Destins voyageurs, du boulevard Morland à l’avenue Matignon

Pavillon de L'Arsenal (novembre 2014)

Pavillon de L’Arsenal (Échelle Inconnue, André Brouchet, Dimitri Poirier, Pierre Aussage, Olivier Mauchauffée, Dominique Doré -novembre 2014)

Dans son Introduction à la Poétique du divers, l’essayiste antillais Édouard Glissant déclare que « le souffle du lieu rencontre d’autres souffles et transforme cette rencontre ».Cette pensée guide les diagnostics marchant (et non marchand !) de ces « Créativités & Territoires », qui tissent leur écheveau de rencontres sur des lieux et des liens insolites. Je vais sur ce récit, une fois n’est pas coutume, rassembler deux sessions de la Plate-Forme « Créativités &Territoires », pérégrinant dans le paradoxe des beaux quartiers : dans le Pavillon de l’Arsenal, boulevard Morland, le 28 novembre 2014 et chez Médiation Consulting, avenue Matignon, le 20 mars 2015.

Pourquoi ce lien dans le récit et cette écriture retardée d’une expérience ressentie ? Le temps est un grand sculpteur[1], cet essai feuilleté de Marguerite Yourcenar peut nous servir de guide, tout aussi bien que, du même auteur, Le Labyrinthe du Monde (trois essais : 1974, 1977 et 1988), Sous bénéfice d’inventaire (1962) ou l’éloquent Qui n’a pas son Minotaure ? (1963). Il m’est nécessaire de prendre du champ dans ce que j’entends, afin de l’aborder de nouveau avec compréhension et bienveillance, me dégageant des observatoires professionnels et des contraintes miennes, c’est à dire, l’art, la recherche et le service public. Reprenons donc, après quelques mois passés, les fils d’une relation humaine, celle de pouvoir susciter et entendre en cercle, le suc des expériences professionnelles de chacun.

Le Pavillon de l’Arsenal est un lieu public du 4ème arrondissement qui abrite, au 21 boulevard Morland, le Centre d’information, de documentation et d’exposition d’Urbanisme et d’Architecture de Paris et de la métropole. Le 10 de l’avenue Matignon héberge, entre les immeubles cossus du 8ème arrondissement, une entreprise médiatrice dirigée par Nicolas Rousseaux [2]qui conseille des institutions publiques comme des entreprises privées. Dans ces deux lieux, la puissance se joue dans les détails des objets, des locaux et des personnes. Le lieu attire les projets collectifs comme la mémoire piège les souvenirs diffus.

Quand on observe, comme un palimpseste
 d’expériences, le Pavillon de l’Arsenal, celui-ci a d’abord été une fabrique de poudres avant 1879 (d’où son nom), puis l’espace d’exposition d’un marchand de bois esthète qui souhaitait y préserver sa collection de tableaux. Transformé après 1883 en entrepôt, puis en annexe du Grand Magasin de la Samaritaine, le pavillon acquis par la ville de Paris (1954) devient un dépôt d’archives puis, depuis 1988, un lieu d’exposition. Le Pavillon de l’Arsenal reste attentif aux maquettes du passé mais aussi du futur : la maquette de Paris 2020 y est aujourd’hui une pièce maîtresse.

Au miroir du musée, la structure développée par Nicolas Rousseaux s’offre comme une ruche complexe, tapissée de photographies et cartes du monde. Ce parcours géographique fait varier les projections culturelles et historiques… allant jusqu’à inclure les stéréotypes et plaisanteries d’usage dont les peuples aiment à stigmatiser leurs voisins.

Fouillons plus loin pour comprendre, l’analogie des deux mémoires, qu’en apparence, tout sépare. Face à la vénérable bibliothèque de l’Arsenal, à l’encoignure du métro Sully-Morland, dans ce quartier quadrillé par des casernes et des boutiques anciennes, le Pavillon de l’Arsenal ouvre en brèche vers le Quartier Saint Paul, au paradis des chineurs argentés. Nous avons gravi les degrés de ce pavillon ouvert pour atteindre une salle coiffée d’une verrière triangulée, où nos conversations roulaient, sans que les fonctionnaires responsables des lieux ne souhaitent s’y mêler.

Pour l’avenue Matignon, près des Champs-Élysées, les escaliers en volutes nous préparaient déjà à un appartement en circonvolution, orné d’objets symboliques, de livres et de photographies, tels les guides indispensables du monde des échanges. Un monde secret dans un monde qui bouge… où nous avons été coachés par une fidèle de la Plate-Forme, André Brouchet, notre « connecteur d’idées » tel qu’il se définit lui-même, en homme heureux de partager ses expériences. Le disert André était présent lors de la halte sur le Pavillon de l’Arsenal, de même qu’en contrepoint le discret Dimitri Poirier, qui en jardinier philosophe, reste attentif, de Bois Colombes où il œuvre, à saisir les graines de sagesses que la Plate-Forme sème… Semer, s’aimer c’est aussi « apprendre à mourir chaque jour ».

L’Arsenal des expériences ou le « carottage culturel »

Du musée Morland, Martine Salzmann, tisserande, plasticienne, peintre[3], décrit passionnément ce que « pensée créatrice » veut dire, à partir du geste du peintre. Penser avec la main, la matière, la couleur, une exploration menée depuis plus de vingt ans, dans ce désir où la technique est une forme décisive de la pensée. Elle s’attache à décrire le processus créateur qu’elle expérimente dans une forme de quête de soi, qu’elle délivre au public par des monologues de scène au travers la diction de la comédienne Claudette Belkassem. Les croyances artistiques sont mises à l’épreuve de la pratique : intuition, choix, impasse, création, blocages, déblocage… ce qui se joue en art se joue également, dans une moindre mesure de nos actes quotidiens à nos décisions exceptionnelles. La pulsation de la « matière-énergie », la qualité du geste de l’artiste forme une trame spirituelle qui prépare la mise en œuvre de la production. Le récit de cet ordonnancement suppose aussi une conscience qui est nourrie et nouée de son exigence. Les logiques de la création forment une morphogénèse de l’art, dans une logique où les mots et les gestes se répondent en qualité.

Michael Fozeu, également nouveau venu, nous présente alors un projet d’entrepreneuriat collaboratif La Cuisine, qu’il développe depuis 2014 avec quelques associés[4], dont Laure Isabelle Ligaudan. Comme Martine Salzmann, il a le goût d’expliquer les recettes de la tambouille que les cuisinistes (regroupant les serveurs, pâtissiers, cuisiniers, rôtisseurs) concoctent  en sept points. « La cuisine, filon de recettes rares », s’offre pour être une plate-forme collaborative de projets fabriqués en commun, en explorant tous les ingrédients, les mains à la pâte et le cœur à l’ouvrage…« et qui va émulsionner un marché de l’innovation élitiste et sclérosé ». À la recherche de « cuisinistes », par agrégat de plusieurs compétences, La Cuisine fonctionne déjà sur des partenariats multiples, dont certains sont bien connus de la Plate-Forme : Pierre Aussage (Fonds de dotation Ecoaction 21), Michel Giran (Web sémantique)  et d’autres alliés au développement durable et aux problématiques Climat. L’enthousiasme tient ici la main ferme à l’éthique, mais dans une relation prioritaire aux outils informatiques. Le geste y est donc moins ample et divers que ceux de la plasticienne, alors que l’esprit et le cœur vagabondent tout autant. Cette recherche d’équilibre semble être bien le ressort secret de ces personnalités opiniâtres, que la rencontre assemble et dépareille tout à tour.

Le philosophe Jérôme Lecoq présente son parcours professionnel[5], non comme une création, mais comme une adaptation aux nouveaux publics des entreprises. Ce « coaching philosophique » calque son approche sur la maïeutique socratique, mené de façon vigoureuse : Socrate n’était-il pas surnommé la Torpille ? La question posée par Jérôme Lecoq procède d’une dureté verbale, qui, selon son auteur, doit précéder la prise de conscience de l’altérité… Cette violence contrôlée suscite une forme de réplique contrainte, très éloignée des écoutes et des approches souples de notre dispositif. Le jeu qu’il a mené, lors de cette rencontre de l’Arsenal, était, à sa façon, en forme d’arsenal.

Échelle inconnue

Deux fondateurs du groupe de recherche et de création  Échelle inconnue[6] étaient venus de Rouen parler de la « Campagne de Russie d’échelle inconnue (quatre mois d’hiver russe) », une ambition politique qui, depuis 1998, anime un « groupe d’architectes qui travaille (et défend) toutes formes atypiques d’habitat : temporaire, mobiles, auto construit, camping et, encore plus les formes du futur que la ville exclut ». Le combat politique mené par ce groupe radical s’attache à valoriser « la ville du pauvre, de l’étranger, du voyageur, autant de villes invisibles ou tues qui pourtant éclairent la ville « normale » Songeons aux Lucioles que je suggérais comme petite lanterne lors de notre excursion havraise. La Normandie proprette que les cartes postales nous représentent, recèle encore en sa mémoire la trace et le ressac des « ailleurs » portuaires, Vikings, Normands, affamés d’espaces et de liberté.

Si le mot d’échelle est un terme architectural familier aux bâtisseurs, le terme « Échelle inconnue » ouvre à l’imaginaire du futur et du passé, à cette fascination d’un Orient nomade (Tziganes, Roumains, Bulgares, Hongrois), dont certains prédisent le proche déferlement européen. Pour reconstruire cette relation à un Orient utopique qui contredit le fantasme et le pacifie par la recherche, les architectes ont créé un « Doctorat sauvage en architecture », qui explore la Ville accompagnée des expertises de chacun. La formation à ce Doctorat sauvage fait référence à la Horde sauvage et à la Makhnovchtchina, du nom du royaume démocratique organisé par l’anarchiste ukrainien Makhno entre 1917 et 1921[7].

De fait, ce désordre culturel revendiqué ne connaît pas de frontières, car il s’attache à la fois au développement de la connaissance et à la réduction des inégalités dans un pays qui compte désormais cinq millions de chômeurs et des milliers de sans abri. La construction de toilettes sèches mobiles sur le bidonville Rrom du Havre est un exemple d’intervention efficace. La philosophie du groupe s’attache aux différents habités de la Ville et dédaigne les sectorisations opératoires, telles que les politiques du logement le préconisent. Pour Échelle inconnue, la loi ALLUR crée des ghettos tandis que le nomadisme créatif d’interférence se développe : Algéco© pour les ouvriers, abris précaires à Saint-Etienne du Rouvray sur un projet de sept ans, gardiennage du centre des impôts de Bobigny par les Rroms, moutons en pacage dans les villes de Montreuil et de Rouen…

Les projets que nous avons entendus dans cet Arsenal faisaient écho à une mémoire du siècle, comme si les espoirs originaux des soviets étaient de nouveau audibles dans la société française : les Soviets, ce mot russe qui signifie Conseil du peuple, des initiatives enthousiastes menées par des gens indignés, dans une fédération de volontés d’agir et de créer du nouveau et du juste. André Brouchet rappelait qu’il avait lancé le mois précédent, le 14 novembre, une Journée parisienne d’économie collaborative, « Sans argent, 100 ressources », qu’il souhaitait réitérer à l’échelon national, espérant produire par cette Gratifera une plus-value de 1000 ressources. Dans le même temps, Sylvie Dallet, Kmar Bendana et Fadhila Laouani éditaient un ouvrage collectif issu du colloque Tunis (avril 2014),  Ressources de la Créativité (une expérience franco-tunisienne) qui confrontait les expériences de Plate formes internationales « Créativités & Territoires ».

Transformer les formes anciennes

L’économiste Cathy Veil [8]nous présenta l’expérience Brie’Nov, qui, d’une ancienne usine de Trilport près de Meaux, développe un bureau ouvert aux projets de proximité public/privé », tiers lieu rénové par une société coopérative d’intérêt collectif, Nomade office. Brie’Nov accompagne la ville de Trilport dans le déploiement d’une culture numérique en phase avec les enjeux de son projet phare d’éco-quartier. Sous son impulsion, des projets de télé centres en Ile-de-France sont en cours de réalisation. Parmi les partenaires de Brie’ Nov, un familier de la Plate-Forme, Loïc Lorenzini a longtemps collaboré avec la Bergerie Nationale, au sein du Ministère de l’Agriculture. Il a ensuite fondé le bureau d’études, d’Assistance à Maitrise d’Ouvrage et d’animation territoriale Épicéa Développement pour la prise en compte du développement durable dans la mise en place de politiques publiques locales.

Voici dix ans, un graphiste inspiré, Franck Watel, avait édité un ouvrage prospectif et taquin, intitulé « Les îles d’Auvergne »… Paul Iordanow, familier de nos rencontres, a ouvert sur l’international par son attention à des parcours traditionnels réhabilités, tels que les « routes du sel ». La « silver économie » chère à Dominique Doré passe aussi par une réflexion collective sur les formes anciennes des savoirs. Enfin, Pierre Aussage organisait une Journée sur « l’eau » qui réunissait à la fois des écologues, des expérimentateurs sociaux et des environnementalistes.

La séance architecturée dégageait déjà un parfum d’ « Avenir à reculons » selon l’expression énigmatique de Paul Valéry, prête à se mouvoir vers d’autres lieux ressources… Lors de la séance de Matignon, Marie-Pierre Faurite[9] développait les nouvelles expériences de la culture en direction du Nord de la France, région traditionnellement sinistrée. L’expérience du Louvre Lens ouvre vers d’autres expériences telles à Arras, à Tourcoing à Roubaix, à Dunkerque… L’art interpelle les codes de l’Autre et favorise la « socialisation territoriale », à condition de procéder à des mixtes audacieux  au le recrutement local permet le retour de la confiance.

Le Matignon de la prospective

L’Histoire, qui est une vision humaine tissée de multiples matières, tient un rôle important dans la géographie de la richesse, malgré les fenêtres démocratiques qu’Internet ouvre sur le monde contemporain. Cette Histoire varie également sur des contrepoids populaires, où la curiosité, la spiritualité et l’entraide équilibrent les hiérarchies des puissants. L’invitation au 10 rue Matignon, à l’initiative d’André Brouchet, collaborateur de Nicolas Rousseaux, tentait de stabiliser cet équilibre fugace.

Dans l’appartement-labyrinthe qui nous réunit ce 20 mars 2015, le cercle composé à mi-partie d’invités de la Plate-Forme et de Médiation Consulting procède de la relation d’expérience, sur un mode politique qui exprime à la fois son inquiétude de l’évolution du monde et sa volonté de le changer.

L’écrivaine Anne Caille qui anime des ateliers d’écriture créative, évoque le plafond de verre culturel des entreprises : les commerciaux, les informaticiens, les financiers survalorisés dans les recrutements présentent d’insignes faiblesses en terme de culture générale et entretiennent, parfois malgré eux, des espaces d’incompréhension entre les usagers. Big Data signifie le plus souvent une « Big Cata » relationnelle que traduisent des errements professionnels qui auraient pu être évités.

De fait le manque de lucidité fragilise nos sociétés occidentales privilégiant (pour le bonheur des touristes) une culture muséale de la nostalgie, qui se refuse par passéisme, à des actes de responsabilité dynamiques. La gestion anticipée des conflits par le « bon sens », popularisée par Clémenceau en France, puis par le modèle churchillien de la « war room » traverse l’histoire des démocraties : Celles-ci, dans un équilibre forcément précaire, associent le service public aux citoyens et aux entreprises, donnant, en principe, à chacun des acteurs nationaux, la possibilité de s’exprimer dans les limites de la loi et du respect d’autrui. Mediation Consulting développe des méthodes d’intervention internationales, de type assistance et accompagnement d’urgence pour chefs d’entreprises débordés ou grands commis d’État en mal de ressources. En parallèle de ses voyages, de ses lectures littéraires classiques (dont Balzac) et de sa passion photographique pour les sourires du monde, le maître de céans qui nous accueille dans sa « war room » personnelle, publie régulièrement des analyses prospectives. Attentif aux routes, aux rues et aux parcours collectifs, il développe une pensée subtile sur les foires, témoins bruissant des croisements du pouvoir politique et de la puissance économique.

Nicolas Rousseaux décrit ainsi[10], les pièges de la facilité occidentale : « L’immédiateté ressemble de nos jours à un piège à souris. Cette petite boite en carton, remplie de grains alléchants, dont on ne ressort pas vivant. Le manque de temps pris pour se projeter est mortel. Soixante-quinze pour cent de la croissance mondiale des dix prochaines années se fera dans quinze pays, tous émergents, de l’Indonésie au Mexique, en passant par les Philippines et le Nigéria. »

Les Zèbres

Le mouvement de la société civile, Bleu Blanc Zèbre, animé par le romancier Alexandre Jardin regroupe quelque quinze mille « faizeux » qui aident, organisent et développent des actions concrètes sur le territoire français, dans un lien constant avec les collectivités publiques. Patrick Brouchet et Laurent Blanchard, étaient présents lors de notre rencontre de Matignon, représentant les quelque cent entreprises liées au mouvement, attentives aux savoirs faires collectifs comme à l’humain dans ses potentialités.

Dans ce décrochage patient des modèles de société, les Zèbres font attention aux mots, aux blasons (cf. les analyses d’Échelle inconnue) et aux couleurs des villes, symboles ténus d’un changement porté par l’enthousiasme. Les Zèbres, animaux indépendants ne ressemblent ni aux chevaux ni aux onagres, peuvent donner des coups de pieds terribles à qui voudrait les domestiquer. Ils forment, peut-être, le miroir libéral des Makhno libertaires ? Des exemples d’actions concrètes nous ont été expliqués, proposés par de jeunes entrepreneurs, qui consacrent leur temps libre à des actions de concertation publique. Si la teneur de ces échanges fructueux doit être complétée à partir du site Web Bleu Blanc Zèbre, il me semble important de souligner la qualité de la conversation, cet « art français », qui a accompagné les exemples. Grosso modo, les « praticiens » de la médiation, frottés d’exigences politiques, restaient défiants de la pratique philosophique apaisée que les « jardiniers » veulent représenter (Dimitri Poirier, Jacky Liebaut). Cette philosophie, loin de l’innovation compétitive, favorise une sagesse qui, conjuguée avec les saisons, la marche et l’attention au vivant, offre une pratique intime, loin des « temps de lecture » obligée que les grands textes supposent. Les dialogues entrepris ce jour-là ont opéré comme des apprivoisements. Clémenceau le pensait ainsi, voici un siècle, partagé entre le soin, l’action politique, la contemplation des jardins, ses collections d’objets et la philosophie bouddhiste : « La démocratie se doit d’être une création continue. » Il n’y a donc pas de temps spécifique qui soit directement assigné à cette tâche fluide, alors que la société contemporaine nous pousse régulièrement à séquencer nos actions. Le mouvement citoyen porté par BBZ revendique de « reprendre les choses en main » avec les nouveaux outils de la communication : vidéo, réseaux internet, conciergeries, paysages, financements participatifs.

Indépendance et gratuité

Les commentaires sont allés bon train sur les questions de la gratuité, de l’échange et du troc en économie marchande, selon les expériences qui construisent les parcours de chacun. Remarquons encore que chacun ici a développé, sinon un jardin secret dont il expose l’attrait, du moins un optimisme d’explorateur : les coaches, comme les enseignants, sont, par nature, des personnalités optimistes. Albin Sainte-Cluque prend son temps pour rédiger un traité d’économie dont il sera l’éditeur[11]. Les réseaux sociaux analysés par Luc Jovart, l’hypnose ericsonnienne au secours des langues, le Musée Mundo Lingua, un bijou d’inventivité niché dans la rue Servandoni…André Brouchet (aubonconseil.com) vante les qualités concrètes de ce havre de Matignon, dont il a rejoint les associés. De même, les assistants stagiaires présents, conjuguent de solides formations en médiation (à Paris X Nanterre pour exemple)[12] et des expériences renouvelées dans les sports de combat orientaux. Paradoxalement, ce sont les promesses de l’échange et du don gracieux (au-delà du classique contre-don, le « donnant-donnant » de la loi du talion) qui expriment le mieux les formes   de l’indépendance. Donner sans le souci de recevoir exprime une force singulière : donner rajoute à l’être et le renforce dans sa qualité multiple, personnelle et de groupe. De même, les récits d’imagination, comme la construction littéraire en général, forgent des mondes nouveaux qui participent de la réalité. Comme il ne faut pas laisser la guerre aux seuls militaires, il est dangereux de laisser les innovations nationales dépendre des seuls industriels. En mars 2015, les nouvelles Assises de la philanthropie auront lieu à Paris.

Les objets comptent dans la vie des personnes, objets de désir, objets de connaissance et donc leviers potentiels des renaissances collectives. Le goût des livres n’est pas anodin, pas plus que le désir d’apprendre. Les prémisses de changements se construisent par des signaux visuels, lors des décennies qui précèdent les révolutions. Pour exemple historique, le marquis de Paulmy d’Argenson, bailli de l’Artillerie, logé dans le quartier de l’Arsenal en 1757, fit transformer le bâtiment militaire en bibliothèque pour y disposer ses livres et ses collections personnelles de manuscrits, médailles et estampes. Il avait le désir de faire de ses collections un véritable outil de promotion pour la France, à travers un catalogue de sujets « utiles », parmi lesquels la cuisine[13]. Déjà Slow Food pointait sous les Lumières…

Soyons précis dans cette géographie de l’invisible et de l’histoire en marche sous le manteau des goûts[14] ; la bibliothèque de l’Arsenal, jouxte le bâtiment de l’Arsenal qui nous a recueillis en novembre 2014. Le quartier de l’Arsenal a vu, sur deux siècles de gérance institutionnelle, la transformation des arsenaux en lieux de savoir : musées, archives et bibliothèques. Les lieux de savoir sont les belles endormies dont les hommes d’influence rêvent de réveiller les attraits : une géographie secrète dont la Rive droite fait miroiter les grandes espérances.

Le plan, la carte et le territoire vécu

Comme ces libres synthèses le rappellent souvent, la pensée informatique se calque sur le processus numérique, c’est à dire qu’elle oblitère la pensée analogique des humains, leur capacité à imaginer le réel, leurs croyances et leur bougeotte incoercible. Le flirt bourgeois entre le pouvoir et le savoir ne suffit plus dans une ère de démultiplication de l’information. Les sources deviennent difficiles à localiser tant les artefacts abondent. Pour ces raisons, les conseillers des Princes sont, par nécessité et par passion, devenus de véritables globe-trotters, tandis que des associations s’enracinent grâce aux demandes du terrain. Le brassage des expressions endogènes et exogènes s’effectue sur les foires, les marchés, les salons, les blogs. Les villes sont les terrains de jeux de ces vents contraires, dans la diversité des quartiers, des expressions et des activités : changer de lieu permet d’aiguiser ses perceptions et de penser l’avenir dans sa complexité. Pour exemple, la ville asiatique jusqu’à son ruban côtier libanais, construit son identité dans les rues et sur les pas de porte, tandis que le pouvoir occidental se positionne, au contraire, sur des places et des agoras. Nous pouvons désormais évaluer, en abyme, la symbolique des ronds-points vides, dont la France a parsemé ses villes… André Brouchet signale ces ressources « invisibles » de ces oubliés des « ronds-points » : « les vieux, les handicapés, les artistes, … », forces vives de la mesure humaine. C’est naguère Edison qui n’hésitait pas à dire ironiquement que “créer c’est avoir une solide imagination et une pile de vieilleries”. le poète Charles Cros, inventeur avant Edison,  avait formulé cet adage de façon plus subtile…

Citons, dans une démarche analogue, le laboratoire indépendant de Recherche action LISRA, un collectif autour du sociologue Hugues Bazin qui propulse, en France, une initative relative aux « Rues marchandes ». Laissons la parole à Hugues Bazin qui après une étude sur les biffins, témoigne du caractère vivant et concret de la rue[15] :

« Juste après la maison dans l’ordre des grandeurs, il y a la rue : la rue, la place, la portion de boulevard, ailleurs la vallée, la forêt… La rue est un pont entre la maison et les zones plus étendues. Dans notre époque, alors que certains éprouvent l’impression de devoir repartir quasi de zéro, alors que beaucoup peinent à se rendre compte d’une telle urgence, la rue possède les proportions adéquates. C’est un espace ramassé qui ne ment pas sur son horizon, un espace pauvre en vastitudes mais qui les autorise, à condition de toujours revenir au point de départ. Un espace suffisamment réduit pour que ne soient pas rompus le lien social, la cohérence et la proximité entre les éléments et les êtres qui le composent.                                                                                   La rue, considérée comme territoire politique, n’appartiendrait pas seulement à ses habitants mais à tous ceux qui l’empruntent : frontières jamais closes, appartenances passagères. Et cette rue inédite ne prendrait sens et réalité qu’en lien avec d’autres rues, places, vallées, en vue de les fédérer. »

Au delà de cete citation d’Hugues Bazin qui traduit une prise de conscience qui se confronte et s’élargit dans les villes françaises et européennes,

Nous avions déjà abordé, lors de la réunion de Lyon voici cinq ans (30 avril 2010[16]), le désarroi des responsables des grands centres urbains. Le discours de l’époque était de signaler « l’état gazeux » des villes : de fait et à ce jour, aucune définition de la Ville n’est totalement satisfaisante et les critiques fusent dans les laboratoires de recherche contre la subordination des décisions politiques à des économistes qui se trompent par trop de dirigisme. Se tromper ou tromper ? Il semble plutôt que les politiques de développement aient été menées sans esprit, dans des simplifications normatives qui ont tablé sur l’immobilisation des hommes et des capitaux. Nous sommes au début de grands mouvements de population qu’il faudra gérer au mieux avec les « outils de la convivialité » suggérés par le penseur Ivan Illitch (1926-2012), au pire avec la guerre. Déjà au Moyen-Âge, vingt pour cent la population européenne bougeait de ville en ville à la recherche du travail ou au gré des guerres. Face au brassage urbain, une partie de la population était immobilisée par le servage, jusqu’à rêver la ville comme un espace de liberté. Les fortunes et les réseaux passaient par des métiers itinérants et les foires, telle la Foire du Lendit, aujourd’hui mémoire mythique de la Plaine Saint-Denis. De cette mobilité, Google maps est un piètre témoin : une carte, pour précise qu’elle soit, n’est pas le territoire[17]. La géographie mouvante des routes mythiques, toujours réinventées (telle la route orientale de la Soie), apporte son démenti à cette vision quadrillée d’une ville en silos.

Aujourd’hui, ce sont les physiciens qui, après les artistes, les poètes et les éducateurs, obligent à repenser la ville : quantifiant ses plus infimes données sur les bases croisées du temps, ils infirment les préconisations trop rapides des économistes. La ville est selon un laboratoire de physique de l’université Paris est-Marne la Vallée[18] un lieu qui se transforme sans cesse, c’est à dire qu’on ne peut assigner à une activité unique. Au Brésil, la capitale Brasilia s’étouffe d’avoir été conçue sur la seule population administrative de cinq cent mille habitants, alors qu’elle compte déjà plus de deux millions d’âmes. Les migrations seront la grande affaire du XXIème siècle, bouleversant en profondeur l’habitat et les communications.

Patience et longueur de temps : « l’invisible endormi »

« L’enseigne fait la chalandise » aurait dit La Fontaine, subtil observateur des mœurs. Être utile à l’agir en société, me paraît résumer le sens de ces deux rencontres, l’une exprimée sous couvert de la verrière publique, l’autre, près des escaliers du pouvoir.   C’est encore Ivan Illitch qui écrit : « Lorsqu’une activité outillée dépasse un seuil défini par l’échelle ad hoc, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier. »[19]. Les scénarios qualitatifs, y compris dans leurs expériences de décroissance économique, témoignent d’une véritable prise de conscience collective du terrain, du temps et des ressources du savoir. Chacun des lieux-acteurs questionnés depuis le début de l’expérience « Créativités & territoires » nous a apporté une forme conjuguée à l’inventivité des démarches proposées.

Ce qui différencie pourtant l’approche du privé, du public et de l’associatif s’exprime dans les dimensions multiples de l’affût : rester à l’écoute du monde dans ses plus infimes expressions est à la fois affaire de vigilance d’évaluation et de prospective. Alors que l’administration cherche à conforter des programmes-cadres qu’elle souhaite pérenniser en pacages classiques, le privé rassemble des chasseurs, habiles à évaluer les fragilités du monde qui vient. « Invest in change » est désormais le mot d’ordre des prospectivistes. Oui mais « which change ? ». Un seul homme politique mérita, en France, son sobriquet de Fauve : Clémenceau encore…C’est sans doute pour ces raisons de vigilance permanente (à l’information, au savoir, à la puissance, à l’argent), que l’attention culturelle redécouvre aujourd’hui le souple arsenal des pratiques orientales et traditionnelles : acupuncture, chamanismes, méditation, retraites spirituelles et arts martiaux participent du retour des énergies subtiles.

Par analogie, le terme de « l’invisible endormi » me revient, comme la réponse du conte aux stéréotypes de « belle endormie » dont les médias célèbrent la prégnance. « L’invisible endormi » des personnes et des lieux, peut comme un volcan se réveiller à tout moment sur l’inattendu d’un objet, d’un livre, d’une madeleine trempée dans une tasse. Tandis que le pavillon de l’Arsenal pose son plafond de verre sur la diversité des formes, les objets chez Nicolas Rousseaux semblent posés comme des repères au désir d’agir. Laissons le tancer les dirigeants traversés de mauvais rêves : « Et pourtant, quels sont les obstacles qui les empêcheraient de s’oxygéner l’esprit, de retrouver le sens du développement et le désir de projets partagés ? De sortir de ses références ordinaires, de tester en permanence de nouveaux espaces stratégiques, de renouer le contrat de confiance managérial dans l’entreprise ? Des obstacles à cette oxygénation ? Il n’y en a pas. Ceux qui croient l’inverse souffrent de migraines causées par de funestes clôtures mentales, chimériques et mortifères. Quels obstacles ? Ne s’agirait-il pas plutôt de tremplins de toutes sortes, pour des sauts toujours plus élevés ? ».
Dans la ronde des « sept familles » des sensibilités politiques et des forces vives, le futur est ouvert là où le    « vent se lève »…

Sylvie Dallet (mai 2015)

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[1] Marguerite Yourcenar, Le temps, ce grand sculpteur, recueil de nouvelles, 1983

[2] L’ancien journaliste et expert en prospective Nicolas Rousseaux analyse, depuis plus de trente ans, la transformation des cultures d’entreprises dans le monde. Il a lancé, entre autres idées, le carottage culturel des organisations, les perceptions croisées dans les fusions, la « Cultural Due Diligence », le speed networking professionnel, l’immersion stratégique transectorielle…

[3] cf. www.martinesalzmann.com. Martine Salzmann rédige les minutes et « les métamorphoses de la pensée créatrice », une saga d’écriture qu’elle mène depuis 1975, en parallèle de ses œuvres graphiques, tissées et peintes. Elle explicite (lapenseecréatrice@numericable.fr) cette attention par des publications et des lectures régulières dont celle du 5 décembre 2014.

[4] http://www.lacuisine.co

[5] cf. www.dialogon.com ; J. Lecoq a publié en 2014, La pratique philosophique, Eyrolles avec une série d’exemples.

[6] www.echelleinconnue.net. Contact : christophe@echelleinconnue.net- Tél : 02 35 70 40 05.

[7] Né en 1889, Nestor Ivanovitch Makhno, est un communiste libertaire1 fondateur de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne qui, de la révolution d’Octobre jusqu’en 1921, combat à la fois les Armées blanches tsaristes et l’Armée rouge bolchévique. En 1917, il participe à l’organisation des soviets de paysans et d’ouvriers. En 1918, après le Traité de Brest-Litovsk qui livre l’Ukraine à l’Allemagne, il organise un mouvement de résistance armée qui poursuit les combats contre l’Armée des volontaires du général tsariste Denikine. En 1919, les groupes de guérilla se transforment en armée, la Makhnovchtchina qui compte jusqu’à cinquante mille hommes. Pour combattre les Armées blanches, il s’allie avec l’Armée rouge qui se retourne finalement contre lui en 1920. En 1921, vaincu, il fuit la Russie. Expulsé de plusieurs pays européens, il s’installe en 1925 à Paris, où pour survivre, il est ouvrier chez Renault à Boulogne-Billancourt. En 1926, il est l’un des cinq auteurs de la « Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes » d’inspiration communiste libertaire. Il meurt à Vincennes en 1934 (source Wikipédia).

[8] Cathy Veil se décrit ainsi : les liens entre la sphère publique et privée sont devenus son champ exploratoire et de recherche, dont les Partenariats Public-Privé (PPP), avec une vision particulière de l’usager-citoyen dans le processus de co-création…

[9] L’accompagnement de Marie-Pierre Faurite du nomadisme de la Plate-Forme « Créa &T » commence lors de la séance Intencity de Clichy.

[10] Citation d’un article de la Harvard Business Review où il publie régulièrement.

[11] La thèse de 3ème cycle (1986) d’Albin Sainte-Cluque portait sur « Les Effets économiques de la réglementation des assurances ». Son livre consacré à l’économie libérale paraitra en 2015.

[12] « Globalement la médiation se définit : un processus de communication éthique reposant sur la responsabilité et l’autonomie des participants, dans lequel un tiers – impartial, indépendant, sans  pouvoir de trancher ou de proposer (sans pouvoir décisionnel ou consultatif) avec la seule autorité que lui reconnaissent les médieurs, – favorise par des entretiens confidentiels l’établissement, le rétablissement du lien social, la prévention ou le règlement de la situation » (Michèle Guillaume-Hofnung, La médiation PUF 7° édition 2014).

[13] Sa bibliothèque, l’une des plus belles jamais réunies en Europe, comprenait environ cent mille volumes, essentiellement des auteurs français et particulièrement de la poésie. En 1789, la bibliothèque qui avait été rachetée par le frère du Roi, fut placée sous séquestre et en 1797 fut déclarée « Bibliothèque Nationale et Publique » par le Directoire, qui l’ouvrit au public. Elle est aujourd’hui rattachée à la Bibliothèque nationale sous le nom de Bibliothèque de l’Arsenal.

[14] Cf. Sylvie Dallet & Éric Delassus (direction), Éthiques du goût  (2014) ; Dallet, Kmar Bendana, Fadhila Laouani (direction), Ressources de la Créativité (une expérience franco-tunisienne), 2015/Institut Charles Cros/Harmattan.

[15] Cet article a été publié sur le site recherche-action.fr/rues-marchandes le 6 juin 2015, mais les dialogues réguliers avec Hugues Bazin me permettent de confronter cette initative avec les questions soulevées par cette double pérégrination « Créativités &Territoires ».

[16] Cf. réunion étape 18 de « Créa &T » ; synthèse consultable sur le site de l’Institut Charles Cros (rubrique « Créativités & Territoires »)

[17] La formule –   « une carte n’est pas le territoire » – provient des analyses de l’intellectuel polono-américain Alfred Korzybski (1879-1950), qu’ après avoir travaillé dans les services secrets américains a développé un institut de sémantique appliqué à l’environnement humain ( Cf. son premier ouvrage : Manhood of Humanity : The Science and Art of Human Engineering en 1921). Cette formule a inspiré le roman de Michel Houellebecq (2010) et demeure une phrase-valise de la modernité.

[18] Sciences et Vie, numéro 1172, « Réinventer la Ville ».

[19]  Ivan Illich, La convivialité, Paris, Éditions du Seuil, 1973

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