Création de soi et santé spirituelle : le rôle subtil des arts

Organisation Université de Sétif  (2 & 3 février 2014) – Algérie/ réseau international 2DliS, Coordination Josiane Stoessel & Madjid Djenane.
Séance plénière du 2 février (bâtiment de l’École Doctorale).

Allocution de Sylvie DALLET :

Création de soi et santé spirituelle : le rôle subtil des arts

Monuments de Djemila-Sétifois-photo Dallet

La santé est une expression fondamentale de l’équilibre et de la création, tant du point de vue personnel qu’environnemental. La santé traduit une philosophie de terrain,  complexe et respectueuse, qui porte en elle une tradition immémoriale, celle de l’alliance de l’humanité avec les formes élémentaires : pour exemple, dans la mythique grecque qui a longtemps prévalu en Méditerranée,  le héros Orphée repousse la souffrance et la mort  par la lyre et le chant et le héros Antée reprend de la force au contact avec la Terre[1].

La sophistication contemporaine des outils de la santé ne peut faire oublier la métamorphose que l’on appelle la création de soi. La médecine est un art qui puise sa vitalité aux racines du vivant : la création de soi est un exercice lent, qui, particulier à chacun, se nourrit,  comme la croissance d’une plante, de soins qu’elle reçoit et des obstacles qu’elle apprivoise. L’environnement ne fonctionne pas autrement : négligé, il périclite et contamine dans son dépérissement les êtres qui le peuplent.

La question de la santé interroge en effet des généalogies  complexes qui s’inscrivent dans un territoire d’appartenance ou des logiques  de traverse.  L’attention au malade coexiste avec la guérison de la maladie, dans une dialectique qui fait intervenir l’intime et la transformation des lieux. Les soins des personnes et des lieux demeurent des arts, c’est à dire des expressions créatives adaptées qui portent en elles des espaces de liberté incompatibles avec une programmation stricte. Il n’est pas de traditions plus persistantes ni plus anciennes qui assignent aux arts, musique, peinture et sculpture, les soins du corps et de l’esprit. Ces traditions n’ont de cesse de s’actualiser par les redécouvertes scientifiques : pour exemple, nous savons désormais que la pratique précoce de la musique ralentit le vieillissement  des cellules. De même, la vision harmonieuse des formes colorées régule les perceptions des dyslexiques, permettant l’acceptation des formes codifiées de l’orthographe et de la syntaxe. Le renouvellement des arts classiques par les « arts de l’enregistrement » (images & sons) permet la démultiplication des sensations auditives et colorées qui rejoignent tantôt les formes du soin, tantôt les formes de la destruction programmée[2].  Apollon, le dieu solaire de la musique et des arts en Grèce et en Crète, préside à la guérison, mais peut également apporter la peste, si l’harmonie est compromise.  Dans toutes les cultures, la maladie est une épreuve qui concerne l’être tout entier.

L’analogie comme méthode, l’art comme philosophie créative

Je voudrais  construire cette communication sur une méthodologie de la créativité et de l’analogie en insistant sur leurs liens de libre association. Cette démarche épistémologique se rattache, au delà des indispensables méthodologies pluridisciplinaires et interdisciplinaires, à une approche « transdisciplinaire », qui peut être un bon complément aux travaux initiés à Sétif sur les solidarités, la santé et le développement durable.

Quelques remarques préalables : nous  continuons à penser (et c’est le propre de l’être humain)  analogiquement dans un monde qui développe de plus en plus des outils numériques ou dirigés par des techniques assez éloignées de nos pratiques quotidiennes, dans lesquelles le corps reste en familiarité avec les outils qu’il fabrique.  Or le territoire est d’abord un environnement sensible, où les différents touchers, touchés de la peau à la main, mais aussi touchés de l’œil et de l’oreille,  sont les formes exploratoires les plus originelles et intimes. Cette familiarité de la santé avec les territoires, s’inscrit dans les paysages comme dans les attitudes des personnes. À l’inverse, les indexations numériques administratives ont bien du mal à traduire cette proximité agissante, car elles sont conçues pour résumer le malade  à une pathologie distincte et ignorent, le plus souvent, les profils de la personne en bonne santé. De façon profonde et subtile, la santé est aussi une matière qui se nourrit de beauté et d’amitié, dans ce « bien être » défini par l’OMS en 1946 et qui n’a pas été modifié depuis : « la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social ». Un territoire dans lequel « les parfums, couleurs  et les sons  se répondent » pour reprendre les termes du poème[3] de Baudelaire  dédié à la Nature,  est un territoire qui chante à plusieurs voix d’énergie, traduisant à sa façon et à des niveaux divers, l’équilibre instable et cyclique du vivant.

Dans ces perspectives récentes ouvertes par l’analogie, je voudrais signaler le concept « d’acupuncture urbaine » [4] qui analyse le futur des sites bâtis comme des stimulations énergétiques destinés à revitaliser les territoires. Le terme « d’acupuncture urbaine » est lancé par l’architecte finlandais Marco Casagrande et expérimenté au Brésil par Jaime Lerner, gouverneur du Paraná entre 1971 et 1992[5]. La microarchitecture, engendrée par « l’acupuncture urbaine », nécessite l’intervention de citoyens activistes et Casagrande, dans sa dynamique de revitalisation, utilise le terme de « shamans du design ». Ce terme rapproche intentionnellement des urbanismes archaïques et modernes et montre, dans sa contraction même, les potentialités étonnantes d’intervention spatio-temporelle.  Le goût peut être accolé à une éthique collective, qui dynamise des expressions fondamentales dont les territoires ont besoin.

Il me semble donc que pour aborder une typologie de la santé dans les territoires, il faut  comprendre les interactions, sensibles et  originelles qui révèlent le lien d’intimité que l’être humain entretien avec son environnement et la nature vivante dont il est issu.  Ce pari sur la Nature  est une des formes de la confiance les plus anciennes de l’humanité. Pour développer ces valeurs qualitatives, il ne faut plus déconstruire, accélérer et séparer mais remonter en densité, enchanter en quelque sorte les espaces et les personnes que l’on espère soigner. Notre approche fonctionne donc sur des observatoires qualitatifs multiples,  sur le postulat que la personne, ou le territoire, se guérissent  eux-mêmes au travers l’accompagnement durable que nous leur consacrons.

Comme un arbre, l’être humain croit et se développe grâce  aux éléments naturels qui lui sont fournis et selon les confrontations avec les autres règnes végétal, animal ou humain.  Comme un animal, l’être humain se déplace et engendre des petits qu’il élève. Né à l’intersection des règnes, l’être humain est journellement confronté à des êtres vivants qui diffèrent de son identité humaine, mais pour qui il peut ressentir et cultiver une belle familiarité d’affection. À la différence des autres règnes cependant, l’être humain a capacité à créer des œuvres qu’il lègue aux générations futures. Vous me direz aussi qu’il maitrise également un langage et des outils, mais les découvertes les plus récentes  démontrent que  les communications  et les partenariats utilitaires existent entre les espèces végétales et animales. Pour exemple,  en littérature  comme en musique (et parfois dans le domaine mystique) on parle de « ce temps où les bêtes parlaient » jusqu’à susciter cette analogie du langage des oiseaux connue depuis l’Antiquité que les Persans ont su admirablement mettre en scène. Baudelaire  écrit ce quatrain[6]  dans ce siècle prométhéen où la machine bouscule l’observation des cycles saisonniers et chasse les paysans hors des campagnes : « Celui dont les pensers, comme des alouettes, 
Vers les cieux le matin prennent un libre essor, 
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort, 
Le langage des fleurs et des choses muettes! ». Nous sommes accueillis à Sétif par un réseau de recherche euro-méditerranéen qui porte le nom de 2DliS : comment ne pas entendre à travers le sigle institutionnel la contraction heureuse de deux  Délices ?

Accompagner le vivant dans ses profondeurs

Le monde est vivant dans des dimensions que nous ne pouvons même pas imaginer. Ce vivant est une des formes fondamentales de la communication humaine, dans une relation particulière au monde que l’on appelle la beauté. Instinctivement, l’être humain collabore au monde qui l’environne et l’occupe comme une maison, dont il souhaite l’embellissement et le confort.

Or, le besoin de beauté tisse un lien profond avec le vivant. À l’inverse, un outil cassé est rapidement considéré comme un déchet et retourne à la terre, à l’eau ou au feu. La création de soi commence par le choix de l’environnement et du soin porté à le réparer. Toute personne qui subit des espaces de mobilité sans pouvoir inventer des chemins de traverse personnels, comme une broderie sur un vêtement classique, est aux bords de la maladie. Il devient comme un ordinateur frappé d’obsolescence programmée.  Le problème est que nous sommes de plus en plus entourés, non de vivants en interaction subtile, mais d’objets qui se cassent et se jettent. Cette familiarité avec le rebut en grande quantité reste un vrai problème de notre environnement éducatif, car elle conduit insensiblement à rapprocher le vivant d’une mécanique que l’on pourrait indéfiniment forcer. Le traitement des ordures questionne philosophiquement la société de consommation, parce qu’il suppose indirectement que le vivant peu disparaitre comme n’importe quel objet. Nous sommes tout à la fois responsable de nos maisons, de nos outils et de nos ordures, dans une relation essentielle aux territoires dans lesquels nous vivons.

Cependant, la diffusion des connaissances (par internet notamment,  qui reste à la fois un bel outil et une vraie poubelle) et la multiplication des simulacres coupés de leur source vive conduisent, dans une logique paradoxale, à réévaluer les savoirs du passé,  mis en sourdine ou disparus avec les civilisations qui les avaient élaborées.  Ces savoirs surgissent à profusion, supposant la persistance de savoirs archaïques dans lesquels l’espace-temps se dissout et se métamorphose en multiples miroirs de jeu et d’identité. Pour exemple, je signalerai le retour d’attention paradoxal, de la théorie quantique des cordes et de la présence des esprits.  Scientifiquement, la « théorie des cordes » suppose, depuis les avancées de la  physique quantique, l’existence de mondes parallèles subtilement entrelacés,  dont le nombre varie entre 9 et 11 selon les découvertes les plus récentes. Cette inflation des mondes, qui bouscule notre perception immédiate et traumatise en profondeur les pédagogies perspectivistes, rejoint, quelque part, le principe des mondes du rêve,  explorés depuis les débuts de l’humanité par des contes, des récits,  et les mythes.  Les civilisations archaïques, de l’Australie jusqu’aux Amériques,  ont apporté au grand soin à une Nature « animée », comme « enchantée » de présences invisibles, qui, à tout moment, pouvaient faire surgir la beauté de l’inattendu et faire signe du renouveau des perceptions.

Ces croyances subsistent dans toutes les civilisations, tantôt réprimées, tantôt acceptées.  Or la « part du rêve », permet à l’imaginaire  de contourner les barrières des cloisonnements scientifiques et aborder des évolutions sensibles insoupçonnées.  Nous ne pouvons construire un monde plus juste en calquant nos mesures de pensée sur des perfectionnements techniques uniquement quantitatifs. Au Japon, un des États les plus technologiquement innovants du monde, la Nature, entre la contemplation de la beauté et la crainte des déluges, demeure une des forces fondamentales qui conduit la solidarité des hommes : l’animisme Shinto dote d’un esprit protecteur  (kami) chaque être vivant.  Les philosophies de la nature rejoignent, sous une formulation créative et contée,  la théorie révolutionnaire des cordes dans la volonté de préserver le monde (« la Terre mère ») des modalités contemporaines de la pollution ou de la maltraitance. Le cinéaste japonais Hayao Miyazaki développe, avec le succès que l’on connaît,  cet imaginaire de transformation au travers ses films d’animation : Princesse Mononoké (Studio Gibli 1997) pour exemple. Dans une moindre mesure, le succès des studios américains Disney repose également sur des postulats analogues : faire la paix avec la Nature, dans une relation harmonieuse avec les êtres vivants qui la peuplent.

Nous assistons également en Chine, frappée de plein fouet par une pollution que le marxisme n’avait pas prévue,  à un retour aux philosophies spirituelles de la transcendance  et de la « bonne nature » de Leibnitz, de Spinoza (« deux sive natura ») et de Kant (« le beau, le bon le vrai »). Pour la France, le questionnement de la « sobriété heureuse », prônée par le paysan philosophe Pierre Rabhi[7], fait son chemin.

Au travers ces quelques exemples, géographiquement et culturellement divers, un dénominateur commun demeure : pour penser le développement et la santé des territoires, il ne faut pas demander leur seul avis aux techniciens agricoles, miniers ou forestiers,  mais convoquer les sagesses immémoriales d’équilibre et d’expérience  que les récits populaires patiemment ont véhiculées jusqu’à nous. En ce sens nous avons besoin de renouer le dialogue avec les hommes et les femmes tradipraticiens mais aussi avec les paysans, les folkloristes et les conteurs, ces humbles cousins  en méthodologie des sciences humaines.

L’expression de l’être humain  offre un bouquet aux multiples fleurs.  De même, les initiatives de développement territorial associées au développement artistique se démultiplient, en France, en Europe, dans le monde. Désormais, certaines structures de soin introduisent des jardins en milieu hospitalier afin de permettre à certains patients d’exercer collectivement des talents créatifs en connexion avec la nature.  En Europe,  il est désormais fréquent d’associer des activités d’écoute et de création artistique (plastique, musicale) aux travaux adaptés des les instituts d’accueil pour le handicap mental. Les œuvres produites par ces handicapés, sous la désignation « d’art brut », présentent des qualités d’originalité qui intéressent de plus en plus le marché international de l’art.  Cette créativité, à la marge des écoles d’art classiques, prend, par sa vitalité et la reconnaissance des amateurs,  une place croissante dans nos traductions sensibles et les mesures du réel ;  elles investissent également les œuvres muséales et les universités, qui explorent les « savoirs-être » de ces artistes, aux marges de la figuration[8]. L’artiste (en jardinier inspiré)  demeure le traducteur intuitif  de ces liens subtils entre l’environnement naturel et l’être humain. La vulnérabilité qu’il affiche, ce « levain de l’inachevé » selon la belle expression de Walter Benjamin,  est l’expression d’une force profonde, qui révèle les potentialités de l’environnement auquel il participe.

Le territoire est  en effet un paysage animé aux solidarités puissantes, une mémoire des sols, des cultures et des personnes,  qui se développe entre la macro-histoire climatique et l’infiniment petit de la biologie. Entre ces extrêmes, l’histoire sociale force à traduire les repères naturels  au travers des signalétiques des normes, des repères codifiées qui éloignent l’être  humain de ses origines naturelles les plus intimes : se nourrir, avoir du plaisir, rêver, protéger et être protégé, transmettre. Les civilisations  témoignent de ces adaptations multiples entre les outils et le vivant, grâce aux relations qu’elles tissent entre le pouvoir et le spirituel. Cette spiritualité véhiculée par la contemplation, l’œuvre d’art et les récits populaires, peut être définie comme une tentative de coopération harmonieuse avec les forces en présences, qu’elles soient invisibles, sensibles ou intelligibles. Dans un tel contexte variable et mutant, que l’on ne peut jamais totalement décrire (à l’inverse du document administratif,  orienté vers une information unique), la recherche de la beauté est une clef pour le développement du paysage et de l’environnement de soin. La relation aux personnes opère sur les modalités multiples  des sens autant que par les écritures, codifiées par les usagers et régulièrement détournées par les poètes.

Paul Valéry en 1936[9], remarquait que nous « entrons dans l’avenir à reculons », convoquant toute ses les strates de notre mémoire et de l’intime pour affronter le futur  inconnu de nos civilisations mortelles. En 1946, Paul Claudel complétait la formule fameuse  « l’œil écoute » par «  l’oreille voit » qui formait sa boucle entre les perceptions. De l’aveu des neurosciences, la mémoire intime se construit comme un puzzle, mais aussi un labyrinthe : il y a des paysages gustatifs, olfactifs et sonores autant  que des paysages visuels et si nous goûtons, grâce à l’imagination des musiciens en électroacoustique,  à des expériences de « cartes postales sonores » (comme nous avons des cartes postales visuelles dans chaque contrée du monde), c’est qu’aucun de nous n’oublie la saveur des gâteaux de l’enfance, les couleurs de la campagne, ni  la singularité des bruits mystérieux de la forêt.  Cet enracinement du souvenir correspond également à des friches mémorielles et traumatiques, que l’incitation et l’accompagnement artistique peuvent aider à transcender.

Métamorphoser et soigner

Pour amener cette transformation du malade en être de santé, dans une analogie  féconde avec l’environnement qui demeure son premier « paysage mental », il n’est pas besoin de mutations urbanistiques majeures, si ce n’est une réflexion sur le « vivre ensemble » embelli et apaisé, loin des « identités meurtrières »  de répétition dont l’essayiste franco-libanais Amin Maalouf a fait le triste portait. Il faut également privilégier des diagnostics concrets, adaptés au milieux et suggérer une « écologie des relations »[10], dans une attention respectueuse aux coopérations naturelles entre les espèces. Les magnifiques paysages de cette Kabylie qui nous accueille sont, depuis des millénaires, étroitement associés à l’agriculture  et le travail patient des hommes en collectivité.  Les activités sont associées à des carrefours et des sites particuliers, choisis avec soin, pour leur beauté, leur commodité et pour leur rayonnement symbolique.

Je voudrais sur ce point,  attirer votre attention sur le concept dynamique de « Handicaps Créateurs », dont  j’ai suggère la philosophie au travers différents colloques et séminaires.  Si chaque personne arrive à maturité lentement, il en est de même pour les territoires et les structures. Tous sont frappés originellement de handicaps structurels ou accidentels, qu’il faut transcender, subsumer et traduire dans le dialogue constant que nous menons avec les autres, les éléments et les croyances et les récits qui relient les esprits.  Selon ce paradigme, la qualité perenne des expressions,  qu’elles soient de santé personnelle ou de développement des territoires, passe à la fois par l’esprit, le mouvement et la mémoire.  L’ethnologue Mircea Eliade décrit dans les années 1960 le shaman  sous le terme de « guérisseur blessé », qui n’est pas si éloigné de la réflexion moderne des « handicaps créateurs ». La personne (ou la communauté) qui transcende les codes d’appartenance au nom de la double recherche de la vérité et de la beauté, cultive sans doute une certaine innocence envers les logiques de pouvoir, mais préserve tout autant une confiance, qui demeure la plus sûre porte ouverte d’avenir. Accepter la complexité du vivant et s’y mouvoir en confiance, permet des métamorphoses profondes. Un état que l’on accepte pour pouvoir le dépasser, permet d’accéder à autre conscience des choses : un état de sagesse qui correspond à la santé de l’âme.

Cette philosophie de la transformation, que met en scène déjà le conteur antique Apulée de Madaure,  est le plus souvent véhiculée par les récits, oraux  naguère, aujourd’hui le plus souvent audiovisuels : les griots africains témoignent de ces mutations, où la parole et le récit d’imagination relie la communauté des hommes au monde, tissé par les écritures ésotériques, des aventures animales et des plantes sauvages.  L’humanité décrit les connaissances humaines  au travers du symbole de l’arbre,  ce médiateur dans toutes les communautés que le poète continue d’interroger[11]. Le philosophe Gilles Deleuze continue cette analogie végétale, en souhaitant à la recherche le développement d’une épistémologie des connaissances en « rhizome ».  Nous assistons, de fait, dans cette chaine de  questionnements sur le « développement durable » la santé et le soin,  à une véritable  résurgence sociale et intellectuelle des philosophies chamaniques. Celles ci, modernisées par nos technologies, les équilibrent par des dialogues relatifs à la Nature et aux paysages, dans les pays où la nature garde encore des droits. Si partout dans le monde la ville mange la forêt, la forêt apprivoise également la ville. Nous assistons dans certaines capitales  au développement des espèces animales sauvages (renards, grillons, papillons,  abeilles, mais aussi écureuils, sangliers, ours et daims) attirées par nos poubelles, mais aussi protégés par des réglementations en leur faveur : la ville n’est pas un espace de chasse animale et les citadins désireux de retrouver le contact avec la Mère nature sont plus indulgents avec ces animaux que les gens des campagnes.  Nous assistons donc, dans les consciences publiques, en Occident comme en Orient,  à un retour à la naturalité, qui passe aussi par la liberté de la sauvagerie. On ne peut plus accepter que le poulet soit perçu uniquement une viande blanche en barquette,  ni que les animaux sauvages ne soient représentés que sur les écrans de télévision. À court terme, nous risquons, de ce pas, à n’être plus que des boites de conserve : un contenant, un contenu et une seule assignation de destinée.

La citation mystérieuse du poète René Char : « notre héritage n’est précédé d’aucun testament » [12] doit se rapprocher d’une autre de ses autres sentences : «à tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis».  Paul Valéry construisait de façon analogue sa perception de l’avenir : « ce qui est le meilleur dans le nouveau est ce qui répond à un désir ancien »[13]. Le développement des territoires dans une direction de santé et de bien-être n’a pas de recette immédiate, mais cultive une dette ancienne et multiple envers la mémoire et le respect des lieux. Ces lieux sont par leurs mille enveloppes, des odeurs, des formes et des couleurs du vivant. Le vivant induit le vivant et ce vivant en équilibre cultivé et préservé comme une plante, fait alliance profonde avec la santé de l’être humain en collectivité.

Je voudrais terminer cette allocution par une remarque qui me rapproche des récits mythiques de cette contrée que nous accueille : le mois de février est associé dans la symbolique berbère au peigne à tisser et à l’araignée, un outil et un être vivant dévolus au tissage. Symbole féminin de vie laborieuse, de patience et d’harmonie, l’Araignée, comme les natifs du Peigne à tisser est une  figure créatrice, douée de qualités artistiques. Capable de concentration et de persévérance, toujours appliquée et soigneuse, discrète et paisible, elle se révèle redoutable dans ses réactions et son efficacité ; patiente, elle sait attendre le moment opportun pour agir et le moment favorable pour chaque entreprise. Il me semble que cette araignée, honorée dans beaucoup de civilisations, reste le signe tutélaire de notre symposium  relatif à la Santé et  au développement durable des territoires.

Je vous remercie de votre attention.

Sylvie Dallet


[1] Le héros Antée était, dans la mythologie grecque, né en Lybie, fils de la Terre (Gaïa) et de l’Océan (Poséidon). Il affronta le héros Hercule  en combat singulier sur les territoires de l’Afrique du Nord (que l’on situe aux portes d’Hercule vers l’actuelle ville de Tanger).

[2]  J’ai beaucoup écrit sur ce sujet, tel l’article  « L’électroacoustique  et l’expérience des profondeurs », colloque Royaumont /EHESS,  article consultable en ligne, Fondation Royaumont 2009.

[3] Le poème Correspondances  commence ainsi : « La Nature est un temple où de vivants piliers 
Laissent parfois sortir de confuses paroles; 
L’homme y passe à travers des forêts de symboles 
Qui l’observent avec des regards familiers. Comme de longs échos qui de loin se confondent… »

[4] Cf. la rubrique  d’expertise dévolue au développement territorial « Créativités &Territoires », sous la double coordination de Sylvie Dallet &Jacky Denieul, synthèses consultables sur le site de l’Institut Charles Cros depuis 2008 et cf. mon dernier article de référence « Métamorphoses des lieux & territoires de demain », novembre 2013. Site web : institutlu.cluster010.ovh.net

[5] CF Jaime Lerner,  Acupuncture urbaine, L’Harmattan, 2007.

[6] Poème Élévation.

[7] Pierre Rabhi est un agriculteur biologiste, romancier et poète français, d’origine algérienne, inventeur des concepts « Oasis en tous lieux » et « sobriété heureuse ».

[8] Pour exemple, l’expertise de l’Institut Charles Cros  (thème « Créativités & Thérapies ») est associée au projet européen pionnier Art For All, piloté par la structure française le Centre de la Gabrielle (Mutualité de la Fonction publique, direction Bernadette Grosyeux) depuis 2013. Cette initiative  multinationale (France, Italie, Estonie, Allemagne, Autriche, Belgique, Pays-Bas) vise à faire reconnaître par la Commission européenne la nécessité de formation  artistique pour les adultes handicapés mentaux et les personnes qui les accompagnent dans leur chemin professionnel et de vie. Cette dynamique pionnière de  l’éducation des adultes en situation de handicap mental, s’inscrit dans des logiques territoriales d’éducation et de l’insertion des handicapés comme des citoyens et des créateurs à part entière.

[9]  Paul Valéry : La politique de l’esprit (Variété III), 1936.

[10] Philippe Descola, l’Anthropologie  et la question de la nature, Quae, 2010, France

[11] Paul Valéry, Dialogue de l’arbre, 1943

[12] René Char, Hypnos 1946

[13]  Paul Valéry, Œ, II, 561,

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