Métamorphoses de la Reine

Céline Mounier et Albert David, 5 décembre 2018

Dialogue pour le séminaire Éthiques & mythes de la création”, hommage à Pierrette Fleutiaux

Pierrette était une romancière, nouvelliste et essayiste. Elle nous a quittés en février de cette année. Elle est aussi devenue une amie avec ces deux livres, Nous sommes éternels, et La saison de mon contentement, un essai anthropologique sur le féminisme, disons sur les femmes. Nous nous étions rencontrées après la parution de ce livre et depuis lors, nous nous écrivions régulièrement.

Céline

Depuis, Pierrette Fleutiaux a écrit Bonjour, Anne, sur son amitié avec Anne Philipe, c’est un livre important dans la mesure où l’amitié entre femmes est rarement au centre d’un livre, Loli, le temps venu, sur le moment où une femme devient grand-mère, et puis Destiny, sur le moment où cette femme vient au secours de Destiny, une femme migrante. Ces romans sont venus enchanter mes temps précieux de lecture.

Avec Sylvie Dallet, nous avions envie de faire venir Pierrette Fleutiaux pour nous parler de ses contes, Métamorphoses de la reine.  Mais Pierrette, que j’ai contactée, m’avait répondu ceci à ce sujet il y a quelque temps : « Merci de m’avoir parlé des Métamorphoses, j’avais un peu oublié ce livre », puis,  « Mon dada, l’astrophysique, je regrette tant de n’avoir pas les bases minimum en sciences qui me permettraient de mieux comprendre ce que je lis concernant l’âge du système solaire, le big Bang, les eco-planètes etc. ». Je me disais « prévoyons une séance du séminaire sur l’astrophysique ! Prévoyons-le toujours, mais malheureusement sans Pierrette.

Je m’exprime sur le conte Les métamorphoses de la Reine non pas en spécialiste des contes, que je ne suis pas, ni même en grande lectrice de contes, que je n’ai jamais été, juste comme femme qui a trouvé que Les métamorphoses de la reine sont truculentes, oui, truculentes, c’est le mot qui convient.

Voici comment Pierrette introduit ses Métamorphoses : dans un moment de difficulté dans sa vie, elle a voulu revenir sur les contes de l’enfance. Ces contes étaient alors la seule littérature qu’elle pouvait accueillir. Mais quelque chose la gênait. Est revenu le désir d’écrire et Pierrette a réécrit les contes à sa façon. 

« La femme de l’Ogre n’aime pas préparer la chair, mais elle ne le sait pas. » Elle la cuisine, puis sort vomir, et va se purifier avec de l’eau fraiche.La femme de l’Ogre a sept ogresses, pour qui elle cuisine de la viande. Après le repas, elle se prépare une soupe de légumes purifiante, faite des légumes qu’elle fait pousser dans la clairière de la forêt.

Elle aime écouter ceux qui viennent avec des bottes des sept lieux, les amis de son mari. Elle n’en a pas, des bottes, mais elle sait qu’il y a des choses au-delà de la forêt. Elle n’est pas une greluche. Elle ne croit ni aux anges, ni aux diables. L’Ogre lui, mange de la viande et fait l’amour à des animaux morts devant sa femme, pour, ensuite, « finir son œuvre en elle ». Après elle raconte des contes à ses ogresses de filles en tentant de les intéresser à autre chose que de la viande, mais en vain. Ce passage est très drôle où le petit chaperon rouge se termine avec la méchante petite fille qui dévore le loup.

Une nuit, un petit garçon arrive. Le Petit Poucet en personne.

Survient un dialogue sur la différence entre le loup et l’Ogre et le petit garçon dit préférer être dévoré par l’ogre que par le loup, « L’Ogre me comprendra, nous serons deux dans ma mort, il y aura un partage. »  Le petit garçon est un homme, à n’en pas douter quand on lit le dialogue entre lui et la femme de l’Ogre !

L’Ogre et les ogresses sont morts à l’issue d’une cavalcade avec le poucet et ses frères dans la maison, la femme va mieux, elle revit, retrouve son intégrité. Un jour, elle trouve les bottes de l’Ogre, « les bottes, qui sont fées, viennent contre sa peau, tâtonnant le long des orteils, des talons, de la cheville, puis trouvent leurs marques et s’arrêtent sur un contour qui est celui des nouveaux pieds de la femme de l’Ogre ». La femme de l’Ogre respire fort et « s’enlève d’un grand bond par-dessus la forêt. »

Elle voit le Poucet, « il a grandi, elle n’est plus la même, ils se reconnaissent avec vigueur. » Elle l’emmène. Il laisse ses frères à leurs chimères et névroses. A partir de là, nous voici lecteurs dans de la belle volupté : « Ils ont une chambre dans l’hôtel brillant, avec une baie qui donne sur le fleuve à l’endroit où il s’écarte en deux branches. » Je vous laisserai lire la suite.  Et je lis cette toute fin : « Les bottes de sept lieues, qui sont fées, se trouvant sous les pattes d’un moustique qui passait par là par hasard, se sont aussitôt mises à cette modeste mesure et éclipsées avec l’être infime, évanouies dans l’air comme une simple illusion de l’œil ébloui. »

On entend de la musique en lisant ce conte. D’ailleurs, il y a eu un opéra conte radiophonique, http://www.pierrettefleutiaux.com/opera/la-femme-de-logre/, composé par Monic Cecconi-Botella sur une commande de Radio France. http://www.pierrettefleutiaux.com/opera/la-femme-de-logre/extraits-sonores-2/. Malheureusement les liens sont corrompus sur le site web de Pierrette Fleutiaux et je ne trouve aucun extrait sur le web. J’ai écrit à Pierrette et nous n’avons pas eu le temps de nous voir pour qu’elle me prête cet enregistrement. Il nous faut maintenant écrire à Radio France. Je passe la parole à Albert.   

Albert

Ce court développement vise à montrer de quelle façon innovante Pierrette Fleutiaux, dans Métamorphoses de la Reine, et sur l’exemple du premier conte, La femme de l’Ogre assure la fonction de régénération. Je le ferai en concentrant l’analyse sur l’un des passages clés du conte, tant dans la version originale de Perrault que dans la version de Pierrette Fleutiaux : celui où le Petit Poucet demande à la femme de l’Ogre de les héberger, lui et ses frères, perdus qu’ils sont dans la forêt, et à la merci des loups.

Voici le conte original :

« Hélas, madame, lui répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères, que ferons-nous ? Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela étant nous aimons mieux que ce soir Monsieur qui nous mange : peut-être qu’il aura pitié de nous, si vous voulez bien l’en prier ».

Voici à présent le conte de Pierrette Fleutiaux :

« Les loups nous mangerons aussi, chuchote le petit garçon, laissez-nous entrer ».

  • Les loups c’est la mort, dit-il.
  • L’ogre aussi c’est la mort, dit-elle
  • Les loups, c’est la mort brute, mes cris qui se perdront dans des poils rêches, des babines, des griffes noires et sales. Il n’y a rien de plus bête que ces choses, il n’y a rien de plus affreux que mes cris se noyant dans la chair bête.

La femme écoute passionnément.

  • Quelle différence avec l’ogre, dit-elle, oubliant qu’il est son époux, oubliant qu’il est dans son lit, oubliant qu’il est là tout près dans la maison.
  • Ses yeux me regarderont, ils me renverront mes cris augmentés de quelque chose. L’ogre me comprendra, nous serons tous les deux dans ma mort, il y aura un partage.
  • C’est étrange, dit la femme, l’Ogre aussi a dit cela
  • Tu vois, dit-il, ce sera mieux qu’avec les loups.
  • Ce sera pire, dit la femme qui ne sait d’où lui viennent tant de phrases, car tu voudras le supplier.
  • Je vous supplierai, vous, dit-il. Vous me défendrez, je le sais.
  • Je ne pourrai rien faire, dit la femme, et mon cœur se brisera de chagrin
  • Nous avons été abandonnés, dit-il. Je penserai que vous souffrez pour moi et j’aurai cette douceur. Avec les loups, je n’aurai que la douleur et la bêtise.
  • Tu veux donc que je souffre ? dit la femme.
  • Peut-être en as-tu besoin, dit le petit garçon. Depuis combien de temps vis-tu ici ?
  • Depuis longtemps, murmure la femme. »

Dans la suite, ils se mettent à argumenter de plus en plus fort, au point qu’ils n’entendent pas ce qui va se passer dans la maison : les frères de Poucet sont entrés, l’Ogre a senti l’odeur de chair fraiche, les petits se sont cachés, réussissent à échapper à l’Ogre et aux ogresses qui, enivrés par l’odeur, dans une hystérie croissante, se dévorent entre eux. Rentrant dans la maison, la femme de l’Ogre et Poucet voient les six frères paisiblement endormis devant la cheminée.

  • « Tu vois, dit Poucet, il ne s’est rien passé.
  • Tu as gagné, dit la femme, couche-toi près d’eux ».

Plusieurs éléments fondamentaux sont à souligner ici.

Tout d’abord, on trouve deux registres d’exception à la règle des contes, que l’on appelle, en théorie du raisonnement créatif, des défixations. Un effet de fixation est ce qui se passe lorsque l’esprit n’est pas conscient qu’il prend pour acquise une façon de penser, et ne la remet pas en cause. Défixer, c’est ce que l’on fait lorqu’on se départit de ces façons habituelles et inconscientes de concevoir. Deux défixations, donc, ici, pour commencer :

  • Une épaisseur des personnages qu’on ne trouve pas dans le conte original : Poucet et la femme de l’Ogre ont une personnalité, une histoire, une profondeur. Leur photographie instantanée, mais aussi leur évolution au cours de ce dialogue, ont une densité inhabituelle dans un conte. Epaisseur des personnages, et épaisseur du tragique, lié à l’effet de loupe,
  • Une réflexivité sur les situations : les deux protagonistes parlent de ce qui va se passer, et d’eux-mêmes, y compris en évoquant une mort prochaine, et ce dans ses détails concrets, physiques, mais aussi métaphysique ou philosophique, une sagesse, une hygiène de la mort.

Ensuite, on retrouve, à l’intérieur des défixations, un régime de similitudes avec le conte d’origine et avec les traits stéréotypés des personnages habituels des contes :

  • La femme de l’ogre se vit comme impuissante à empêcher l’Ogre d’être un Ogre,
  • Elle est compatissante, c’est une mère, et va essayer d’aider Poucet, malgré tout.

Troisième défixation : Pierrette Fleutiaux rompt de façon magistrale avec les mécanismes habituels d’interaction entre bons et méchants dans la résolution de l’intrigue. Ici intelligence et bêtise sont séparés : l’Ogre et ses filles s’entredévorent tous seuls, sans autre intervention que l’odeur de chair fraîche dégagée par les frères, qui ne font que se cacher et fuir. Et plus encore : les intelligents parlent et restent extérieurs tandis que les bêtes agissent…bestialement, jusqu’à l’auto-destruction. Le « tu vois, il ne s’est rien passé » s’applique à ce qu’ils croient (puisqu’ils n’ont rien vu ni entendu) mais aussi au fait que l’Ogre et les ogresses s’entredévorant sont une sortie de scène, une auto-éjection libératrice, mais qui ne mobilise aucun héroïsme de la part du ou des personnages principaux. Ils ne font que laisser faire une sorte d’ordre des choses : « il ne s’est rien passé ».

Les personnages ici ont une épaisseur, il y a du sang, de la chair, du sexe, pas comme dans les contes d’origine. L’Ogre est malheureux, au fond : non pas parce qu’il mange des enfants, mais parce que même dans les moments d’hystérie de chair et de sexe il n’arrive pas à trouver son compte, comme s’il était restreint dans sa propre chair. Poucet devient l’amant de la femme de l’ogre et grandit, la fin est drôle et légère, introduction ici d’une forme d’autodérision, chute comme dans une histoire drôle et pas comme dans un compte, la pointe et non la parure, extremum du détachement qu’on a déjà constaté plus haut, dans la déconnexion entre le dialogue entre futurs amants et la scène de sauvagerie qui se déroule dans la maison.

On retrouve néanmoins, à l’intérieur des innovations, des schémas standards : le schéma classique d’alternance de déchaînement et de calme (avec des personnages médiateurs comme la femme de l’Ogre qui savent gérer cela et apaiser), la catharsis (le début du conte : elle mange de la viande, vomit, se lave, et peut ainsi vaquer à ses tâches ménagères).

On peut ajouter l’accomplissement, qui est un schéma classique, mais traité ici dans l’épaisseur du corps : comme femme, amante de Poucet, la femme de l’Ogre découvre un plaisir irradiant, organique, montant, libérateur et non subi dans l’hystérie de l’Ogre. On retrouve aussi, en apparence, des combinaisons entre intelligence (Poucet, la femme de l’ogre), bêtise (les loups, l’Ogre, ses filles), innocence (les frères de Poucet), mais le traitement ici est décalé, pour proposer une dichotomie plus fondamentale entre ceux qui sont prisonniers de leur destin (l’Ogre et ses filles, et les frères de Poucet) et ceux qui s’en libèrent (Poucet et la femme de l’Ogre).

Au total, il y a un équilibre subtil : Pierrette Fleutiaux nous entraîne dans une version innovante et décapante du conte, de par la nature et les propriétés du raisonnement créatif qui est le sien : des défixations majeures, mais la conservation ou la réintroduction, une fois l’innovation incorporée, de schémas standards des contes. Une régénération salutaire, jouissive, inspirée. Il  faut que le conte reste un conte, tout en étant innovant. Et il ne faut pas se contenter de changer « gratuitement » quelques éléments. On voit à travers ces quelques commentaires de quelle façon le conte, ou la structure d’un conte, résistent et sont transformés. En théorie de la conception on parle d’expansions dans l’espace des concepts.

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