La forêt comme “matrimoine” : des réserves artistiques à la charte des parcs.

Rocher de Larchant, près de Fontainebleau

À la veille de la semaine des Parcs naturels régionaux qui  communiquent et exposent leurs actions à Paris du 11 au 14 octobre 2017, Sylvie Dallet (vice-présidente du conseil Scientifique du PNR des Ballons des Vosges et responsable du Festival des Arts ForeZtiers en Auvergne),  définit la forêt comme un “matrimoine” commun. Le terme juridique et affectif de “matrimone”, était d’usage courant au XIXe siècle, puis délaissé au seul profit du “patrimoine”. Au XXIe siècle, il est temps de  revenir à cette notion  pertinente, analogue à la “madre selva” des Indiens.

En 1872, l’écrivain George Sand, pressée de défendre la Forêt de Fontainebleau des coupes abusives perpétrées par les forestiers, écrit pour le journal dans le Temps un article qui fonde, en France, la politique de préservation des forêts, comme des biens communs. Elle écrit ceci :

« Les forêts qui subsistent sont en l’état de coupes réglées et n’ont point de beauté durable. Les besoins deviennent de plus en plus pressants, l’arbre à peine son âge adulte, est abattu sans respect et sans regret. Que de colosses admirables les personnes de mon âge ont vu tomber ! (…)  Si on y prend garde, l’arbre disparaitra, et la fin de la planète viendra du dessèchement, sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme. »

Cette défense des forêts et des paysages naturels présente un caractère visionnaire qui ouvre plusieurs perspectives à la pensée. La forêt y est pensée comme un monument, un bien commun, une ressource indispensable à la vie. De fait, la philosophie romantique qu’incarne au travers cet article, la femme de lettres s’inspire des principes de la Révolution française mais les dépasse et les complète par les droits du paysage. George Sand inscrit son propos dans une «écologie », c’est à dire une loi du lieu immanente et imprescriptible qui supplémente les droits que la Déclaration des Droits de l’homme avaient réservés à la seule expression politique du citoyen. Le  citoyen a droit à la Beauté et à la Nature. Le plaidoyer de Sand définit aussi l’argument que le XXIe siècle reprend fortement : la Nature  est réservoir de la vie. Le combat pour l’égalité a donc changé de modalité, puisqu’il calque l’apport de la Nature sur les apports de la Révolution, dans une triple relation au monument, au patrimoine et au bien commun.

Plus qu’un « musée vert » ou qu’un monument vivant, la forêt est profondément, pour George Sand, un « bien commun » dont la perte engage la solidarité des espèces. Si la logique de la forêt comme « bien commun » se retrouve dans l’histoire des forêts anglaises, la forêt française offre cette singularité d’avoir rallié à sa défense les artistes et les écrivains. Cette originalité persiste encore aujourd’hui et touche à l’aménagement des forêts mondiales : les Indiens Kichwa de Sarayaku (dits « Fils de l’arbre ») en Équateur ont directement sollicité les artistes français pour préserver leurs territoires amazoniens menacés par la déforestation minière.

Quelque 150 années après les combats exemplaires des amoureux de la forêt de Fontainebleau, devenue en ce début de XXIe siècle, tout à la fois « poumon vert » francilien et consacrée premier monument de France par sa fréquentation (estimation de17 millions de visiteurs annuels), le gouvernement français qui a crée et démultiplié les Parcs Naturels Régionaux depuis les années 1960, demande la mesure de la plus-value de ces Parcs qui couvrent désormais quelque 15 % du territoire national.

En effet, la France occupe en Europe et dans le monde une place particulière, tant pour la place des Arts dans la cité que sa réflexion sur la Nature. La révolution française définit aux côtés du patrimoine le rôle des « grands hommes » qui doivent aider au développement du progrès. Les écrivains et peintres romantiques, avec pour principaux libellistes Victor Hugo et Georges Sand, vont étendre cette reconnaissance aux formes boisées du vivant. Les artistes dialoguent avec « les colosses admirables », reprenant, quelques neuf siècles plus tard, les confidences de saint Bernard, fondateur des Cisterciens, sur l’enseignement qu’il avait reçu des chênes plutôt que des livres.

Par la loi du 14 avril 2006, les Parcs naturels français regroupent les parcs nationaux, les parcs naturels marins et les parcs naturels régionaux. En ce qui concerne les modalités des Parcs Naturels Régionaux, ceux-ci accompagnent des territoires peuplés dans une coexistence avec la Nature qui doit s’expérimenter  dans une intermittence des formes : « une autre vie s’invente ici », le slogan des PNR fonde l’exception française dans l’extension mondiale des Parcs naturels. Dans une perspective analogue, la France permet un statut spécifique pour les artistes qui relèvent des activités du spectacle (vivant, cinéma, audiovisuel). Les prémisses de cette décision prennent racine pour les techniciens en 1936, lors du gouvernement de Front Populaire  et s’étend aux interprètes à la fin des années 1960.  C’est également dans les années 1960, que démarre véritablement  la reconnaissance des Parcs. Le droit populaire à la Nature et la reconnaissance des artistes du Cinématographe apparaît comme une expression originale et parallèle de la démocratie française : son analyse comparée  apporte un regard nouveau sur la conjonction française de la Nature et des expressions créatives.

La nature comme « réserve artistique », offre par ailleurs des correspondances fortes avec la notion de «forêt primordiale », définie à la fin du XXe siècle par le philosophe et photographe Bernard Boisson. Attentif aux forêts primaires encore existantes en Europe (en Roumanie mais aussi dans certaines parcelles d’Auvergne) , Bernard Boisson exprime la nécessité pour l’être humain de se retremper son humanité aux profondeurs de la forêt, sous peine de ressembler au modèle mécanique, voire du clonage, qui tarit, à terme, tout progrès et innovation. La coexistence des réserves naturelles avec l’expérience des Parcs Naturels Régionaux, périurbains ou de montagne, répond, en quelque sorte, à cette problématique contemporaine de la coexistence créative des différentes formes de vie et d’expression.

En France, la réflexion culturelle qui accompagne  cette coexistence est intimement liée à une histoire que la démocratie a construite. Dans la boucle inattendue que le futur fait avec le passé (nous entrons, avait dit l’écrivain Paul Valéry, « dans l’avenir à reculons »), cette passion sylvestre associée à la fréquentation humaine relève tout autant d’un « savoir de frontières », d’un logique de contact et de cohabitation, que d’un réflexe de refuge dans le vivant, le « grand tout » (ou le « grand Pan ») sauvage de l’Antiquité. L’aménagement des Parcs répond à une angoisse profonde, qui perçoit que la Nature, et avec elle l’Humanité, puissent se finir. Le « réservoir artistique » de la forêt, que suggère George Sand, constitue le dernier réceptacle d’une créativité vivante qui, par son infini, peut régénérer l’idéologie de la catastrophe climatique, que le prospectivistes annoncent. En un sens, les Parcs portent encore cette mission spirituelle que les Muses, les faunes et les Dryades incarnaient par le passé méditerranéen. Plus encore, ils rejoignent les enseignements des « plantes compagnes » et de la « mère-forêt » des civilisations primitives africaines, américaines et asiatiques. Si les sciences et les arts restent intimes de l’expérience des Parcs, dans une prescience confuse, il faut rester à l’écoute des récits où la Nature se mêle à l’expérience humaine : la responsabilité de la Nature s’associe à celle de « Dire la nature », qui, par le pouvoir évocateur de sons et de sens, donne à naître les associations d’idées et les échanges culturels que le vivant suggère.

Sylvie Dallet

Bibliographie succincte  (romans et essais):

Paul Arnoult, Au plaisir des forêts, promenades sous les feuillages du monde, Fayard, 2014

Bernard Boisson, Nature primordiale : des forêts sauvages au secours de l’homme, et Forêt primordiale, Apogée.

Jacques Brosse, Mythologie des arbres, Payot 1993, L’aventure des forêts en Occident, Lattès, 2002

Pierre Lieutagui : La plante compagne : pratique et imaginaire de la flore sauvage en Europe occidentale, éditions Actes Sud, 1998

Ursula K. Le Guin, Le nom du monde est forêt, USA, 1876

Georges Sand, La petite Fadette, 1849, Impressions et souvenirs,1896.

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