du noir, le nouveau ministre qui a évincé Saint-Fond, le grand plein de morgue, que Juliette avait fui en Italie. Sade quant à lui, sera envoyé à Charenton où avec Gastaldy, le médecin avignonnais et de Coulmier il mettra en place un théâtre pour tenter de guérir au moins les fous de l’hospice par ce que Gastaldy, le bon Gastaldy membre du jury gastronomique, nommait lui-même une cure de gaieté. L’histoire finit mal, très mal, à la mort de Gastaldy, c’est Royer-Collard, le frère du ministre qui le remplace et n’aura de cesse de faire renvoyer de Coulmier, interdire le théâtre et priver Sade de plume et de papier. Tout cela il le réussira mais ne parviendra pas à faire exclure Sade de Charenton pour l’envoyer, à plus de 70 ans, finir ses jours, seul, au fort de Ham, une forteresse plus terrifiante que le château de Silling mais si l’histoire finit mal pour l’homme Sade, pour le romancier elle n’est toujours pas terminée.

 Pourquoi Sade aurait-il, dans son œuvre, confessé ses petites ou ses grandes misères ? Son secret ? celui de tous ceux qui font de la faribole une profession, celui de Saint-Fond :

« Lorsque nous sommes jaloux d’en imposer aux autres, il faut les accoutumer petit à petit à voir en nous ce qui foncièrement n’y existe pas, autrement ils nous verront tels que nous sommes, et nous y perdrons infailliblement. »[9]

 J’espère ne pas avoir fait un coup bas à Sade en le décrivant comme un homme et un romancier tendre, rieur et de bonne compagnie.


[1]   Le philosophe et les sortiléges, Les éditions de Minuit, 1985, p 91-92.

[2]   Lettre de Sade à Milli Rousset,  12 mai 1779, Sade et ses femmes Correspondance et Journal, ed François Bourin, Paris 2016, p 150.

[3]   Les 120 journées, Pléiade t. 1, p. 24.

[4]   Juliette, 10/18, t.2, p. 501 ou OC, t. IX, p. 167.

[5]   Sade, Les crimes de l’amour, Paris, Gallimard, folio, p. 42. Idée sur les romans.

[6]   La nouvelle Justine, 10/18, t..2, p. 707.

[7]   Justine, Annexes, Noëlle Chatelet, Gallimard, Idées NRF, 1981, p. 436.

[8]   Notes littéraires 1803-1804, OC, t. XV, pp. 27-28.

[9]   Histoire de Juliette, 10/18, t. 2, p. 94.

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