Métamorphoses des lieux et territoires de demain

 « Métamorphoses des lieux et territoires de demain »

 

IMG_1509


La dernière étape du séminaire international “Savoirs créatifs, savoirs migrateurs- SACRESAMI”, s’est tenu à la Maison des Sciences  de l’Homme Paris Nord, à la Plaine Saint-Denis, en retour d’un parcours qui conduisit ce séminaire “hors les murs” sur six lieux d’expérimentation différents (Saint-Cloud, Andrésy, Paris Montsouris, Paris Saint Guillaume, Beyrouth, Tunis), grâce à six équipes autonomes.

Ce septième colloque « Métamorphoses des lieux & Territoires de demain », annoncé par une quinzaine de sites web de toutes origines (scientifiques ou/et territoriales), offrait, au-delà de « l’arc de l’innovation » audiovisuel francilien, matière à s’interroger sur les racines des créativités locales et les moyens mis à l’œuvre dans la métamorphose des territoires en région. Les organisateurs, Sylvie Dallet (CHCSC-UVSQ/Institut Charles Cros), Esther Dubois (Complex’Cité) et Jacky Denieul (IAAT), avec le soutien de Stéphanie Frobert (ARTA Auvergne) ont équilibré les communications présentées autour de cinq thèmes de réflexion, en « cinq piliers de sagesse », qui peuvent être les matrices d’une indispensable recherche contemporaine :

– Questionner les lieux par les biens communs

– Les stratégies énergétiques et les transports

– Les relations Villes/Campagnes

– Les attractions de la beauté

– Experiences de formation, réseaux et territoires numériques

Comme les étapes précédentes, la composition de cette journée était volontairement mixte, tant du point de vue des compétences, des regards, que des origines professionnelles de l’auditoire et des intervenants. Ce colloque, relié à la Plate-Forme « Créativités & Territoires » en constitue la 45ème étape et pour cette raison, donne lieu à compte rendu en liberté.

Cette démarche collective explore en effet les modalités d’une concertation transversale, en situation de risque multiple : risque de se voir dénier la qualité scientifique, risque de rester dans les cantons sombres du déni et de l’invective, risque d’apparaître au grand jour dans la caverne des idées… La métamorphose est un mot qui s’épanouit dans le domaine de la biologie, fleurit en pays de littérature et s’étiole dans les corsets idéologiques. Ce dispositif de recherche entrecroise les approches pour mieux évaluer la densité des territoires et la diversité de l’action collective de service public.

Le monde change avec l’espoir que nous puissions l’accompagner. Les créations humaines sont comme les sciences naturelles, poreuses, flexibles ou résistantes à l’attraction de lieux. Dans cette mue collective qui crée du lien (ou du vide) selon la virtualité des réseaux, des paysages, des acteurs et des matériaux en présence, les territoires, doivent être questionnés dans leurs origines, leurs mystères, leurs potentialités. De fait, sous l’impulsion des débats publics, des institutions, des associations et des collectivités territoriales, le questionnement relatif aux territoires, ce mot-valise, change imperceptiblement d’angle. On ne peut plus traiter des lieux comme des espaces de projet transposables, encore moins d’espaces de jeux virtuels. Si la question reste posée des « territoires de demain », dans leurs dimensions innovantes et compétitives, le questionnement citoyen renforcé par la crise, expérimente des chemins de traverse : la relation traditionnelle de la ville à la campagne, le parcours complémentaire de l’emploi et cet insaisissable démocratie du « vivre-ensemble », prélude secret du « bien-vivre ensemble » qui réclame désormais de la qualité.

Les projets de développement, naguère accrochés aux axes généraux de la mondialisation, des migrations internationales et de l’universalisme des modèles, sont repensés ici en des termes complexes de développement local, d’autonomies alimentaires, hydriques et énergétiques, mais aussi d’accueil durable et d’embellissement. Rappelons que le terme d’embellissement était dans les années 1920, directement associé aux premiers plans d’urbanisme. Avec le dialogue intergénérationnel qui se recrée sur le fonds de la mémoire orale et d’une nouvelle attention à l’environnement, se rétablit également l’épaisseur historique et symbolique des lieux de la vie humaine – le Genius loci des civilisations anciennes. Cet « esprit du lieu » qui rassure, attesté dans toutes les traditions, stimule l’imaginaire par la créativité qu’il convoque, rejoignant désormais l’éthique des « savoirs faire locaux » préconisés par Gandhi.

L’organisation de ce colloque, porteur comme les autres étapes de notre recherche de germination ultérieures, alliait des structures universitaires et de recherche, telles que la Maison des Sciences de l ‘Homme Paris Nord (1) et le Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines (Université de Versailles Saint Quentin, l’Institut Charles Cros (pilote du programme de recherche « Éthiques de la Création ») et des organisations telles que Complex’Cité et la Plate-Forme nationale « Créativités & Territoires ». En effet, ce colloque, en démarche analogue à celles des « Handicaps créateurs » (2) et « Art, Nature & Patrimoine : les horizons de la mémoire » (3), faisait se rencontrer des professionnels et des citoyens, en confrontation nourrie de compétences : des professionnels innovants du bâtiment (architectes, urbanistes, aménageurs), des responsables et intervenants de collectivités territoriales (Territoria, Communautés de Communes, mairies), des chercheurs universitaires (Rouen, Versailles, EHESS), des responsables institutionnels (DATAR, CIREN, ONF, IAAT, ARDTA) et des indépendants (Recherche Action, ONG). Grâce à ce kaléidoscope, les intervenants représentaient, par la diversité de leurs lieux d’exercice, un pan contrasté de cette France vivante qui nous intéresse tant.

La journée du 7 novembre offrait vingt-quatre interventions successives, exposées de 9 heures à 19 heures, sans autre pause que le déjeuner commun, concocté par l’anthropologue (et cuisinier) Yassir Yebba. Les thèmes abordés ont su attirer dans le lieu « improbable » de la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord (entre second étage de la rue de la Croix Faron, la Rue des Blés et la rue de la Procession) un public nombreux.

Tout ce séminaire a été une réflexion filigranée sur le pouvoir des lieux et des milieux : après les étapes de Beyrouth, « Savoirs de frontières » et de Tunis « Ressources de la créativité », la Plaine, lieu de foires et d’immigrations multiples, recevait en étage « Métamorphoses des lieux et territoires de demain », pour un redéploiement ultime. La réflexion sur les savoirs revient en boucle migratoire à son point de départ, en territoire disjoint mais fécond d’histoires variées qui cristallisent des attentes : sanctuarisation de l’émigration espagnole autour du passage Boise, fondation d’une immaculée église ovoïde sur le terrain vague qui croise la rue de la Procession et la rue du Landy, pérégrinations gustatives vers le Truffier de la Plaine, cette brocante goûteuse qui, rue des Blés, ne désemplit pas. Le lieu de la Plaine offre un attrait magnétique pour les voyageurs alors que son habitat se cloisonne ou se précarise. Les bureaux industriels transparents des années 1980 pourrissent sur pied, alors que s’élancent en hauteur de clairs immeubles élégants, issus de la restructuration tertiaire de cette Plaine Commune (4) qui souhaite désormais devenir la première plaque tournante du commerce européen. Dans cette dimension, le déjeuner préparé par Yassir Yebba, la « nourriture comme bien commun » (et relais local du producteur au goûteur), prenait une dimension indispensable.

Comme naguère les exposants de la foire du Lendit, les orateurs, venus tôt matin, ont expliqué les expériences des massifs forestiers, des littoraux sauvages, des friches industrielles, des tiers lieux et petites communes rurales. Bientôt, un collectif d’étape sera édité pour formaliser cette rencontre (5) et en suggérer des prolongations. Pour introduction cette publication, je me permets de relater sur la base d’une préparation de plusieurs mois, des notes prises au vol et de cette densité de pensée multiple issue des cinq tables rondes, ce dialogue prospectif qui vaut nouvelle étape, dans la ligne des synthèses « Créativités & Territoires » précédentes, ressenties, rédigées et complétées sur la table de travail.

Le récit commence où l’histoire se termine

Le lieu constitue un vrai questionnement de nos sociétés modernes, dans la mesure où sa dimension virtuelle va croissant, en écho (ou à rebours) des géographies administratives. On commence à cartographier la densité des territoires alors que les lieux, fichés en terre, restent les portes ouvertes du mystère de l’attraction et du faire ensemble. Le peuple Kichwa de Sarayaku, en Amazonie équatorienne a construit pour exemple une véritable pensée de la résistance à partir de son attachement sacré à la forêt (manifeste du Kawsak Sacha, forêt vivante), monument vivant de la terre des ancêtres et forme pleine la vie en communauté (6). Il y a des « Hauts lieux » de l’énergie et des basses œuvres issues de courants électriques qui se perdent : pour les Kichwa qui se sont donné pour mission d’alerter la terre entière, le « bien vivre ensemble » (Sumak Kawsak) (7) dépend profondément du lien que nous entretenons avec la Nature, dans une relation de respect à l’environnement.

Quelques remarques liminaires : nous pouvons questionner et construire une chorographie, ce terme grec tombé en désuétude au XXème siècle, pour celui, plus vague et globalisant de géographie. Le géographe, pour appréhender globalement le monde a besoin d’outils, qu’ils soient boussoles, satellites ou cartes. Alors que la problématique des territoires et de leurs paysages enfle dans le débat public, la science descriptive des pays perd en définition. Pour Platon qui, en philosophe, évoque la Chôrè sensible contre le Topos physique d’Aristote (8), la sagesse, suprême palier de la connaissance, construit ses formes comme une étoile à cinq branches, d’abord sur un nom, puis la définition, l’image, l’analyse croisée, enfin la chose en elle-même, dans son mystère. Le poète Homère, éclaireur mythique -s’il en est- de nos imaginaires nomades, avait associé à ces notions complémentaires les pays des légendes aux récits des origines.

La chorographie (9), associée à une proximité d’usage, examine l’espace concret de la chôrè, le territoire, socle pérenne et vivant de la cité, mais qui ne s’y superpose pas obligatoirement. On trouve dans la chôrè athénienne des espaces cultivés mais aussi des lieux de résidence aisés. Dans le débat entre la ville et la campagne, dans lequel nous nous embourbons parfois, nous pourrions revenir à la fluidité grecque pour désigner le travail subtil des limites entre l’anthropique et la gouvernance. Reconnaître ce qui se joue sous nos yeux, bien au-delà de ce futur inconnaissable qui taraude les prospectivistes, c’est construire des lieux magnétiques, dans lesquels l’énergie des habitants se ressource en boucle. À l’inverse, défions nous des propositions électriques, qui se perdent dans le n’importe où. Situer la Chorographie au centre de la géographie, c’est comprendre la diversité anthropique des pays, au cœur de l’Œkoumène, c’est à dire la terre de la connaissance humaine. Pour toutes ces raisons, les exposés ont régulièrement abordé les trois paramètres : la gouvernance, les outils de mesure du bien-être et l’usage mémoriel des lieux.

En seconde remarque, nous avons cherché à faire apparaitre l’attractivité du Genius loci, ce qualitatif non paramétré qui forme étoile entre les rivières, les escarpements et les moyens de transports. Ce « génie du lieu » irrigue les récits de la IIIème République (Bachelard, Camus, Colette, Élie Faure, Giono, Péguy, Pourrat, Renan, pour exemples originaux) et disparaît vers les années 1950 dans la frénésie de la reconstruction. Les barres d’immeubles s’éloignent de ce besoin de Genius loci, en termes de traditions d’occupation des sols, mais aussi de transports décents ou de sociabilités dignes. Pour exemple, la Plaine a failli mourir de la mutation industrielle du milieu du siècle dernier. Là se reforme cependant, par la conjugaison nouvelle de l’audiovisuel et des transports, une reconversion insolite de la mémoire du lieu et avec lui, cette espérance de relier à nouveau l’être humain à l’histoire des seuils urbains. Cependant, si les équipements collectifs soutiennent désormais l’expansion industrielle dans le quartier Cristino Garcia qui jouxte la station RER La Plaine-Stade de France, les jardins ouvriers se raréfient aux profits des balcons fleuris des cadres et des employés venus de la capitale. La Plaine, nouvel Eldorado de l’urbanisme francilien.

Enfin les lieux sont pour nous des formes de redistribution des énergies : les équilibres que l’Histoire et la géologie façonnent à travers les millénaires, influent sur nos vies et participent de nos équilibres potentiels, toujours instables et pleins de promesses. Nous sommes dans ce que les scientifiques décrivent pour être un anthropogène, un âge de la responsabilité humaine vis à vis des éléments de la nature (10). La théorie quantique des cordes qui dévoile neuf dimensions au monde, renforce la pertinence des alliances avec les lieux et le monde vivant, traversé de conflits. En 2013, le futur apocalyptique le dessine par la fable filmée du Transperce neige, BD française des années 1990, actualisée par le blockbuster coréen Snowpiecer du cinéaste Bong Joon-Ho : une dystopie glacée toute entière contenue par le serpent d’un train à grande vitesse. Le politique peut à tout moment détruire la magie des lieux par leur abandon. Dans cette dialectique affective qui se tisse entre les lieux et les hommes qui y vivent, l’anthropologue Alain Bertho (11), qui introduisait le colloque en son titre de directeur de la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord, reprenait les problématiques de la ville, des territoires et des acteurs de la recherche. Dans la dynamique des travaux qu’il mène en équipe en Afrique et ses recherches sur les affrontements et les expressions des banlieues, Alain Bertho soulignait que les habitants demeurent les meilleurs experts des métamorphoses nécessaires.

Questionner les lieux par les biens communs

L’humain appartient à la nature. Il nous a semblé nécessaire de questionner les lieux par des biens communs pensés, aménagés et construits par la médiation humaine : l’accès à l’eau et au partage des terres, le respect de l’environnement dans sa diversité. Les différents modes culturels de la pensée environnementale s’appuient sur un milieu métamorphique, formé d’innombrables organismes vivants, mourants et en décomposition. Depuis l’Antiquité, période bénie du développement durable (faute de vrais moyens de destruction), les populations au plus près de la nature prennent leur Temps, dans une dialectique de contraintes multiples, pour penser aux besoins de la Terre, en organiser la civilisation et au besoin, la « renaturer ».

Deux exemples ( la Méditerranée refroidie par les conflits politiques et les terres froides du cercle polaire qui tiédissent) ont ouvert la réflexion sur les outils démocratiques et de résistance aux néocolonialismes : celui de la démarche hydrologique de Battir en Palestine et la situation des Inuits au Groenland, successivement présentés par la cartographe Jasmine Desclaux-Salachas, fondatrice des Cafés Cartographiques et l’ethnologue universitaire Giulia Bogliolo Bruna (France /Italie).

Là encore, nomades et sédentaires entrelacent leurs intelligences collectives et leurs mésententes privées : des oasis, des cultures mélangées, des cueillettes, des chasses, des paysages, des élevages, des lopins, des entraides, des conflits. La région d’agriculture intensive de Battir se situe en Palestine, sous les feux de l’actualité moyen-orientale, cernée de murs et de vidéos de surveillance. Un aqueduc transporte depuis l’Antiquité une eau précieuse que les villageois redistribuent dans les jardins et les vergers. La population de Battir se bat aujourd’hui, grâce aux outils de la cartographie internationale, pour continuer à vivre en verger irrigué, riche d’un savoir millénaire dont la survie humaine à besoin. La « connaissance est un pouvoir » affirmait Vico au XVIIème siècle. Les images apportées par Jasmine Desclaux-Salachas s’attachent aux gestes intuitifs de la mesure de l’eau, branches coupées, sons ténus, respirations, tout un savoir partagé du paysage qui refuse de s‘effacer devant des projets pharaoniques d’urbanisation résidentielle.

De même que la macadamisation des espaces, l’exploitation minière n’est plus un tabou politique au Groenland. Le gouvernement danois vient d’autoriser l’exploitation pour trente ans d’un gisement de minerai de fer situé à cent cinquante kilomètres au nord-est de la capitale Nuuk. Puis le Parlement est revenu, (à quelques voix de majorité) sur la loi qui interdisait depuis 1988 l’extraction de l’uranium. Plusieurs organisations non gouvernementales et les Inuits s’inquiètent désormais pour la préservation du système écologique de l’Arctique, de même qu’en Amazonie et en Sibérie, la nomadisation des hommes et des bêtes se fragilise, tandis que le sol se truffe de mines, destinées à éventrer le sol de ses minerais. Partout dans le monde, les extractions sauvages bouleversent les fragiles écosystèmes de l’Œkoumène. Giulia Bogliolo Bruna explique que les chasseurs Inuits ont refusé les aides gouvernementales et revendent une partie de leur chasse à l’État afin de garder une activité autonome. Par ailleurs, peuples chamanes, ils ont compris très vite les potentialités de la peinture acrylique (qui sèche vite) et exposent leurs visions, naguère portées par les sons des tambours lors des actes de soin collectif, à l’attention du public mélangé des usines et des bureaux. Comme naguère les Grecs soumis à la domination romaine, la population Inuit est peut-être, par sa créativité et sa philosophie du monde, en train de familiariser les arrivants matérialistes à des traditions profondes : le regard, le visage, l’arbre, l’animal, ce qui fait le socle de la chaîne du vivant, toujours plus forte que la chaîne des outils de forage. De l’Antiquité au Moyen Age, la sagesse populaire à traduit à sa façon la même pensée : le « diable est dans le sous-sol ».

Dans une dimension européenne pacifiée, l’architecte et urbaniste Alain Renk analyse les éléments de réception du dispositif d’urbanisme collaboratif Villes sans limite (web love data, we love cities, we love people) actuellement testé en France, au Japon et au Brésil. La structure qu’il pilote (12), permet aux passants et habitants des quartiers de participer à la modélisation de leur environnement, sa métamorphose et son coût, grâce à un outil logiciel adapté aux milliers de déclinaisons possibles. L’équipe légère d’Alain Renk lestée d’un écran tactile mobile et discret, intervient sur le terrain en parallèle des équipes classiques prospectives, pour sensibiliser la population et lui faire imaginer (en visualisation immédiate) les modalités de transformation naturelle (verdure, arbres), de transport (plus ou moins de vélo) et de bâti (immeubles en hauteur, colorés etc.).

Pour ces trois intervenants, la carte, comme le dessin (et la peinture) deviennent des clefs pour comprendre rapidement le paysage (mental et physique) et permettre la mue (forcément plus lente) des territoires : transmettre par la main des savoirs intimes. La représentation imagée construit, comme Platon le rappelait, la connaissance et la sagesse.

Dans cette dynamique d’aménagement, la chercheuse Anne Könitz (13) explique le rôle pionnier du Conservatoire du littoral et des espaces lacustres. Dans une réflexion audacieuse envers un tourisme aussi attractif qu’invasif, la France s’est dotée en 1975 d’un outil qui permette de préserver les plages, les littoraux et les espaces humides menacés par la pollution et le béton. Rendre la beauté à la nature et changer les regards sur cette transformation. Depuis 1975, le Conservatoire du Littoral et des espaces lacustres, piloté par l’État et les collectivités territoriales avec de vrais moyens financiers, acquiert des espaces et gère leur premier aménagement. Anne Könitz explique qu’ainsi quelque 12 000 kilomètres de côtes ont été rendues au patrimoine public, correspondant à 152 641 hectares préservés et aménagés tels la Baie de Somme, le marais d’Oléron, le Désert des Agriates (35 km de côtes corses soit 15 000 ha préservés) et plus récemment le cap Fréhel dont Cécile Auréjac nous avait parlé lors de la réunion de Chavaniac Lafayette (14). Cette action exemplaire séduit de plus en plus les citoyens qui contribuent par des dons à des opérations imaginatives (« re-naturer » les littoraux) et rigoureuses. En même temps, le Conservatoire développe une pensée du « Tiers sauvage », qui fixe au tiers du territoire français le maintien de sa qualité originelle de nature.

Les stratégies énergétiques et les transports 

La question des transports, de l’énergie et des responsabilités politique donne de cette partie une dimension politique, au sens classique du terme. Il suppose également un déplacement de la focale qui attribue la richesse à l’entreprise pour selon Alain Bertho la reporter sur le territoire.

L’urbaniste Marc Wiel (ancien directeur de l’agence d’urbanisme de Brest) va taquiner la réflexion publique sur la valeur « transport » dans le débat de l’énergie et de l’économie nationale. Pour lui, le pari national de l’accélération est antinomique du dialogue, malgré les acrobaties de communication du pouvoir central. Les gens qui vivent dans les lieux franciliens, doivent être de véritables partenaires dans la construction du grand Paris au même titre que les urbanistes et les économistes, pour l’instant, seuls experts retenus. De fait, si l’on observe honnêtement la question de la mobilité, la rente foncière pèse plus lourd dans les choix de lieux que la question de la facilité des transports.

Christophe Cassen coordonne pour le CIREN une équipe d’ingénieurs et d’économistes qui travaille sur la transition énergétique. Pour faciliter les approches d’un phénomène national mais aussi fortement influencé par les évolutions mondiales, le CIREN a construit une plate- forme de modélisation (INACLIM) qui questionne aussi bien la croissance que la décroissance, la surabondance fossile ou sa raréfaction et l’opacité des politiques publiques. Les transports sont la troisième source de pollution mondiale, dans un contexte ou, pour exemple, un pays comme la Chine va démultiplier son parc automobile par dix en quinze ans. Le CIREN planche pour les scénarios des déconcentrations d’activités, de redéploiements et de prospective, dans une interdisciplinarité constitutive.

Marie Christine Jung, après avoir exercé différentes responsabilités dans la restauration scolaire, l’entreprise et l’équipe municipale de Boulogne devait nous parler des initiatives labellisées par Territoria, l’observatoire national de l’innovation publique dont elle est la secrétaire générale. L’écoute des différentes prises de parole l’a conduite à modifier son intervention pour un vibrant plaidoyer de l’immense travail fourni en quasi bénévolat par les maires. Les chiffres sont éloquents : si 36 000 communes françaises font travailler en concertation quelque 500 000 élus locaux, seules 36 villes dépassent les 100 000 habitants et, à l’inverse, 32 000 communes concernent moins de mille personnes. C’est dans ce vivier que les innovations se testent collectivement, s’imaginent en temps réel et dans une relation forte à la demande concrète et à la contrainte. Le temps des décisions municipales reste très court et l’action en profondeur des équipes reste sous-évaluée.

La sociologue et consultante (Simaris) Francine Desprats a coorganisé en « pays de Roissy », sur une centaine de communes (Val d’Oise, Seine & Marne, Seine Saint-Denis) associées dans une réflexion coordonnée, un outil de mesure des temporalités multiples des usagers des transports. Elle fait référence à l’expérience menée en 1990 par le Politechnico de Milan, dans une écoute forte des demandes d’un collectif de femmes italiennes. Les transports fonctionnent sur des flux qui peuvent être évalués afin de réduire les engorgements et répondre aux exigences multiples de la mobilité. Pour exemple, les demandes ne sont pas les mêmes en terme de livraisons, de vie quotidienne, de travail, de formation, de migrations résidentielles. La construction d’un outil de mesure fine (alvéolé sur un kilomètre carré) permet aussi de repenser les éclairages publics et réévaluer la vie des personnes : si 23 % des déplacements concernent effectivement le travail, 23% sont d’ordre personnel et 17 % pour les loisirs.

L’architecte et enseignante Sabine Darmaillac-Chardonnet (Paris Malaquais) clôt cette table ronde par une expérience menée sur le plateau de Saclay, épicentre de la nouvelle recherche française. En 1974, l’École Polytechnique, partie prenante sur le site de Saclay pensait faire arriver le métro dans des délais de cinq ans. Aujourd’hui, malgré les pressions vives, les transports en communs ne sont toujours pas arrivés sur le plateau de Saclay alors que des mouvements de grande envergure (mutualisation avec l’université de Versailles Saint-Quentin) sont envisagés pour 2015. Prenant le problème à l’inverse, Sabine Chardonnet a voulu sensibiliser les usagers à la marche-ressource, qui reste pour elle le meilleur moyen de traverser les lieux et comprendre les temps de leur construction. Cette « pollinisation des lieux » par la démarche humaine refabrique les territoires sur des cartes sensibles (aménités, hospitalités, hostilités…) sur vingt-quatre strates de mesure. Cette ambition humaniste (« arpenter ensemble »), menée grâce à quelque 1 300 étudiants et chercheurs de terrain, a permis de connaitre en profondeur le territoire du Boulon (20 km x 8 km, sur cent mètres de dénivelé). Quand le commun des transports fait défaut, on peut aller à la rencontre d’une urbanité patrimoniale et agricole : cette initiative étonnante décline la connaissance territoriale par huit thèmes et cinquante-six sous thèmes scientifiques, redonnant à cette portion de l’Île de France une vraie dimension, nocturne et diurne, de ses capacités de développement.

Les relations villes/campagnes

La ponctuation de La Table Ronde dévolue aux relations Villes et Campagnes s’est construite sur cinq points. L’architecte et urbaniste Catherine Jacquot (15), a introduit cette réflexion sur l’analogie d’une « acupuncture » (16) nécessaire, systémique et sensible, que le politique, l’’urbaniste et l’architecte doivent opérer de concert sur le bâti urbain. En France on estime à 8 % la population des mal-logés, alors que la crise s’amplifie dans le bâtiment. Les demandes insatisfaites de logement, le ralentissement des constructions et des rénovations semblent être, pour large part, liées à l’assoupissement du politique, depuis que le laissez-faire des années 1980 a laissé aux seuls maires la possibilité d’aménager leurs communes, sans consulter les aménageurs régionaux ou de proximité. L’évolution du pouvoir d’urbanisme vers les communautés de communes, devrait rééquilibrer le continuum des décisions frileuses, liées au seul souci de réélection. Si le sujet fait débat au niveau du politique, particulièrement sur les grosses communes, les petites doivent se repenser en terme de voisinage féconds et d’identités pensées en réseau. Paradoxalement, on assiste à un renouveau d’initiatives rurales bien pensées, alors qu’en parallèle, le tissu urbain s’effiloche au pourtour des agglomérations importantes, dans des habitats éloignés des centre villes, en dépendance alarmante vis-à-vis des transports.

Les exposés de Stéphane Cordobes (DATAR) et de Michel Hermeline (ONF) ont dégagé les concepts validés par les organismes qu’ils représentent, à un haut niveau de responsabilité. Stéphane Cordobes s’appuie sur une expertise de 95 % de modes d’habiter urbanisés. Cette pensée s’appuie sur La fin des paysans que le sociologue Henri Mendras prophétisait en 1967, avec, notamment son analyse de « l’intégration capitaliste » des agriculteurs.

Ce constat légitime, pour Cordobes, la priorité à l’urbain : « L’urbanisation, comme facteur fondamental de transformation de la réalité, modifie évidemment l’espace des sociétés, mais oblige également à opérer une métamorphose de nos schèmes cognitifs et de nos concepts. En effet la possibilité d’appréhender convenablement cette urbanité émergente, qui constitue un fait social total, appelle un véritable changement de paradigme. La DATAR, à travers ses études, et particulièrement Territoires 2040, semble œuvrer à cette fin ». Stéphane Cordobes reconnaît que cet axe se heurte à des résistances qui sont souvent des incompréhensions : le « mode de vie urbain » dans ses demandes de confort calquées sur les villes, suscite des expériences d’aménagement nouvelles dans les campagnes.

Michel Hermeline rappelle quant à lui, que « nos forêts sont de véritables révélateurs de nos mutations économiques, sociales et environnementales et façonnent notre mémoire collective.Plus que jamais, la forêt semble un monde à part. De tous temps, celle-ci a constitué une réserve d’espace et de matériaux, une source d’énergie et de nourriture, mais aussi un lieu particulier aux frontières de la société. Cette histoire commune, a bien failli s’arrêter au XIXème siècle sous les pressions du défrichement, de la dégradation et de la surexploitation. Les impacts dramatiques de la déforestation (et l’apprentissage de la pénurie) ont déterminé une forte implication de la puissance publique.

Actuellement, l’ONF gère directement 8% du territoire national sur la base de cycles longs, très différents des cycles agricoles. Dans sa multifonctionnalité, la forêt se développe comme une « anti-ville », dont la biologie constitue le premier substrat. À l’origine pratiquement entièrement couverte d’un manteau forestier, la France a vu son développement démographique, économique et social se construire par rapport à la forêt.Son corpus réglementaire et technique anticipe ceux du développement et de gestion durables. « Une politique forestière s’est construite, s’imposant à tous, propriétaires publics et privés, dans le but de préserver les forêts, de les défendre contre les pressions humaines, d’assurer leur renouvellement, tout en permettant l’exploitation et la valorisation des ressources forestières. Ces règles collectives ont prouvé leur pertinence face au développement récent des villes et des zones urbaines, permettant le doublement en surface de nos forêts en cent cinquante ans ».

Le comédien Christian Poulet, maire de Domeyrat depuis 2008, préside depuis quatre ans la plus grande des communautés de Communes de Haute-Loire (Paulhaguet regroupe dix-neuf communes forestières de 26 000 hectares, pour la plupart partenaires du Parc du Livradois Forez) qui propose des initiatives novatrices tant sur le plan de l’énergie, la diversification des activités que la solidarité. Ces monts volcaniques, couverts de sapinières et d’herbages, conjuguent des atouts historiques (pays de Lafayette), paysagers et botaniques (conservatoires et parc régional) ainsi qu’une proximité avec la nationale 102 qui relie le Puy avec Brioude. Les décisions politiques conjuguent une problématique d’assistance et d’autonomie : dans les villages à faible densité (20 hab./km2) vivent des personnes âgées en grande précarité financière (60% des habitants sont exemptés de taxe d’habitation), mais aussi culturelle et médicale. Si la moyenne nationale des consultations médicales est de 2 000 consultations à l’année, ici, on avoisine les 10 000 visites, ce qui conduit à imaginer des partenariats de mutualisations locales (dont le dispensaire privé russe de Couteuges). Le vote d’une charte de cohésion sociale avec le Pays de Lafayette pose le principe que le maintien des personnes âgées dans leur environnement participe de la restructuration des villages et de la continuité de la mémoire. La solidarité avec les personnes isolées se réalise à travers Colibri, un service souple de covoiturage personnalisé : les personnes en situation de précarité, disposent d’un carnet de voyage qui leur permet de prendre un taxi communal pour tous les déplacements qu’ils souhaitent- marché, visite chez un parent ou chez le médecin – à un coût modique (trois euros la course sur le périmètre de la communauté de communes, cinq euros pour aller en ville). Par ailleurs, l’incitative conjointe du « passé des territoires » permet la collecte de la mémoire rurale et la publication d’un bulletin illustré de l’histoire locale. L’arrivée des nouveaux migrants issus des villes et le retour à l’agriculture offrent des opportunités démographiques (17), qui font réfléchir les collectivités à des améliorations de confort et les conduisent à repenser le « mieux être » des personnes dans leur complémentarité, de l’école à la retraite active. Le festival des Arts Foreztiers pour exemple a réveillé l’attention par l’originalité internationale des résidences d’artistes et leur attention respectueuse envers la population et les paysages.

L’enseignant Philippe Bodard, maire de la ville de Mûrs-Érigné (Maine & Loire, intercommunalité d’agglo Angers Loire Métropole) interpelle depuis 1995 ses administrés et les pouvoirs publics autour du : « que pouvons-nous faire ensemble ? ». Selon lui, ce qui maille le territoire est d’abord ce qui fait sens dans la transmission des valeurs, des usages et des outils : l’attractivité des territoires vient des services qu’il offre, tant pour l’école que pour la qualité de vie qu’il entretient. Les Erimurois se remettent à la vigne et aux labours attelés. À Mûrs, commune résistante et innovante, un « verger patrimonial communal » est cultivé par toutes les générations qui se côtoient également sur les bancs d’une Université populaire Albert Jacquard (18), d’une Artothèque municipale, d’un Festival de film Nature…sans compter la liqueur à robe rouge, la Gogane, lancée avec le soutien de la maison Giffard (19) qui fait suite à la publication du journal municipal homonyme. En quelque dix années de mandature, la ville a gagné deux mille habitants, preuve que le défi créatif a su plaire.

Les attractions de la beauté : poétique, résistance et créativités artistiques

La traversée de l’espace est porteuse de souvenirs en recomposition, images mentales, sonores et visuelles qui quadrillent les paysages dans la vulnérabilité des seuils. La nature construit sur les lieux des harmoniques, des violences et des beautés urbaines dans un quotidien qui saisit le promeneur. Garder la beauté comme un des paramètres de la décision politique offre un regard sur la citoyenneté que des militants nourrissent sans cesse de leur imaginaire et de leur histoire collective. Les exemples analysés par les intervenants représentent des bilans et des choix forts. Il manquait sans doute à cette journée une expertise sur les mesures de la qualité sonore et la nécessité de repenser avec nos oreilles la richesse des paysages, même si Martin de la Soudière a évoqué la démarche d’anthropologie sonore menée depuis vingt ans par le Cresson (20).

Quatre personnes ont exploré ce thème riche de sens, qui convoque la mémoire, la beauté et une géographie de la destination.

L’ethnologue et auteur Martin de la Soudière, attaché aux paysages, aux rencontres et saisons rurales du Cantal, de la Haute Loire et de la Lozère (21), a voulu distinguer les paysages, les lieux et les territoires. Il s’insurge comme la dérive du mot « sensible » et préfère travailler sur les  « lieux modestes », les « lieux ordinaires », les « lieux improbables » qui tissent des histoires nuageuses, minuscules et chaleureuses. Depuis la prose fouillée de Proust, les analyses du géographe Georges Bertrand (22) et du philosophe Augustin Berque, le paysage nous revient nimbé d’une densité « de grâce » résistante, pour reprendre un terme utilisé par Esther Dubois. « Ethnologue, du dehors et du mauvais temps, devenu paysan », comme il aime à se désigner, il décrit dans ses livres des «lieux de rien du tout, à mi-chemin du haut lieu et du non-lieu ».

Le sociologue Hugues Bazin évoque au travers des « tiers lieux de la créativité », différentes manières d’habiter le monde, des interstices aux « bas lieux », lieux de passages et de fuite transverse. Ces « espaces du commun » des grandes villes et de la banlieue rapprochent les biffins, des indignés, des artistes, des bricoleurs de l’existant, les Fab-lab, les hackers désormais frottés de cultures traversantes et de travail partagé. Cette « hétérotopie » mouvante (Foucault) dessine des « tiers paysages » (Gilles Clément) qui poussent au milieu des villes, dans des espaces abandonnés ou aléatoires. Là se croisent et se tricotent des rencontres imprévues, nouvelles marges des lieux culturels classiques, entre le handicap, l’expression théâtrale, l’accueil, le repas, l’expérimentation de ce qui fait que la société bouge.

La géographe Françoise Lucchini, venue de Rennes, étudie et confronte les reconversions culturelles des friches industrielles : Le Confort Moderne à Poitiers, la Belle de mai à Marseille la Laiterie à Strasbourg et Mains d’Œuvres à Saint Ouen sont des expériences que la Plate-Forme « Créativités & territoires » suit avec attention. Moins connues que les sites internationaux de Milos (Thessalonique), l’UFA à Berlin des expériences nationales telles que Culture Commune à Loos en Gohelle (23), l’Antre Peaux à Bourges, l’Atelier 231 à Rouen… Quand les collectivités territoriales édifient des passerelles vers ces lieux de reconversion créative, la greffe prend, telle l’expérience initiée au Havre actuellement par Fazette Bordage (24). D’autres, telles que l’ancienne brasserie du Lion des Flandres (49 ter, Lille) subissent des éclipses. La vigueur de ce mouvement, s’il induit des emplois, offre aussi de nouveaux lieux de culture transdisciplinaires qui témoignent de la demande de la société civile. Ces espaces de reconversion, aux formes traditionnelles détournées ou magnifiées, sont des espaces dans lesquels l’histoire et la mémoire font bon ménage avec l’innovation et la création, dans la continuité d’une esthétique fonctionnelle dont le philosophe Simondon a relevé la prégnance. Il faut parler ici d’un Genius loci historique, qui perdure dans des entre-deux subtils, particulièrement si la friche se situe en centre-ville, dans une relation forte à la jeunesse, aux étudiants et à l’économie créative.

Noël Orsat, venu des Ardennes a voué sa vie à préserver et populariser la légende de Bayard, le cheval fée qui sauva les quatre fils Aymon de la vindicte de Charlemagne. La particularité de ce cheval bai (roux) est d’avoir suscité des récits transverses en France (des Ardennes à Montauban) aux quatre coins de l’Europe (Allemagne, Belgique, Portugal, Pologne, Sicile, Islande, Estonie), mythes de résistance populaire contre le pouvoir central, associés à des paysages de refus où la nature garde encore sa beauté. Grâce à l’opiniâtreté de Noël Orsat, vingt-huit itinéraires européens sont en cours de finalisation et l’existence même de ce robuste race de trait ardennaise, le seul à survivre naguère à la campagne de Russie napoléonienne, semble sauvée.

Expériences de formation, réseaux d’anticipation et territoires numériques

Les territoires d’aujourd’hui témoignent enfin d’initiatives hybrides et innovantes,  que l’on pourrait relier tout aussi bien à l’épicerie, à la loge ou à la modélisation virtuelle : la population y recherche, une diversité qui permet une réflexion ouverte, qu’elle soit technique ou spirituelle. Les territoires de demain questionneront l’université dans la ville, comme le Moyen-Âge l’avait conçu et susciteront, comme naguère, de nouvelles agoras. Le maire de Mûrs-Érigné, en précurseur, inscrit son action dans cette démarche, au sein de la cité et non plus comme nos modernes universités, sur des campus métropolitains de pourtour, devenus les ronds-points de la connaissance technique.

La transformation des paysages traduit la mue des échanges, dans une société où les familles et l’emploi sont en pleines mutations. Cela suppose des espaces de convivialité où les générations se rencontrent à nouveau et partagent leur expertise : marchés, cafés, lieux de culture et de savoirs implicites et partagés…

L’historien médiéviste de Venise, Jean-Marc Loechel, fondateur de l’association/fondation des Territoires de demain, qui depuis quinze ans sillonne la France et l’Amérique latine pour expertiser et soutenir les communautés d’échanges numériques, nous évoque ces Fab lab qui mutualisent les outils du savoir. Pour Jean-Marc Loechel, la métamorphose des lieux puise ses formes dans une dimension participative  reliée aux outils numériques : usages, migrations, émergence des services et des besoins juxtaposés dans une dynamique d’attraction qui télescope les récits traditionnels du territoire. Le temps est passé où, comme au Moyen Age, seul « l’air de la ville rendait libre » : la campagne outillée d’un ordinateur permet de multiplier les expressions et de dialoguer au-delà du village.

Stéphanie Frobert, chargée de mission à l’Agence Régionale d’Aménagement des territoires d’Auvergne rappelle le travail pionnier de l’Agence dans la dimension montagnarde des départements qu’elle accompagne. Elle relate des expériences numériques, de formation, de dialogue avec les communautés, mais aussi avec les multiples porteurs de projets qui recomposent le paysage. Les propositions de formation et de résidences sont consultables sur le site de l’Agence : elles témoignent d’une attention forte aux secteurs émergents des collectivités rurales et urbaines, des structures associatives, des entreprises et des personnes.

L’inlassable chercheur Jacky Denieul, actuellement chargé de mission à l’Institut Atlantique d’Aménagement des Territoires Poitou Charentes et ancien vice-président de la Communauté de communes de Vouillé et Pays des six Vallées, a relaté la dimension têtue de son action d’ouverture en Poitou-Charentes, Limousin et Centre, en 2002 avec les Clubs Partenaires pour agir, puis depuis 2008 par le nomadisme inspiré de la Plate-Forme nationale Créativités & Territoires (25). Il rappelle que l’aménagement du territoire est une « fausse science », composée si on y regarde de près, d’une hybridation de sciences humaines, de travail cloisonné de collectivités locales, de volonté de l’État, d’intuitions touristiques, de ressentis culturels… un melting pot d’individus et d’idées qui s’il donne parfois de beaux fruits s’égare le plus souvent dans le « mille-feuille territorial » ou l’égo de quelques élus. Cette écoute suppose des synergies souples, une attention au terrain, des dialogues sans tabous et une attitude de confiance dans les bonnes volontés….toutes attitudes fécondes, destinées à développer une “ambiance propice à la créativité dans les territoires”.

Esther Dubois, urbaniste de cœur et de formation, travaille depuis 28 ans en conseil et direction de différentes structures de la Région parisienne et impulsé l’association Complex’Cité, qui, sous l’égide d’Edgar Morin, propose de la ville une vision différente. Sa vision du management territorial s’inspire de son  expérience sensible : elle explore la complexité du changement humain comme une vrai discipline de terrain  au sens d’Edgar Morin, d’Édouard Glissant, de Kenneth White, ainsi que « la mobilité, le mouvement » dans la complexité et la dynamique des systèmes appliqués au territoire. L’expérience généreuse d’Esther Dubois lui fait désormais porter une attention particulière à la beauté comme lien fondamental entre les paysages et les êtres humains qui les peuplent.

Ces quatre exposés forment un éventail de dialogues entrepris ou à venir selon les personnalités des structures représentées : réseau créatif, travail sur l’embellissement, lien des technologies innovantes et de mutualisation, énergies collectives nomades ou ancrées sur des lieux… Tous ces créatifs, assemblés sur des principes concordants et complémentaires, font porter l’innovation sur l’écoute et des assemblages transverses. Ces ensembliers offrent une trame sensible de bonnes volontés ouvertes (de type « Créativités & Territoires ») qui forme lien, avertit la nébuleuse politique des changements sociétaux et souhaite accompagner les inévitables mutations des paysages. Nous regrettons qu’aucune instance d’enseignement universitaire à distance (ou master de médiation) n’ait été présente lors de ce débat, pour croiser les enjeux, amender les propositions, et poursuivre ensemble le travail de fond(s) que la crise appelle. Ces témoignages sont pourtant des relais de terrain indispensables.

Conclure pour continuer

Bientôt, cet espace interdisciplinaire de la Maison des Sciences de l’Homme (Paris Nord) qui accompagna les séminaires du programme « Éthiques de la Création », va muer en un autre lieu du quartier de la Montjoie, plus beau, plus vaste, plus facile d’accès. Nous garderons du premier site, celui du provisoire, un souvenir ému, l’assimilant sans doute, à un Tiers-lieu aléatoire où se construisent des utopies fraternelles : les catacombes des premiers chrétiens, les grottes des dissidents, les abris sous roche des Néanderthaliens, les squats et les cabanes… Avant de découvrir que ce dénuement a sans doute jeté des graines de renouveau.

« Au début il y eût des forêts, puis les cabanes, les villages, les cités et enfin les académies savantes… » écrivait dans son autobiographie le penseur italien Giambattista Vico (1668-1744), précédant la réflexion allemande d’Aby Warburg (1866-1929) qui associait l’art et la mémoire collective. Et d’ajouter dans une méditation conjuguée sur la naissance, la nature et la transformation des choses : « lanature des choses n’est rien d’autre que leur naissance, en certains temps et de certaines manières : tels sont les temps et les manières, telles et non autres, naissent toujours les choses ». Si la nature n’est pas une essence, mais une forme vivante qui se métamorphose tant qu’elle porte en elle une possibilité de création, l’étudier constitue une « création-recherche », qui pourrait porter le titre de la science des métamorphoses.

Pour ce faire, nous entendons continuer le travail de mise en commun des informations et des bonnes volontés sur l’Ile de France, à l’instar des régions qui bougent sur le territoire national ou international. Fidèles à la méthode ouverte, nous souhaitons continuer les dialogues avec ceux qui pensent ensemble bien commun, créativités et métamorphoses des lieux.

Le sujet évolutif que nous avons abordé ensemble ce 7 novembre porte la promesse d’un champ exceptionnel d’expériences sensibles, construites dans cette relation indispensable entre les espèces du vivant, leurs outils et leur familiarité d’existence. Le « Tiers sauvage », cette partition heureusement trouvée, offre une pensée aux espaces que nous occupons. Les biologistes observent que dans la jungle, les espèces forment une trame complémentaire, alors dans des espaces plus aérés elles se combattent et s’appauvrissent. Les littéraires donnent aux lieux le pouvoir de nidifier les comportements humains. Les lieux portent des traductions familières de la vie en société et du soin apporté à les comprendre. Et, en tant que tels, ils dialoguent en permanence avec les personnes qui les écoutent.

Sylvie DALLET, novembre 2013

____________________________________________

(1) La MSHPN est un établissement à vocation transversale et interdisciplinaire sous la triple cotutelle financière CNRS/ et des universités Paris 8 et Paris 13.

(2) « Handicaps créateurs », troisième colloque du séminaire « Savoirs créatifs, savoirs migrateurs », s’est déroulée à l’Institut Montsouris le 11 octobre 2012 sous la codirection Sylvie Dallet & Bernadette Grosyeux, organisation équipe du Centre de la Gabrielle MFP (Actes du colloque à paraitre) 

(3) « Art, Nature & Patrimoine : les horizons de la mémoire, second colloque (4 juin 2012), organisé sur une journée de navigation séquanienne (organisation Pierre Bongiovanni & Sylvie Dallet) en partenariat avec la commune d’Andrésy et la Maison Laurentine (commissariat d’exposition).

(4) La Plaine Saint Denis a guidé le choix du nom de la communauté d’agglo « Plaine Commune ».

(5) Édition dans le cadre de la collection dédiée « Éthiques de la Création » (Institut Charles Cros/Harmattan)

(6) Parmi les soutiens du combat Sarayaku : la communauté catalane, la Région Rhône Alpes, la mairie du 7ème arrondissement (Paris) et d’autres structures associatives et institutionnelles du monde occidental…

(7) José Gualingua est président élu de cette communauté forestière, naguère nomade aujourd’hui sédentarisée pour entretenir le projet Frontière de Vie : planter des arbres à fleurs pour délimiter le cercle de vie de la communauté. Pour lecture : « Forêt vivante » de José Gualinga (web).

(8) Augustin Berque analyse actuellement ce binôme en philosophe pour l’université de Corte (Corse).

(9) Définition de la chorographie (le Dictionnaire de l’académie française mentionne ce mot en 1935) : partie de la géographie qui a pour objet de décrire l’ensemble d’une contrée et d’en indiquer les lieux remarquables (cf. l’ouvrage fondateur de Pierre Lavedan, Qu’est-ce que l’urbain? 1926, p. 151).

(10) Le terme a été popularisé en 1995 par le météorologue néerlandais Paul Cruutzen (prix Nobel de chimie), est aujourd’hui utilisé par une partie de la communauté scientifique

(12) Alain Renk, est co-fondateur de la Start up UFO (UrbAn Fabric Organization) à Montreuil-sous-Bois, conseiller stratégique pour la ville (Institut Mines-Telecom).

(13) Anne Könitz est responsable de la Communication et du mécénat au Conservatoire du Littoral et des espaces lacustres.

(14) Cf. le compte rendu Les Foreztiers de Lafayette (28 août 2013)

(15) Catherine Jacquot (Agence Cenci & Jacquot Architectes, Ivry-sur-Seine) exerce également en région Auvergne au titre d’architecte-conseil de l’État et siège au Conseil national de l’Ordre des Architectes, dont elle vient d’être élue Présidente en novembre 2013, première femme à porter la responsabilité de cette charge depuis la création de l’Ordre.

(16) Le terme « d’acupuncture urbaine » est lancé par l’architecte finlandais Marco Casagrande et expérimenté au Brésil par Jaime Lerner, gouverneur du Paraná entre 1971 et 1992. CF Jaime Lerner Acupuncture urbaine, L’Harmattan, 2007. La microarchitecture, engendrée par « l’acupuncture urbaine », nécessite l’intervention de citoyens activistes et Casagrande, dans sa dynamique de revitalisation, utilise le terme de « shamans du design ».

(17) Sur les 200 habitants de Domeyrat, on compte désormais 43 enfants, soit un quart de la population… à comparer avec les chiffres communaux des années 1950.

(18) “L’objectif de toute éducation devrait être de projeter chacun dans l’aventure d’une vie à découvrir, à orienter, à construire.” Albert Jacquard.

(19) L’entreprise Giffard accepta d’autant plus l’idée lancée par le maire que son fondateur, Émile Giffard, fut le maire de Mûrs-Érigné de 1892 à 1901. Ce cocktail décliné en trois versions (dont une sans alcool) mêle la poire Williams, le cassis du Maine & Loire à la fritillaire pintade, plante régionale connue sous le terme de gogane. 

(20) Le Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain (CRESSON) 
est un laboratoire de recherche de la Direction de l’Architecture et du Patrimoine, implanté à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble. Depuis 1998, associé au Centre de Recherche Méthodologique d’Architecture à Nantes, ils constituent une Unité Mixte de Recherche CNRS (« Ambiances architecturales & urbaines »)

(21) Cf. ses livres Poétique du village. Rencontres en Margeride en 2010 ou L’hiver. À la recherche d’une saison morte en 1987 et l’article “Lieux dits : nommer, dé-nommer, re-nommer”, Ethnologie française 1 (Territoires en questions), 2004.

(22) Georges Bertrand a mis au point un système de mesures dit « méthode GTP » (Géosystème, Territoire, Paysage)

(23) En 1990, sous l’impulsion du Conseil général du Pas-de-Calais et avec le soutien du Conseil régional et de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) du Nord-Pas-de-Calais, 27 communes de l’ex-Bassin minier (elles seront 35 en 2002) s’associent pour créer une association intercommunale de développement artistique et culturel. Ce projet, qui naît au moment où ferme le dernier puits dans la région, se veut avant tout tourné vers les jeunes et les publics les plus éloignés de la culture. Il prend le nom de “Culture Commune”. En 1998, l’association, sous la direction d’une femme Chantal Lamarre, peut installer son espace de travail et de création, “La Fabrique Théâtrale”, sur la friche laissée par la fosse 11/19 à Loos-en-Gohelle.

(24) Cofondatrice Confort Moderne et Mains d’œuvres, cf. synthèses précédentes.

(25) Cf. le site piloté par l’IAAT (soutenu par la Région Poitou-Charentes, l’INDL et l’Espace Mendes France) « créativité et territoires.org » une visibilité à cette question fondamentale de la créativité, versus maïeutique territoriale, à compléter avec la rubrique « Créativités & Territoires » de l’Institut Charles Cros qui explique le dispositif pluriel de l’organisation et ses étapes.

Commentaires