DUNKERQUE des docks en ligne

 Suite à la participation au séminaire du 2 mai 2018  de Sylvie Guillet (directrice e l’INSET de Dunkerque et de William Maufroy, directeur des Archives de la Communauté urbaine) , nous republions l’article Créativités et territoires de septembre 2014, dédié à l’aventure de la Halle aux Sucres à Dunkerque.

Dunkerque : des docks en ligne (étape 49 de l’expérience “Créativités & Territoires”)

 La façade de la gare de Dunkerque, première gare de marchandises de France, porte en décoration, l’inscription latine suivante, sculptée en 1955 par le Prix de Rome Ulysse Gemignani: Salutem tibi dat /Nostra late pollens/Civitas navibus/Ferratisque viis. Ce qui peut être traduit par : « Elle te salue, notre cité, on ne peut plus puissante par ses navires et ses chemins de fer ». Dunkerque, troisième port français des marchandises, complète pour l’axe « Créativités & Territoires » l’expérience havraise à bien d’un titre. Si l’on sait que plus de quatre-vingt pour cent des marchandises internationales transitent et sont échangées par les ports, Dunkerque après le Havre, sont d’excellents témoins du dynamisme des activités industrielles françaises. Choisir la matérialité de Dunkerque pour imaginer un centre d’apprentissage en ligne signifie, quelque part, que les sites du Nord et de la Manche sont en train de se désembourber de la poisse des trente dernières années et réinventer les routes de la course.

Mathilde Vanderrusten avait construit la 49eme rencontre «  Créativités & Territoires » avec nous le 29 septembre 2014 (en calendrier républicain inspiré du latin : mois Vendémiaire jour Amarante), comme Fazette Bordage sur le Havre le 9 septembre (naguère mois de Fructidor, jour du Houblon), pour participer des multiples ruissellements culturels qui annoncent les résurgences économiques de la créativité. Présente à notre réunion de Clichy-la-Garenne (étape 46, mars 2014), cette chargée de mission de l’INSET Dunkerque organisait en équipe un télescopage nécessaire : une discussion en comité restreint le 29 sur la créativité et le rôle de l’INSET dans ce processus, et une journée à acteurs multiples le 30 septembre, dans une démarche consacrée aux Temps de la Ville. Si comme les statistiques le démontrent, une minorité de vingt-sept pour cent des personnes qui travaillent en France le font sur des horaires classiques de bureau, il y a donc urgence à aménager les horaires de l’éducation (tout le long de la vie), des services institutionnels, des transports et d’une manière générale des activités de service public, pensées, préparées et à l’oeuvre. On ne peut, pour exemple, débattre de l’ouverture des commerces, sans questionner l’ouverture des bibliothèques le dimanche.

Le temps réel, l’espace vécu et la mémoire des lieux

Depuis juillet 2014, l’INSET délocalisée inaugure en locaux partagés, pour la première fois de son histoire, l’imposante Halle aux sucres, un double quadrilatère de briques et de pierre, traversé d’une rue vitrée qui débouche en hauteur sur une terrasse en caillebotis, de laquelle le promeneur découvre le ciel et les môles, les quais, les navires et les entrepôts. Ce bâtiment industriel, restructuré pour y loger des institutions autonomes, est emblématique de l’activité sucrière du port depuis le XIXème siècle, à la jonction terre-mer de la canne à sucre coloniale et des betteraves françaises. Récemment réhabilité après des années d’abandon et une occupation discrète d’artistes, la Halle lançait, le lendemain de notre discrète halte, son premier séminaire national dédié aux temporalités de la ville moderne. L’expertise de la Plate-Forme allait à la rencontre d’une double interrogation : quid des ressources de la Créativité à Dunkerque et comment l’INSET peut-elle y participer, notamment par le Learning Center ? Trois langues rapprochent leurs enseignements dans ces deux flux. Le Quid latin devenu familier car il traduit à la fois le Quoi et le Qu’en est-il, approche dans sa notion philosophique de quiddité, la chose en elle-même et le Learning center, qui s’entend comme il s’énonce : centre d’apprenance. Si on contracte les deux extrêmes, on obtient cette vraie question : comment participer de l’apprenance, sur quels modes et quelles valeurs ? Nul doute que Dunkerque en perpétuel et nécessaire chantier ait, dans la transition industrielle et portuaire qui s’annonce, sa place à trouver grâce aux combats et aux expériences menées par le passé.

Nous[1] avons donc participé de la première expression collective du vaisseau de pierre, naguère dénommé « entrepôt réel des sucres indigènes ». Le sucre est en effet une denrée précieuse, à la jonction des mondes de la guerre, de la traite et du commerce maritime. Le conflit avec l’Angleterre donnait au savant Benjamin Delessert l’occasion en 1811 d’extraire du sucre de la betterave : la transition entre les sucres d’importation et de production locale confirma Dunkerque dans le statut de premier port sucrier, avoir été un port corsaire pionnier contre la puissance anglaise.

La juxtaposition de l’INSET avec d’autres structures associées dans un même bâtiment historique portait, dans son intention, la part tourbillonnante de l’innovation, fille des guerres et des crises économiques. Entre ciel et terre, au bout de la darse 3 du quai Freycinet, dans une architecture où l’acier et le verre renvoient en miroir la présence des paquebots, des conteneurs et des constructions publiques : logements sociaux, université, archives, agence de l’urbanisme, et surtout, médiathèque des territoires, ici dénommée Learning Center Ville Durable, le môle virtuel du flux « tourbillonnaire » des connaissances de demain. Deux responsables territoriaux Fabienne Lesieux, responsable des publics du Learning center et Yannick Vissouze de la direction de l’action économique (Communauté urbaine de Dunkerque) participaient de notre réunion.

En introduction, Mathilde Vanderrusten avait missionné l’ethnologue Delphine Crublet, afin de nous exposer un état des lieux comparatifs de la créativité urbaine, particulièrement portuaire. Sa synthèse reprend la logique ethnologue du « miroir tendu » en conjuguant les approches du terrain et des structures à l’œuvre (selon les schèmes explicatifs proposés par Lévi-Strauss). Les références de son récit partaient en étoile de l’étymologie latine (creare : produire, faire naître, croître), conjuguant des étapes théoriques (Charles Landry et Richard Florida) avec des expériences nationales répertoriées depuis une vingtaine d’années.

Lors de son mandat, la ministre de la Culture Aurélie Filipetti, reprenant les axes de l’économie mauve, a fait établir par ses services un guide des formes et industries culturelles à fort valeur ajoutée, dont : le patrimoine, le spectacle vivant, les arts visuels, la presse, le livre, l’audiovisuel, le cinéma, l’architecture, la publicité, l’hybridation son/image, la gastronomie et d’une manière générale tout ce qui facilitait l’accès au savoir et au goût (bibliothèques, associations, Learning centers, etc.…). Dans ce faisceau de définitions croisées et cumulatives, les villes semblent plus porteuses de créativités culturelles que les campagnes. De fait l’UNESCO a promu le label de « villes créatives » dont Lyon, Saint-Etienne et Berlin sont désormais emblématiques. Le quartier de la création à Nantes, et quartier de Tournefeuille près de Toulouse sont des expériences qui attirent la réflexion des élus des villes moyennes. Pour Nantes (comme Montreuil en Ile de France au début des années 1980) la culture se développe grâce à des équipements mis à disposition des artistes et des créateurs. La seconde phase du projet s’est développée sur une trame paysagère et la valorisation du « bien-vivre » nantais qui a su attirer des actifs de la capitale. La troisième phase concerne « l’Ile de Nantes », trois cent trente-sept hectares de friches industrielles réaménagées en base de loisirs, restaurants et des créations culturelles.

La comparaison avec Nantes (et d’une manière générale les sites portuaires) doit cependant être resituée, au-delà des récentes décisions des élus, dans le relais atlantique de la traite. Naguère, le commerce triangulaire a suscité la richesse de Nantes et de Saint-Malo et, en conséquence, de toutes les villes qui se sont adonnées à la guerre de course, le Havre et Dunkerque. Napoléon Bonaparte l’avait si bien compris qu’il rétablit l’esclavage, alors que la république d’Haïti avait su illuminer en miroir la réflexion de la Révolution française. Au XXème siècle, Nantes prolongeait sa vitalité économique grâce à ses chantiers navals, son commerce agroalimentaire et son nouveau « pôle d’excellence » qui, dans les années 2000, mutualise les industries automobiles et des transports. Les flux nantais, entre la Loire et l’Atlantique, sont valorisés par un climat doux, des aménagements fluviaux riants et des infrastructures de formation et de loisir, indispensables à l’attractivité urbaine. La constellation nantaise entend préfigurer la ville idéale, nantie  d’un arrière-pays dynamique: écosystémique, propre, « une université permanente » à vocation atlantique qui épouserait une ville verte.

Détournant concrètement ce miroir vers la mer du Nord, Yannick Vissouze, à la direction de l’action économique de la communauté urbaine, rappelle que Dunkerque est le troisième port de France et que cette caractéristique est fondamentale. L’arrière-pays, fractionné entre la France et la Belgique, pèse de peu de poids dans une ville tournée vers la mer, qui a été essentiellement une plate-forme industrielle liée à la puissance publique : raffinage et centrale nucléaire ont succédé production de masse au commerce des toiles, des sucres et de la sidérurgie. Aujourd’hui, nantie d’équipements importants, Dunkerque entend disputer le flux international de marchandises à une concurrence internationale, principalement néerlandaise. L’attractivité des lieux a parfois été secondaire après la priorité à l’économie lourde. Désormais les élus cherchent à rééquilibrer les potentiels par une écoute des associations, des citoyens et des nouveaux arrivants, tissant des passerelles vers les villes du plat pays. Une logique d’ensemblier se substitue à de fortes directives. Dunkerque et le Havre auront à jouer des parties proches. Tandis que le bâtiment Art nouveau des Bains Dunkerquois va être réhabilité en hôtellerie de luxe, la ville populaire, en briques rouges, reste un enjeu dont la misère ou la prospérité seront les arbitres des prochaines élections : certains quartiers de la ville sont durement touchés par le chômage.

La directrice de l’Institut national spécialisé d’études territoriales de Dunkerque, Sylvie Guillet venue nous rejoindre, a complété ce descriptif du récit de fondation en 2000 de l’INSET, un établissement d’enseignement supérieur de quarante-cinq personnes, qui forme les cadres territoriaux[2] et qui, depuis quelques temps, s’interroge sur les modalités de la transition économique et sociale. La France compte à ce jour quelque un million huit cent mille de fonctionnaires territoriaux, menacés dans leurs emplois et qui ressentent une vive inquiétude dans la gestion de la transition des structures sociétales et de l’État. Si l’opinion publique comprend le vieux métier de maréchal-ferrant, indispensable aux échanges du passé par le travail de la forge et le ferrage des sabots, il n’en est pas de même du rôle du fonctionnaire territorial, qui accompagne en obscur témoin, l’invisible de l’administratif. Le fonctionnaire territorial détient un pouvoir qui lui est confié, dont on lui dénie le plus souvent la compétence au profit de conseillers extérieurs. Le temps est passé depuis que Charlemagne envoyait ses missi dominici dans les provinces et où la République évaluait la fonction de service public comme une véritable mission. Dans cette redéfinition des rôles de chacun, Le Learning center Ville Durable peut être un lieu relationnel ouvert entre les publics acteurs et citoyens, créant de la valeur au-delà des demandes ponctuelles des usagers. Les métiers des enseignants doivent se confronter avec des ressources en ligne, sur le principe de « cours augmentés », dans la logique de la réalité «augmentée» par le multimédia. Voici vingt ans, les discours de management privilégiaient l’analyse systémique, dont le sens a évolué. Il semble que l’expansion des nouvelles pratiques citoyennes liées au virtuel et aux échange, à la fois immédiats et lointains, permette de conjuguer les principes de responsabilité et de créativité, c’est-à-dire de faire œuvre et tout en restant attentifs aux évolutions du tissu urbain. De même, Sylvie Guillet milite pour relier les notions de beauté et d’utilité, dans une pensée de la complexité qui peine encore à se faire entendre au niveau national. Cet esprit de partage des savoirs et des envies se ressent sur le nouveau site: la préparation de la Journée inaugurale du Temps des Villes a mutualisé souplement les compétences des divers locataires de la Halle au Sucres, démultipliant les dialogues du temps des villes sur des espaces, des tables rondes et des plénières diversifiées.

L’important, c’est d’y croire

Quand on marche de la gare vers la Halle aux sucres, on longe une série d’entrepôts bruns et bleus, parfois sagement décorés de mouettes au pochoir, parfois tagués plus nerveusement de riches couleurs explosives. Les artistes de l’association Fructose [3]y ont posé leurs pinceaux, d’abord sur la Halle aux sucres, désormais sur des entrepôts en effervescence : la douceur de miel artistique de Fructose, en récolte locale, équilibre les échanges économiques de la Saccharose industrielle. Après un premier chaos coloré des formes créatives, une phrase péremptoire, maladroitement peinte en grosses lettres sur la dernière paroi du container, laisse perplexe : C’EST D’Y CROIRE. J’en imaginais la devise du môle jusqu’à ce qu’une déambulation plus attentive découvre le mot avant-coureur de l’IMPORTANT, en petites lettres fermement dessinées.   L’artiste anonyme avait minoré ce qui aux yeux du manager caractérise l’attitude active, pour valoriser la foi dans l’aventure. Entre le foisonnement des formes qui assouplit la rêverie et le « c’est d’y croire », il y a ce trait d’union de « l’important ». Cette remarque ouvre la petite porte des contes et de leurs morales : il (ou elle) ne savait pas que c’était impossible, alors il (ou elle) l’a fait. Dans les dialogues des experts, revient en connivence le terme de « signaux faibles », comme s’il était simple de reconnaître à la fois le signal, le signal faible et son immense portée…philosophique.

On retiendra de Nietzsche, cette formule profonde : « le pire ennemi de la vérité n’est pas le mensonge mais la conviction ». En effet, garder la tête froide pour comprendre et accompagner la complexité, suppose de prendre une vraie distance avec nos emballements personnels, nos mythes et nos logiques sociétales. Dunkerque a été restructurée par ses équipements industriels et portuaires, dans une logique de service public, mais la personnalité indépendante de ses habitants, pêcheurs et jardiniers des dunes, corsaires et ouvriers immigrés demeure en filigrane des grands ouvrages nécessaires. À mi- mot, la longue histoire de Dunkerque doit participer de ses infrastructures récentes. Il y a quelque trois siècles, cette cité convoitée passait en une même « folle journée » de la domination des Flandres, de l’Espagne à celle de la France : Dunkerque, reste une cité singulière, corsaire par situation.

Même dans une exubérance créative, la reconnaissance, la prospective et l’appartenance opèrent le plus souvent masquées. Je me suis promenée loin des digues, mue par cette recherche du mystère d’équilibre que suggère l’insolite. Au-delà des « croissances bleues » et vertes, Dunkerque recèle sur l’ancienne paroisse de Rosendaël (littéralement « la Vallée des roses »), un dédale secret de rues qualifié depuis les années 1920 de Quartier excentric par son promoteur François Reynaert : on y déambule entre des maisonnettes aux teintes bleues, violettes, jaunes et roses, dont les coloris pastel enrobent de bonbon un bâti profondément original. Son promoteur créatif, tour à tour tisserand, sculpteur, peintre, musicien, né dans le quartier de la Tente Verte de la « Vallée des roses » avait même doté le lieu d’un Casino Excentric en 1939. Pourtant, ayant fondé ce quartier dont le succès donna naissance à une véritable paroisse, l’artiste-entrepreneur François Reynaert se vit refuser de continuer son œuvre à son inspiration, au motif qu’il n’était pas architecte. Les Trente Glorieuses (ou les Trente Piteuses) qui s’ensuivirent dénièrent à l’artiste son goût d’embellir les lieux.

Si les lieux transforment leurs passants, nul n’interdit de penser que les habitants sont profondément solidaires du charme du site. Pour comprendre la symbolique résistante de ce minuscule pâté de maisons bonbonnières, le végétal, après la couleur, offre son discret signe de piste: les arbres plantés diffèrent radicalement des platanes et autres foresterie des carrefours urbains. Le Quartier excentric est enserré de fragiles cormiers, ces sorbiers rares, porteurs des pommes naines, comestibles, comme les nèfles, lorsqu’elles sont blettes. Il me semble que cet entêtement de la différence, porte différentes moralités, qui doivent faire comprendre aux aménageurs la nécessité des inventeurs et des poètes, trublions entêtés des experts officiels. Cormes discrètes et roses de quartier ont fait bon ménage jusqu’au « bel aujourd’hui » au défi des injonctions modélisées de la modernité. L’important c’est d’y croire.

Préserver les racines

De même, en contrebas du vaisseau remodelé de la Halle aux Sucres, gît un modeste carré d’herbes folles enserré par une palissade de planches. Ce curieux jardin sauvage, dénommé le « Petit Mince », prospère en lutin entre deux entrepôts, enclave discrète du quartier du « Grand large » qui l’enserre. Cette enclave herbue a été conçue pour reposer 13 années en jachère, afin de mesurer le développement de la nature « sauvage » sur le môle. Désormais, les chouettes y nichent et les insectes s’y retrouvent. Le Petit mince  est devenu le Quartier excentric du môle, tendrement couvé du regard par les passants des terrasses. Les obstinations de la créativité offrent aux docks ce petit rien de rêve nécessaire, comme la barbe en bataille que Bachelard s’obstinait ne pas vouloir tailler. « Ôte-toi de mon soleil » aurait dit de sa jarre (pithos en grec) le philosophe Diogène au chef militaire Alexandre qui venait respectueusement lui proposer son secours. La juxtaposition du petit et du grand Dunkerque, entre ciel et mer, offre un paysage ressource, où l’insolite perdure.

Daniel Droz, chef d’établissement du collège Gaspar Malo[4] de Dunkerque et physicien de formation, avait été remarqué par Jacky Denieul par sa volonté de sauver les langues de l’Antiquité, le grec et le latin, menacées d’abandon par les élèves du collège. Pour combattre cette antienne des « langues mortes » résiduelles et, à terme, inutiles, que l’opinion publique colporte au nom de l’innovation industrielle, le principal du collège encourage depuis six ans les voyages à Rome et Grande Grèce des enseignants avec leurs élèves. La fréquentation des langues anciennes prépare à la bonne écriture, au droit, à la biologie, aux lettres aux professions médicales, dans une résistance globale de la latinité. Le lendemain de notre réunion de travail, le philosophe et urbaniste Thierry Paquot, président du Comité de préfiguration de la Halle au sucres, prolongeait cette analyse en expliquant que le Temps, ce mot latin, signifiait étymologiquement une coupure (le temps des heures et des horloges), alors que les Grecs pensaient sur trois temporalités, issues de trois mots distincts.

Cette résistance éducative n’est pas innocente : depuis 1935, en effet, non seulement le nom botanique du taxon, mais sa description, devait être intégralement rédigée en latin. Le taxon, issu du grec (i.e. : « mise en ordre ») correspond à la première classification homogène des espèces, donnant ce mot de taxinomie qui semble aujourd’hui plus familier que son bref cousin. En 2011, le XVIIIème Congrès international de botanique de Melbourne subit une attaque en règle des botanistes de langue anglaise, modifiant la définition même du Code international de nomenclature botanique. Pour la première fois de notre ère, l’anglais fut ajouté au latin scientifique, tandis que la description des nouveaux taxons put être éditée sous forme numérique.

L’imbroglio des langues et des identités culturelles forme un écheveau avec lequel il faut tisser du sens : dans sa nouvelle course à l’anglais, l’État dote les écoles d’outils informatiques alors que les enseignants trop souvent impréparés. De même, il n’est pas sûr que l’anglais, langue du commerce, ne soit pas en perte de vitesse devant l’espagnol, le russe et le chinois, témoignant également d’un vrai retour du français. La francophonie (et sa materia prima des langues méditerranéennes) n’est pas prête à rendre les armes : la « guerre de course » des langues offre un fascinant spectacle.

Fabienne Lesieux décrit les premières activités de ce Learning center Ville Durable[5] qui a su rassembler quelque mille cinq cent personnes lors des journées du Patrimoine de septembre. Parmi les quatre centres d’apprenance ouverts en région, ce centre va remplir plusieurs missions éducatives, en relais de l’archipel universitaire de la Côte d’Opale des sites de Boulogne, de Calais et de Dunkerque. Une exposition « l’enfant et la ville » inaugure le lieu qui espère également être un centre de ressources pour les travailleurs sociaux et les étudiants. Cependant, elle remarque que ce lieu, dans sa nouveauté, n’arrive pas encore, à drainer les tranches d’âge de dix-huit à trente ans, pour des raisons qu’il faudrait étudier. Ouvert aux services administratifs comme aux associations, Le Learning center pourrait, dans le cadre des activités périscolaires, devenir également le refuge des « orphelins de 16 heures » ceux dont l’activité professionnelle des parents ne permet pas de venir récupérer les enfants tôt. Cette Halle aux sucres recèle enfin les Archives de l’agglomération, ce vaste réservoir pour l’instant négligé des informations citoyennes, sociales et économiques. Il faut savoir qu’aux États-Unis des sociétés privées rachètent des fonds d’archives, pour établir d’immenses bases de données, qu’elles font entrer en partenariat institutionnel pour gérer les États. La richesse de notre future société de la connaissance gît en trésor méconnu dans les Archives publiques, insuffisamment connectées avec le présent : en France, le management, pour reprendre la formule de l’économiste Maurice Baslé (Université de Rennes 1), « est en silo », excepté quelques expériences qui telle la Cantine numérique à Rennes savent croiser et mettre en valeur les profils multidimensionnels de la ville.

Pour reprendre le terme forgé par le polytechnicien et généticien François Taddei, les enfants qui naviguent sur la haute mer des sciences, es archives et des langues deviendront des « savanturiers ». Gaspard Malo qui donne son nom au collège, était le fils d’un corsaire d’Empire, était à la fois entrepreneur, homme politique républicain, créateur du service de remorquage du port. C’est également Gaspard Malo qui, sous la Seconde république, achètera un terrain de six cent quarante et un hectares, à l’origine des villes de Malo-les-Bains et de Rosendaël, aujourd’hui quartiers de plein exercice de Dunkerque. Dans la boucle qui irrigue les temps de la ville, ses parlers et ses monuments d’usage, une salle du Learning Center est paradoxalement dédiée à ce Malo francophile. Le taxon des Créatifs est en train de se former.

Fécondité du terrain

Notre rencontre a donc été une belle occasion d’entendre des expériences de terrain qui témoignent d’une éthique que naguère ont aurait associé au service public et qui témoignent tout autant d’un attachement sensible à la cité et sa région

Naguère lycéenne sur la cité de Jean Bart, puis étudiante à Lille et à Paris, l’ingénieure spécialisée en bases de données, Natacha Morsa est revenue vivre en famille à Dunkerque. Attentive à une expérience de codage initiée à Lille, elle transposé à Dunkerque cette démarche et cofondé (avec une amie Anne Sophie Payen, ingénieure chimiste) l’association Coding & bricks. Cette association développe à l’attention des enfants et de leurs familles la création assistée sur ordinateur à partir du logiciel scratch, en partenariat avec les FRAC. Pour faciliter la démarche et susciter la confiance, les démonstrations de code sont associées à des ateliers et des goûters, où se côtoient des enfants de six à quatorze ans accompagnés des parents. Ces Coding goûters permettent de resituer l’effort collectif des informaticiens tout en stimulant la créativité des enfants. Cette initiative prend une dimension importante qui associe à la démarche un jeune lycéen, Quentin Dupuy, développe un atelier de code à l’hôpital, organise le 11 octobre une Code week en direction des écoles et séduit la Commission européenne… La modestie et le savoir-faire de Natacha Morsa et d’Anne Sophie Payen sont des briques nécessaires à la construction des nouveaux savoirs.

Pierre Bataille, co-fondateur (avec son épouse Steffie) de l’entreprise de coworking, Work et co décrit son parcours. Le couple a hésité avant de s’implanter en mai 2011 près de la gare, dans une ancienne filature industrielle de neuf cent mètres carrés, au 15 rue Jean de Maille qui offre quatre salles principales en contenance variable (trois, quinze, trente et cent personnes et six bureaux. Le modèle économique et environnemental choisi pour cet espace correspond à une entreprise solidaire dont certains espaces sont mis à disposition d’associations de quartier ou pour travailler avec les écoles, tel le lycée Jean Bart. Pour qualifier cet endroit historique comme un lieu créatif de travail et de vie, la structure de travail se dote d’un service de restauration bio, équitable et local (de type « slow Food »), d’une ressourcerie (notamment à partir de palettes de chantier reconverties en meubles) et d’un service de garde d’enfant de dix berceaux. Pierre Bataille est en lien avec la communauté des entrepreneurs sociaux (tel « La France s’engage ») dans une démarche de collectifs heuristiques dont les territoires portent désormais des exemples féconds.

Anne-Marie Bortier se décrit joliment comme « née dans les dunes » et « maître composteur ». Elle conduit une éducation à l’environnement au travers du Centre Permanent des Initiatives à l’Environnement (CPIE Flandre Maritime). Elle a travaillé pour déployer cette offre publique au travers des associations (ADELIT) et nous présente ce jour une expérience de sept jardins partagés et compostage de Malo les bains à Saint-Pol sur Mer. Le jardin partagé permet de connaître les aspects géographiques et les singularités culturelles du littoral, des polders, des villages traversés. Par ailleurs, « le temps passé ensemble soude le projet » et entraine des dialogues, une concertation, des médiations fructueuses qui participent de l’humilité du geste de sauvegarde et de la solidarité intergénérationnelle. L’espace naturel est partagé au-delà de la simple délimitation des parcelles : il offre à profusion du lien social, des ressources économiques, favorise l’apprenance et développe la santé par le goût[6]. Pour reprendre les analyses de densité «  Créativités & Territoires », une opération riche de sens porte en elle sa pérennité.

Venu de Paris, l’optimiste et indépendant Marc Tirel, qui vient d’écrire un e-book Tout va trop vite, les mutations numériques en question, intervient à plusieurs reprises sur ces communautés d’apprenance qui le passionnent. Il rappelle que l’association Ouishare, née en 2012 du blog de l’ingénieur commercial Antonin Léonard concerne l’économie collaborative qui touche désormais des secteurs tels que la consommation, la production, le crowfunding et les monnaies locales, dans une dialectique de « connecteurs locaux ». Après la discussion sur les freins au développement du e-learning, son diagnostic pointe l’absence de lieux d’apprenance et de dialogue. Les entreprises sont encore trop pyramidales et les citoyens ne se sont pas encore emparés de ces outils. Marc Tirel, dans la logique de Jérémy Rifkin et du Ouishare, pense que la démarche collaborative, lui de grignoter des marchés anciens peut développer de nouveaux échanges, qui, à terme, font révolution. Fonctionnaire territoriale sur le Poitou- Charentes comme Jacky Denieul, Christine Dion était venue pour entendre les expériences de Dunkerque et partager les siennes. Son service picto-charentais accompagne le développement de trente ateliers régionaux qui explorent les alternatives économiques, de l’épargne citoyenne (Les Cigales) à des formes de mutualisation. Elle utilise le terme « d’entreprise libérée » dans la description de ces expériences de terrain. Ces mots prennent une coloration particulière alors que l’Etat atteste, depuis deux mandats, d’une volonté de recentralisation fiscale.

L’insolite cité de Jean Bart

Les créatifs américains ont décrit l’émergence de la « Freakoconomy », dite en français « économie insolite » à partir des observations concrète d’un économiste de Chicago Steven Levitt mises en forme par Stephen J.Dubner dans un best-seller Freakonomics publié en 2005 qui a dépassé les quatre millions d’exemplaires vendus en 2009 et vient d’être, tardivement, traduit en français. Levitt et Dubner soutiennent que l’économie est, à la base, l’étude de mesures incitatives et le démontrent à travers des sujets aussi divers que l’étude des prénoms, l’avortement, les habitudes des lutteurs sumo, la tactique du Klux Klux Klan, ou la hiérarchie des vendeurs de drogue. En 2007, les deux auteurs ont publié la suite sous le titre réjouissant de Superfreakonomics, qui continue la démonstration insolite à partir de la culture des gangs et de la gestion de l’argent par les singes capucins. En 2009, ils ont fondé une société de consultation et de développement axée sur la philanthropie comme moteur de l’économie.

Note démarche explore des voies semblables à celles de nos économistes référents, cherchant obstinément, comme Poucette, les petits cailloux qui peuvent donner du sens à un parcours. La quête du sens ressemble également à la course de ce « renard des mers », vieil adversaire de l’Anglais et ancêtre du mythique Jean Bart. L’aménagement du travail s’effectue désormais hors des rythmes imposés par l’industrialisation du XIXème siècle et suggère de s’interroger sur les modes de relation avec l’environnement. La visibilité du monde est différentielle, telle que s’en émerveillait naguère le philosophe Leibnitz lorsqu’il comparait les agitations du monde avec celles de la mer, reprenant en la proximité de Dunkerque, la pensée du romain Lucrèce. De même, de nombreuses recettes anonymes du Nord sont nées à Dunkerque tels la galette beurrée, le pudding aux raisins, ou le Potjevleesch (le « petit pot de viandes ») En 1957, la pâtisserie séculaire Aux Doigts de Jean-Bart a créé un biscuit aux amandes et café enrobé de chocolat au lait, appelé le « Doigt de Jean-Bart ». En septembre 2014, cet établissement se dote d’un « comptoir du goût » qui donne à voir la cuisine, où se confectionnent les desserts. Refluant vers le collectif et les profondeurs du goût, notre époque contemporaine se plait à revisiter la qualité des palais populaires, comme les métiers du Moyen-Âge savaient en exalter la mission concrète.

Le philosophe Castoriadis prétendait, à juste titre, qu’une société se définit par une « institution imaginaire », une sorte le mythe à l’œuvre dont elle entretient l’imaginaire de destin. Deux siècles plus tôt, dans la transition révolutionnaire, le marquis de Sade signalait que « tout le bonheur du monde est dans l’imagination ». Dunkerque, en vraie ville du Nord, offre un carnaval où les masques tombent : son symbole est le hareng, que le premier magistrat de la ville lance depuis le balcon de la mairie, par centaines de kilos à des milliers de carnavaleux qui se pressent chaque année dans la ville. Là, comme pour d’autres secteurs inattendus, voire excentriques ou effervescents, Dunkerque à quelque chose à dire de différent.

J’ai employé enfin le terme de « collectif heuristique », particulièrement adapté à la philosophie développée au travers des rencontres « Créa &T ». Depuis la création de ce dispositif discret la crise a gagné en détresse mais nous observons également des organisations transversales de terrain qui échangent des informations, travaillent en philosophie et comprennent (ce qui était difficile à expliquer en 2008) que chaque structure recèle un handicap[7] qui devra évoluer au travers du lieu spécifique de son expression. Les lieux sont des organismes vivants qui peuvent rester en sommeil très longtemps, dans une jachère ou un coma provoqué. Le transfert des bureaux de l’INSET de la Place de la République à la Halle aux sucres suggère une vraie lecture métaphorique de l’évolution de cette structure d’enseignement, dédiée à un accompagnement territorial qui se diversifie.

Sylvie Dallet (Institut Charles Cros)

 

 

[1] De la Plate-forme « Créa &T», étaient présents les coordinateurs Sylvie Dallet (Ile de France) & Jacky Denieul (Poitou-Charentes), accompagnés de Christine Dion et Marc Tirel, venus de Poitiers et de Paris.

[2] Naguère dénommé École nationale d’application des cadres territoriaux (ENACT), l’INSET de Dunkerque fait partie du réseau des instituts du CNFPT avec les instituts implantés à Angers, Nancy, Montpellier et avec l’Institut national des études territoriales (INET) de Strasbourg.

[3] L’association Fructose développe un projet original qui conjugue l’expérimentation artistique, économique et sociale. Il s’agit de créer une base effervescente et solidaire dédiée au soutien à la jeune création et connectée à la ville et au monde. Une délégation multiple, en la présence de Fazette Bordage, devait faire le lien avec le Havre en octobre. Au fil des chantiers menés par les artistes et les adhérents avec une bonne dose de matériel recyclé, d’énergie et d’intelligence collective, cet espace de vie et d’échanges prend doucement racine sur le site du Môle 1 du port de Dunkerque.

[4] Collège Gaspard Malo – 1290 Boulevard de l’Europe – 59240 Dunkerque ce.0593666p@ac-lille.fr.

[5] À la présidence de cette Halle au sucres, le philosophe et urbaniste Thierry Paquot et pour conseillère culturelle, l’urbaniste-scénariste Maud le Floch. Pour mémoire, la Plateforme nomade « Créa &T » avait fait escale au POlau (Pôle des arts Urbains, Saint Pierre des Corps)   le 5 novembre 2010 (synthèse numéro 23 consultable sur le site de l’Institut Charles Cros).

[6] Sylvie Dallet & Éric Delassus, Éthiques du Goût, collection « Éthiques de la création », Institut Charles Cros/Harmattan, 2014

[7] Les territoires comme les personnes sont porteurs de handicaps. Ces notions liées de handicap et de création sont analysées dans l’ouvrage collectif Handicaps Créateurs codirigé par Sylvie Dallet & Bernadette Grosyeux et édité en octobre 2014. Cette publication téléchargeable à l’adresse www.centredelagabrielle.fr, développe les actes du colloque homonyme, consacré au handicap mental et psychique, organisé dans le cadre du séminaire internationale transdisciplinaire « Savoirs créatifs, savoirs migrateurs » (responsabilité générale Dallet/2012-2013, programme de recherche Éthiques de la Création).

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