Un exercice de mythanalyse : sortir des maux par les mots (enchâssements et énergies mythiques contemporaines)

L’Institut Charles Cros, par son séminaire de recherche international « Éthiques & Mythes de la Création », s’est associé le 23 octobre 2017 à un colloque de Mythanalyse organisé par Hervé Fischer (Québec), Orazio Valastro (Italie) et Ana Maria Peçanha (Brésil). Deux chercheurs de l’Institut ont participé à ce colloque transdisciplinaire : Sylvie Dallet et Lorenzo Soccavo.

  L’allocution de Sylvie Dallet, au titre  d’ “Enchâssements et énergies mythiques contemporaines”  n’a pas été lue lors du colloque  comme celle de Lorenzo Soccavo, mais improvisée sur des notes précises, en raison du temps de parole restreint. Cet article ne peut donc restituer les allers-retours de l’oralité (notamment le dialogue sur la “parabole des talents”), mais reflète plutôt l’organisation de l’écrit.   

” Si comme je le crois, la qualité d’un mythe se mesure à sa longévité, sa résurgence obéit à des modalités complexes qui sont porteurs d’énergies subtiles.  Nous le savons, les mythes se déchiffrent au miroir d’une époque, mais au-delà, ils en sont aussi les sources vives. Deux citations, aux antipodes, peuvent suggérer les  formes d’enchâssements  que je souhaite vous décrire.

« C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche. Ce chemin n’a pas de fin » écrit de France, le peintre contemporain Pierre Soulages. À cette remarque fine, répond un immémoriel proverbe malien : «le chemin le plus court pour aller d’un point à un autre ce n’est pas la ligne droite, c’est le rêve »… Le récit mythique répond au rêve dans une dimension floue qui, par enchâssements successifs, révèle des quêtes spirituelles complexes que les médias et les réseaux popularisent. Cette construction de situations hybrides, bâtie sur des imaginaires issus du monde entier, prend au XXIème siècle une ampleur croissante. La représentation démultipliée et fractionnée du monde par les Arts-relais (selon la terminologie schaefferienne :  les arts et les techniques de l’enregistrement), correspond à une tentative de recomposition sans précédent des croyances. Aux Comores, au Brésil, en Haïti comme en France, les sociologues décrivent la libre superposition des croyances dont la recomposition s’enracine sur des mythes, portiers accueillants de formes énergétiques. À l’inverse, les communautés soumises à des dictatures, tarissent l’imaginaire religieux  en le radicalisant : l’intégrisme ne peut accepter l’efflorescence mythique que la modernité propose au travers les médias et les nouvelles formes de communication.

Pour mémoire,

Cette recomposition énergétique contemporaine, liée au flux des images et des sons, modifie en profondeur trois relations :

– à la nature et aux non humains (tel en témoigne l’ouvrage Comment pensent les forêts [1] de l’ethnologue Eduardo Kohn)

à la finitude et au handicap et ce faisant, aux objets et aux outils (les handicapés ne peuvent être confondus à d’imparfaits instruments [2]),

au temps et à l’espace, laissant percer une sensibilité écologique accrue des ressentis d’atmosphères et des expressions paysagères.

En Europe, le mécanisme induit par la reproductibilité technique analysée par Walter Benjamin en 1925, annonce la contamination la société de spectacle, dénoncée par Guy Debord depuis son ouvrage de 1967. L’observation de ces phénomènes, dans leur extension toxique, suggère à rebours des actes de résistance, parmi lesquels :

L’exploration des diversités biologiques, culturelles et éducatives

La valorisation de l’art, dans ses analogies avec les métamorphoses du vivant

Une attention accrue aux récits mythiques, de quelque nature qu’ils soient.

Hervé Fischer, dans la conférence introductive du colloque d’octobre 2017, relatif aux pistes et méthodes de la Mythanalyse, distingue les mythes toxiques des mythes utiles (ou bénéfiques) au développement harmonieux de la société. Naguère, Aristote écrivait  dans sa Métaphysique : « Aussi, l’amateur de mythes [philomuthos] est philosophe [philosophos] en quelque sorte, car le mythe est composé de merveilles ».  Le merveilleux forge les épopées et les contes, dans une dialectique  temporelle  qui s’oppose. Mais le récit mythique dévoile  aussi, bénéfique ou toxique, une spiritualité transcendante, bien différente du dogme : le mythe, serpent d’un monde qui se transforme et se réinterprète, offre des réponses qualitatives aux angoisses archaïques,  comme aux chaos de la modernité. Son expression  occupe littéralement l’espace des « bottes de sept lieues » qui, sous l’Ancien régime,  permettaient aux cochers de tenir la distance sur sept relais de course, mesurées en lieues  [3].

Il me semble nécessaire, au regard de ces remarques liminaires, de comprendre les formes enchâssées (récits dans le récit) des mythes et l’acupuncture historique qui permet de les vivifier. Ces énergies souterraines forment les puisards du mythe, régulièrement utilisées comme des sources profondes des constructions de soi et les démarches de soin. De ce fait, La création mythique est une pensée en actes, un lien particulier avec le futur et le vivant dans la forge d’un futur dont on ne connaît pas l’issue.  la labyrinthe est, comme la mosaïque et le palimpseste, une figure majeure du processus cognitif. Le labyrinthe des motivations de chacun, conjugué à la prescience  collective de la fragilité du monde,  s’opacifie  au gré de la captation, la transformation  et la démultiplication des images et des sons.   À l’époque contemporaine, l’archive prend une forme mouvante, la référence se dilue et l’image se fixe…Un “dark web” semble désormais ancré au tréfonds des expériences. Le mythe se réinstalle d’autant plus rapidement qu’il relie les humains au-delà des frontières, mais aussi des dogmes.

L’énergie des enfants

Pour exemple d’énergies positives, l’enfant courageux et inventif, la jeune fille obstinée et confiante (petite Poucette réinterprétée par l’écrivain Michel Serres) des contes, le héros blessé des épopées, où l’animal-guide, collaborateur malicieux des jeunes gens perdus sont des formes immanentes de l’espoir. Toutes ces figures constituent des « trousses de secours » des blessures et des vulnérabilités du présent. Au Petit Poucet[4], marmot inventif des périodes de la grande famine du XVIIIème siècle, répond la Petite Poucette de Michel Serres, qui continue sa route, têtue et créative, depuis 2012 [5]. Le Petit Poucet a donné naissance à de nombreux films dont le premier date de 1901, au moment où les frères Pathé puisaient dans le répertoire pour attirer au cinéma des spectateurs férus de littérature. Michel Serres, par la figure féminine de Poucette, parsème de petits cailloux  d’espérance la route qui mène de la misère à l’Ogre, récusant, de ce fait, toute fatalité. Les mots ont remplacé les cailloux, effaçant les maux originels des enfants.

Les apprentissages fondamentaux du mythe sont induits au travers des déplacements (fuites et sorties du monde), l’usage d’objets détournés (le sens secret des objets) et, de plus en plus, collusion avec les fondamentaux de l’éducation scolaire. Les mythes participent des apprentissages de la lecture et de la connaissance, offrant au détour de leurs récits buissonnants, l’occasion de réenchanter un monde qui semble livré à la loi du plus fort. Ces expériences puisent, comme naguère Antée, le géant étouffé par Héraclès, leur force dans le caractère concret des descriptions : objets glanés au travers des épreuves magiques (bottes, tabatières, assiettes, paniers), lieux des métamorphoses (la forêt), enfants disgraciés qui devient des sauveurs. Dans les contes, les handicapés sont toujours créateurs de nouveaux monde : vilains canards, enfants  de l’adversité, filles ou garçons fées… les petits et les humbles sont à l’honneur, dans une démonstration qui puise ses racines dans la sentence christique fondamentale, « heureux les humbles, les affligés… ». Les fées et les “esprits saints” aiment l’innocence, car elle relie la nature à l’imaginaire, dans une collaboration instinctive.

Les leçons de choses, portes ouvertes des mythes

L’enseignement de la IIIème République avait axé sa relation à l’enfance sur la découverte de l’environnement cultivé : champs, monde agricole, animaux des bois et des basse-cours. Le  soin du jardin est, depuis le Candide de Voltaire (1759), l’expression d’une sagesse humaine. Dans un livre de lecture de 1880[6], une dictée au détour d’une page dévoile ses assonances : “le lapin malin craint le thym dans le jardin”. Une telle dictée serait impossible aujourd’hui. Au delà de l’omniprésence de la tablette numérique, la disparition du lapin qui grignote le thym dans le jardin pose la question de l’obsolescence des contes anciens : où sont les tabatières, les robes couleur de temps, les tours à donjons ? Est il possible de concevoir des chambres où sept petites filles dorment encore dans le même lit, élevées par deux parents cruels ? Même la fameuse série de livres pour enfants Le Club des cinq vient d’être republiée, expurgée des mots qui (selon l’éditeur) ne font plus sens pour les enfants. Or ces mots portaient l’interface du mythe au delà du pointillé de la langue.

La crainte de déstabilisation qu’expriment les enfants devant l’enseignement académique, trop éloigné de ce qu’ils entendent à la maison, se tapit derrière leur peur d‘apprendre. Pour restaurer ce désir d’apprendre, constitutif d’une vie humaine en croissance, les mythes offrent un vrai véhicule à la pensée, entre le doudou et l’errance secrète des objets furtivement glanés, puis cachés dans les poches des paletots et des doudounes. Doudou, doudoune, douceur : associer des lettres avec un son participe d’un processus de métamorphose pour obtenir un troisième espace d’expression, celui du mot qui fait sens pour tous. Le recours aux mythes protéiformes où la vulnérabilité s’expose, s’offre comme un chemin exemplaire de la modernité de nos sociétés devenues dans le court temps de l’après-guerre des sociétés où le soin de l’autre prend une vraie place.

Corps et couleur

Associer des images concrètes de métamorphose avec un récit pour obtenir les clefs d’un autre royaume, celui du savoir-être, permet d’évacuer subtilement cette peur d’apprendre qui contrarie tous les apprentissages. Le mythe, plutôt les mythes, guérit de la peur d’apprendre, tel que l’envisage pour l’enseignement, Serge Boimare [7] et, pour la psychiatrie, Tobie Nathan.

Usant d’un vocabulaire concret, le mythe engage par la parole et la lecture, les métamorphoses nécessaires de l’enfance, particulièrement attentive aux métaphores du corps. L’être humain fait partie de la Nature dans l’intimité de ses savoirs et de ses perceptions spirituelles et physiques. Les membranes irisées de la robe couleur de temps dont nous rêvons  depuis Peau d’âne, sont d’abord celles d’avant notre naissance au monde. La couleur révélatrice des sentiments, partie mythique du goût des autres, se décline selon les cultures, dans une variation étonnante : le bleu est associé à la perspective (et à la Vierge) depuis Léonard de Vinci, qui refusait le noir dans ses tableaux. Le noir est nécessaire à la méditation bouddhiste afin qu’elle puisse travailler cette couleur en contraste de la lumière. Pour l’Islam des origines, le noir, le vert et le blanc sont des couleurs traditionnellement valorisées, alors que le bleu et le jaune sont proscrits des habits et des ornements. L’éloignement symbolique du bleu et du jaune les fait associer aux Chrétiens et aux Juifs, cantonnés dans ces couleurs depuis le Moyen-âge, qu’il soit chrétien et musulman. En Occident, le rouge du sang est la grande couleur médiévale, qui s’associe au noir que la Renaissance s’efforce d’oublier. Chez les intégristes, la haine de la couleur correspond à l’uniformité des croyances.

Comment bouleverser et réinventer un chromatisme social  chatoyant ?

Le fil de la robe couleur de temps

La première métamorphose est celle de la naissance, présence comme une remémoration à chaque acte fondateur de la vie future.

Reprenons l’origine : l’enfant qui nait quitte l’état aqueux dans lequel il baigne et il est nourri pour accéder à l’attraction terrestre et à la lumière et, à la fois second et troisième état  de son existence. L’accès à la lumière conditionne toute une mystique sur laquelle toutes les religions vont broder : lumière et couleur constituent des références primitives de la conscience de ce corps qui mue. Le ciel est l’état qui s’atteint après la mort chez les chrétiens ; il se traduit par les bouddhistes en une transfiguration colorée qui est le corps arc en ciel sur un plancher de lumière. Certains mythes grecs font au delà de l’allégorie de la Caverne de Platon, directement référence à ce fil  rouge qui relie de façon ténue le labyrinthe de la conception à la sortie de la matrice. Le fil d’Ariane décrit le processus de déroulement du cordon ombilical de l’affrontement du monstre à la délivrance et à l’oubli de celle qui a donné la vie. Le Minotaure traduit cet effroi des origines  sombres dont l’essayiste Pascal Quignard [8] dévide en multiples variations les échappées.

 Préserver le hasard et ses identités flottantes

Dans ce réservoir qui convoque l’altérité et l’étrange, les mythes sont de puissants attracteurs, car ils offrent  à l’imaginaire social des interprétations démultipliées en écho.  On peut même les désigner comme des attracteurs étranges, analogiques à la formule issue de la physique quantique :  là où on a l’impression du désordre, il y a cependant un certain type d’ordre, des lois, d’où l’expression “chaos déterministe”. Ces mythes, qui peuvent être au gré de leurs modes d’énonciation, destructeurs ou constructeurs, ont cette particularité d’avoir été transmis et traduits dans des situations transnationales. Ils construisent les figures de l’enfance, de l’âge adulte et de la vieillesse, sans être trop précis sur les âges traversés. Ils convoquent aussi l’humain, le non-humain  (végétal & animal) et l’invisible. Il faut donc comprendre l’encryptage des uniques chemins mythiques, pour en désamorcer les effets totalitaires. La démocratie se nourrit en effet de mythes multiples, dont la qualité se reconnaît à l’ampleur des savoirs de traverses. Une naissance accrochée à un seul mythe, correspond paradoxalement à une identité mal définie ou fracturée, vacillante aux bord du gouffre qu’elle ne connait pas, d’un inconnu qui la terrorise. Orphée, pour exemple, a deux, voire trois naissances : jeune chanteur, époux, soit, avant et après sa descente aux enfers. Revenu du séjour ombreux où il a chanté en vain, il continue à éployer sa voix, devenue la voie du pardon au delà du fleuve de l’oubli.

Le recours politique au mythe de l’identité unique, précède le refus totalitaire du monde tigré (un mot évocateur de Michel Serres[9]), la haine des savoirs de frontières et l’absence d’espaces communs de dialogue.  Certaines identités  embourbées deviennent  “meurtrières” selon le mot de l’auteur franco-libanais Amin Maalouf. Le nationalisme exacerbé qui saisit les peuples sous gouvernance autoritaire, traduit un élagage funèbre, le refus du foisonnement de la vie mythique : la conscience y apparaît dramatiquement appauvrie, déliée de ses attaches végétales et animales, déliée de tout ce qui est différent, mais constitutif, de la diversité du monde.

La voie heureuse des hasards

Le hasard est un des récits mythiques qui convoque la chance ou la malchance. Les penseurs s’y sont penchés car, dans son mystère, il conditionne bien des récits des origines. Ce hasard participe de la créativité humaine et mesure, à l’ancienne,  son intelligence d’adaptation. Le penseur Roger Caillois l’identifie comme un des jeux fondamentaux des êtres humains, avec le vertige, la compétition et l’imitation.  Toujours l’innatendu arrive, dans le temps cyclique comme dans le temps construit. Le mot de “hasard” provient du terme arabe hal-zahr  signifiant  « le dé», qui fait dire à Mallarmé (1897) dans une démarche amusée de dés-enchâssement étymologique :

« Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, quand bien même lancé dans des circonstances éternelles, quand du fond du naufrage »

En 1926, le romancier et essayiste Georges Bernanos écrivait déjà dans Le soleil de Satan, « le hasard nous ressemble ». Nous créons des paradis, des purgatoires et des enfers, au gré des mutations collectives, des peurs et des métamorphoses qui s’ensuivent. Et le poète Éluard de renchérir : « il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous ». Théophile Gautier l’écrivait ainsi pour le XIXème siècle : « Le hasard, c’est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer. » Albert Einstein  le précise au XXème siècle: « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito. »

De ce fait, le hasard, l’inattendu se niche dans tous les mythes ouverts, ceux que l’on a plaisir à revisiter. C’est grâce à cet inattendu reconnu à sa juste valeur de signal, que le progrès s’effectue à son pas minuscule ou de géant. La création dans ce chaos des formes et des représentations constitue pour moi l’hypothèse motrice du XXIème siècle, de même que Descartes avait choisi de stabiliser la flottaison de la pensée moderne par l’ancre solide du « Cogito ». Cette création nécessaire constitue une boucle nouvelle dans le raisonnement occidental, longtemps détourné du mystère, par une réflexion génétique sur la pensée. La créativité est une réponse du hasard qui, dans sa malice, fait basculer les époques ou au contraire leur fait répéter les mêmes erreurs, dans une circuit bloqué de la conscience. Pour fluidifier la vie de l’esprit, il faut donc activer, de multiples façons, ces subtilités analogiques dont les mythes sont tissés. Naguère réservée au divin, puis à ses épigones séculaires (l’artiste, l’écrivain, l’artisan et le conteur), la créativité devient le refuge sensible et la définition de l’humain. Pour atteindre ces analogies, les langages, les expressions de la main, de l’oreille et du goût permettent de se frayer un chemin dans la matrice sombre.

 Le chaos, l’apocalypse et le petit Poucet

Pour résister au chaos du monde et y trouver une place symbolique, le futur inventeur de la musique concrète, Pierre Schaeffer, chef scout du Clan des Rois Mages dans les années 1930, s’était forgé cette devise forte : « À moi le chemin que j’ai choisi ». Avec l’expérience, il délaissa la devise de volonté de son adolescence, pour le double chemin imaginatif du « Faire et entendre », dès que l’invention de la musique concrète  en 1948, propulsa  l’originalité de son œuvre au-delà de son parcours personnel.

La volonté et l’imagination ne marchent pas toujours de concert. Parmi les analogies dont le temps présent se nourrit jusqu’à la nausée, la tradition de l’Apocalypse est plus en plus présente. Il ne s’agit plus uniquement d’envahissement par la mer, les eaux et les airs, mais d’une menace confuse à laquelle le dérèglement climatique, les migrations, les intégrismes et la pollution concourent. Pour contrer cette apocalypse, je vois émerger  dans nos sociétés européennes le « faire œuvre utile », qui convoque plus particulièrement le mythe du “petit contre le grand”, déjà en usage sous la Renaissance  et la Réforme : l’enfant Poucet contre l’Ogre cannibale, Till Eulenspiegel en Flandre, Luther contre l’Église et, pour matrice, David contre Goliath. Cette résistance de l’individu, les fous, les humoristes et les poètes l’ont exprimée, indignés de toute époques. Au XXIème siècle, nous assistons à la valorisation de personnalités très diverses telles que le sage franco-allemand Stéphane Hessel, l’écologiste algérien Pierre Rabhi (et le mouvement Colibri), l’économise bangladais Muhammad Yunus et l’activiste international Srdja Popovic. Pour exemple, l’humour de résistance de Popovic, militant du croc-en-jambes politique, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes (Payot, 2017) a fait mouche en Serbie, en Tunisie puis dans le monde entier [10]. Dans une logique similaire, le psychiatre Tobie Nathan  écrit, assez drôlement, que les hommes s’entendent, mais les dieux se combattent [11] . Il préconise que les hommes de bonne volonté  érigent un parlement des Dieux : laissons les dieux se disputer dans  le pré-carré de leur leur Olympe et faisons la paix sur Terre.

La forêt énergétique

La forêt « primordiale » apparaît de plus en plus, à l’inverse des textes de l’Instruction publique des années 1930, comme un “matrimoine” (madre selva),  réserve de la vie de Gaia, la Terre-mère des Anciens. Contre la déshumanisation des usines, les auteurs romantiques ont préparé les esprits au goût des espaces ensauvagés.  Le jardin n’est plus le modèle, sauf s’il est cultivé en bio. Châteaubriant écrivait : « les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent ». Comme sous la forêt de Sherwood, repaire des proscrits, la forêt primordiale est libertaire, inspiratrice tout à la fois des récits anarchistes d’entraide et des expressions chamanistes de naguère. Le néo-chamanisme qui perce en Occident est une résurgence vive, une résistance de la transcendance de l’art et de la nature.

Un vétéran revenu meurtri des guerres de l’Empire, Claude François Denecourt [12] a, pour exemple,  minutieusement rénové le légendaire forestier de Fontainebleau. Au milieu du XIXème siècle, il adopte le récit fabulé de Nemorosa, « reine des bois », dont la légende est inventée par le poète menuisier bellifontain Alexis Durand en 1849. La légende de Nemorosa, avatar d’Orphée, de la caverne de Platon, de l’Elaine celte et de Mélusine enchante la forêt de Fontainebleau de sa grâce intermittente, à l’instar du Grand Veneur qui surgit, vêtu de noir, lors de certaines chasses à courre.

La forêt devient un lieu de soin (la sylvothérapie chère aux Japonais) et de renaissance, oubliant les terreurs la Bête du Gévaudan, des loups du petit Poucet et du Chaperon Rouge. Après l’Enfance, la peur du loup/homme diable s’évade de la forêt pour rejoindre la ville, lieu des perversions les plus troubles. Le goût pour la forêt s’exprime en Occident et au Japon, alors que les Caraïbes et les zones tropicales résistent à l’attrait de ces contes bleus : la forêt tropicale reste le lieu des esprits et des mânes, dans l’enchevêtrement des destins…Pour les mythographes d’une forêt heureuse, la nostalgie d’un passé verdoyant  leur fait abhorrer l’Histoire des batailles et choisir, contre l’histoire dominante,  l’espace-temps bouleversé des paysages et de l’approche géographique.  Le héros a changé de camp, désertant la cité pour la forêt.  Le proverbe médiéval, “l’air de la ville rend libre”,  n’est plus vrai. Des artistes occidentaux, tels que Gauguin, Beuys ou Pollock, issus des territoires urbains, ont cherché dans la sauvagerie primitive d’une nature mythique,  les expressions originelles de leur humanité. Leurs expressions sont des projecteurs symboliques qui redonnent à penser la présence réelle et la place rêvée du spirituel :  un chemin dans la forêt. En un sens, la femme sauvage et l’enfant astucieux  des contes restent des figures énergétiques profondes  qui combattent la société du spectacle. Et de ce fait, la promesse renaît du conte à la création artistique, d’une union possible avec la matrice de la forêt, protectrice, mère et fée tout à la fois.

Le psychiatre Bruno Bettelheim signale dans Psychanalyse des contes de fées le mot du romancier Charles Dickens : « Le Petit Chaperon rouge a été mon premier amour. Je sens que, si j’avais pu l’épouser, j’aurais connu le parfait bonheur ».

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Notes  de référence :

[1] How Forests Think : Towards an Anthropology beyond the Human, 2013

[2] cf. toute la réflexion autour du concept des Handicaps créateurs (Dallet, 2006)

[3] Sous l’Ancien Régime, la lieue équivaut à quelque 5 km, parcourue en une heure par le marcheur, mais multipliée par sept pour la halte de la voiture de poste attelée.

[4] Le Petit Poucet est un conte appartenant à la tradition orale, retranscrit et transformé par Charles Perrault en France et paru dans Les Contes de ma mère l’Oye, en 1697. Poucet a dérobé et chaussé les bottes de sept lieues de l’Ogre, lors de sa sieste.

[5] Le philosophe Michel Serre continue la saga de Petite Poucette qu’il a mise en scène en 2012 par l’opuscule C’était mieux  avant ! Publié aux mêmes éditions du Pommier (2017), dans la veine d’écriture d’un Voltaire…

[6] 1880, Le livre du petit citoyen.

[7] Boimare, S., L’enfant et la peur d’apprendre, Paris, Dunod, 1999. Cahiers pédagogiques : N°429-430 : Dossier : “Cette fameuse motivation” Lire les mythes pour guérir la peur d’apprendre, Serge Boimare (article paru dans le dossier sur la motivation du N°300)

[8] Pascal Quignard, Le Sexe et l’Effroi, Gallimard, 1994 ; cf également Dallet, “L’avenir à reculons”, article in  Le mythe de la caverne aujourd’hui, ce que Platon dit de nous… (Ouvrage coordonné par Rémi Astruc et Alexandre Georgandas), Ellipses, 2015

[9] Selon la jolie expression de Miche Serres.

[10] Cet ouvrage se définit comme «  livre pour agir, à destination des mécontents, des activistes, des utopistes qui veulent réussir leur révolution (petite ou grande). Toutes les astuces et stratégies non violentes qui ont prouvé leur efficacité, au centre desquelles figure l’humour. Par l’architecte secret du printemps arabe (pressenti un temps pour le prix Nobel de la paix), dont le mouvement Otpor fit chuter Milosevic. »

[11] Tobie Nathan, Quand les dieux sont en guerre, 2015. La terre est devenue “un espace d’affrontement entre divinités qui persévèrent chacune dans son projet, aujourd’hui obsolète, d’une conquête totale du monde». Le remède de l’auteur : « Un parlement des dieux ».

[12]  Le vétéran des Guerres napoléoniennes, Claude-François Denecourt, (1788-1875) a consacré son existence de civil à faire connaître les beautés de la forêt de Fontainebleau au travers la création des sentiers bleus. Dénommé Sylvain en hommage à son travail d’explorateur sylvestre, il est associé à Charles Colinet (1839-1905), l’autre sylvain et continuateur de l’œuvre du pionnier.

5 Responses to “Un exercice de mythanalyse : sortir des maux par les mots (enchâssements et énergies mythiques contemporaines)”

  1. Lorenzo SOCCAVO writes:

    Merci ! Un texte très inspirant et qui ouvre de nombreuses perspectives, notamment à la lisière de mes propres travaux… 🙂

  2. BRODZIAK writes:

    Bravo, pour cet article très juste.
    De plus, il n’est pas dépressif .. il est revigorant et plein de confiance en l’imaginaire qui ne peut être tué.. seul espace de liberté , et donc à l’origine des mythes et de la créativité. Hasard et imaginaire pour créer à l’infini..

    Ce très bel article est revigorant et nous invite à poursuivre notre voyage en terre mythique ( au pluriel bien entendu )

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